UN ÉPISODE SOUS LA TERREUR
Sous la Terreur, la veuve de Dupin de Francueil, devenue la « citoyenne Dupin, une ci-devant », fut arrêtée et incarcérée au couvent des Anglaises transformé en prison, le même où George Sand devait plus tard faire son éducation. Elle dut certainement la vie à l'héroïque sang-froid du pédagogue Deschartres, le précepteur de son Gis Maurice. Le portrait de ce singulier personnage se trouve un peu plus loin, page 58.
Voilà donc ma grand'mère arrêtée et Deschartres chargé de son salut; car, au moment d'être emmenée aux Anglaises, elle avait eu le temps de lui dire où étaient ces maudits papiers dont elle avait négligé de se défaire. Elle avait, en outre, une foule de lettres qui attestaient ses relations avec des émigrés, relations fort innocentes, à coup sûr, de sa part, mais qui pouvaient lui être imputées à crime d'État, et à trahison envers la République.
Le dernier prbcés-verbal que j'ai cité, et Dieu sait avec quel mépris et quelle indignation le puriste Deschartres traitait dans son âme des actes rédigés en si mauvais français! ce procès- verbal, dont chaque faute d'orthographe lui donnait la
chair de poule, ne constate pas Texistence d'un petit entresol situé au-dessus du premier et qui dépendait de Tappartement de ma grand'mère. On y montait par un escalier dérobé qui partait d'un cabinet de toilette.
Les scellés avaient été apposés sur les portes et sur les fenêtres de cet entresol, et c'est là qu'il fallait aller chercher les papiers. Donc, il fallait rompre trois scellés avant d'y entrer : celui de la porte du premier donnant sur l'escalier de la maison, celui de la porte du cabinet de toilette ouvrant sur l'escalier dérobé, et celui de la porte de l'entresol au haut de ce même escalier. La loge du citoyen portier, républicain très farouche, était située positivement au-dessous de l'appartement de magrand'mère, et le caporal Leblanc, citoyen incorruptible, préposé à la garde des scellés du second étage, couchait sur un lit de sangle dans un cabinet voisin de l'appartement de M. Amonin, c'est-à-dire positivement au-dessus de Tentresol. Il était là, armé jusqu'aux dents, ayant consigne de faire feu sur quiconque s'introduirait dans l'un ou l'autre appartement. Et le citoyen Froc qui, bien que portier, avait le sommeil fort léger, disposait d'une sonnette placée ad hoc à la fenêtre du caporal, et dont il n'avait qu'à tirer la corde pour le réveiller en cas d'alarme.
L'entreprise était donc insensée de la part d'un nomme qui n'avait pas dans l'art de crocheter les portes et de s'introduire sans bruit les hautes connaissances qu'à force d'études spéciales et sérieuses acquièrent MM. les voleurs. Mais le dévouement
fait des miracles. Deschartres se munit de tout ce qui était nécessaire et attendit que tout le monde fût couché. Il était déjà deux heures du matin quand la maison fut silencieuse. Alors il se lève, s'habille sans bruit, emplit ses poches de tous les instruments qu'il s'est procurés, non sans danger. Il enlève le premier scellé, puis le second, puis le troisième. Le voilà à l'entresol; il s'agit d'ouvrir un meuble en marqueterie qui sert de casier et de dépouiller vingt-neuf cartons remplis de papiers; car ma grand'mère n'a pas su lui dire où sont ceux qui la compromettent.
Il ne se décourage pas; le voilà examinant, triant, brûlant. Trois heures sonnent, rien ne bouge... mais sil des pas légers font crier faiblement le parquet dans le salon du premier; c'est peut-être Nérina, la chienne favorite de la prisonnière qui couche auprès du lit de Deschartres et l'aura suivi. Car force lui a été, à tout événement, de laisser les portes ouvertes derrière lui; c'est le portier qui a les clefs, et Deschartres s'est introduit à l'aide d'un rossignol.
Quand on écoute attentivement avec îe cœur qui bondit dans la poitrine et le sang qui vous tinte dans les oreilles, il y a un moment où l'on n'entend plus rien. Le pauvre Deschartres reste pétrifié, immobile; car, ou l'on monte l'escalier de l'entresol, ou il a le cauchemar; et ce n'est pas Nérina, ce sont des pas humains. On approche avec précaution; Deschartres s'était muni d'un pistolet, il l'arme, il va droit à la porte du petit escalier... mais il laisse retomber son bras déjà élevé à hauteur d'homme;
car celui qui vient le rejoindre, c'est mon père, c'est Maurice, son élève chéri.
L'enfant, auquel il a vainement caché son projet, Ta deviné, épié; il vient l'aider. Deschartres, épouvanté de lui voir partager un péril effroyable, veut parler, le renvoyer; Maurice lui pose sa main sur la bouche. Deschartres comprend que le moindre bruit, un mot échangé peuvent les perdre l'un et l'autre, et la contenance de l'enfant lui prouve bien d'ailleurs qu'il ne cédera pas.
Alors tous deux, dans le plus complet silence, se mettent à l'œuvre. L'examen des papiers continue et marche rapidement; on brûle à mesure; mais quoi! quatre heures sonnent! Il faudra plus d'une heure pour refermer les portes et replacer les scellés. La moitié de la besogne n'est pas faite, et à cinq heures le citoyen Leblanc est invariablement debout.
Il n'y a pas à hésiter. Maurice fait comprendre à son ami, par signes, qu'il faudra revenir la nuit suivante. D'ailleurs cette malheureuse petite Nérina, qu'il a eu soin d'enfermer dans sa chambre et qui s'ennuie d'être seule, commence à gémir et à hurler. On referme tout, on laisse les scellés brisés dans l'intérieur, et on se contente de réparer celui de l'entrée principale qui donne sur le grand escalier. Mon père tient la bougie et présente la cire. Deschartres, qui a pris l'empreinte des cachets, se tire de l'opération avec la prestesse et la dextérité d'un homme qui a fait des opérations chirurgicales autrement délicates. Ils rentrent chez eux et se recouchent tranquilles pour eux-mêmes, mais non
pas rassurés sur le succès de leur entreprise; car on peut venir dans la journée pour lever les scellés à rimproviste, et tout est resté en désordre dans Tappartement. D'ailleurs les principales pièces de culpabilité n'ont pas encore été retrouvées et anéanties.
Heureusement cette terrible journée d'attente s'écoula sans catastrophe. Mon père porta Nérina chez un ami; Deschartres acheta pour mon père des pantoufles de lisière, graissa les portes de leur appartement, mit en ordre ses instruments, et n'essaya pas de changer l'héroïque résolution de son élève. Lorsqu'il me racontait cette histoire, vingtcinq ans plus tard : « Je savais bien, disait-il, que si nous étions surpris, madame Dupin ne me pardonnerait jamais d'avoir laissé son fils se précipiter dans un pareil danger; mais avais-je le droit d'empêcher un bon fils d'exposer sa vie pour sauver celle de sa mère? Gela eût été contraire à tout principe de saine éducation, et j'étais gouverneur avant tout. ^
La nuit suivante ils eurent plus de temps. Les gardiens se couchèrent de meilleure heure; ils purent commencer leurs opérations une heure plus tôt. Les papiers furent retrouvés et réduits en cendres; puis on rassembla ces cendres légères dans une boîte que l'on referma avec soin et que l'on emporta pour la faire disparaître le lendemain. Tous les cartons visités et purgés, on brisa plusieurs bijoux et cachets armoriés; on enleva même des écussons sur la couverture des livres de luxe. Enfin la besogne terminée, tous les scellés furent
replacés, les empreintes restituées en perfection; les bandes de papier reparurent intactes, les portes furent refermées sans bruit, et les deux complices, après avoir accompli une action généreuse avec tout le mystère et toute Témotion qui accompagnent la perpétration des crimes, se retirèrent dans leur appartement à l'heure voulue. Là, ils se jetèrent dans les bras Tun de l'autre, et, sans se rien dire, mêlèrent des larmes de joie. Ils croyaient avoir sauvé ma grand'mère; mais ils devaient vivre encore longtemps sous le coup de Tépouvante, car sa détention se prolongea jusqu'après la catastrophe du 9 thermidor, et, jusque-là, les tribunaux révolutionnaires devinrent chaque jour plus ombrageux et plus terribles.
{Hist. de ma vie, I, 73*77.)
Maurice Dupin, le père de George Sand, àme héroïque et tête un peu folle, s'était épris d'une jeune Française qu'il avait rencontrée à Milan dans une de ses campagnes. Divers incidents traversèrent cet amour romanesque et l'attisèrent. Maurice Dupin cacha longtemps sa passion à sa mère : la femme qu'il voulait épouser était d'humble origine, fille d'un pauvre oiselier. Il prévoyait les orages qui ne manquèrent pas de survenir lorsqu'il se fut marié en cachette, et que le secret fut découvert. Sa courte existence en fut dès lors assombrie. Mais il resta toujours sous le charme de cette fille du peuple, nature d'artiste à sa façon, riche organisation que George Sand s'est complue à décrire.
Ma mère était une grande artiste manquée faute de développement. Je ne sais à quoi elle eût été propre spécialement, mais elle avait pour tous les arts et pour tous les métiers une aptitude merveilleuse. Elle n'avait rien appris, elle ne savait rien; ma grand'mère lui reprocha son orthographe barbare et lui dit qu'il ne tiendrait qu'à elle de la corriger. Elle se mit, non à apprendre la grammaire, il n'était plus temps, mais à lire avec attention, et peu après elle écrivait presque correctement et dans un style si naïf et si joli, que ma grand'-
mère, qui s'y connaissait, admirait ses lettres. Elle ne connaissait seulement pas les notes, mais elle avait une voix ravissante, d'une légèreté et d'une fraîcheur incomparables, et ma grand'mère se plaisait à l'entendre chanter, toute grande musicienne qu'elle était. Elle remarquait le goût et la méthode naturelle de son chant. Puis, à Nohant, ne sachant comment remplir ses longues journées, ma mère se mit à dessiner, elle qui n'avait jamais touché un crayon. Elle le fit d'instinct, comme tout ce qu'elle faisait, et après avoir copié très adroitement plusieurs gravures, elle se mit à faire des portraits à la plume et à la gouache, qui étaient ressemblants et dont la naïveté avait toujours du charme et de la grâce. Elle brodait un peu gros, mais avec une rapidité si incroyable qu'elle fit à ma grand'mère, en peu de jours, une robe de percale brodée tout entière du haut en bas, comme on en portait alors. Elle faisait toutes nos robes et tous nos chapeaux, ce qui n'était pas merveille, puisqu'elle avait été longtemps modiste; mais c'était inventé et exécuté avec une promptitude, un goût et une fraîcheur incomparables. Ce qu'elle avait entrepris le matin, il fallait que ce fût prêt pour le lendemain, eut-elle dû y passer la nuit, et elle portait dans les moindres choses une ardeur et une puissance d'attention qui paraissaient merveilleuses à ma grand'mère, un peu nonchalante d'esprit et maladroite de ses mains, comme l'étaient alors les grandes dames. Ma mère savonnait, elle repassait, elle raccommodait toutes nos nippes elle-même avec plus de prestesse et d'habileté que la meilleure
ouvrière de profession. Jamais je ne lui ai vu faire d'ouvrages inutiles et dispendieux comme ceux que font les dames riches. Elle ne faisait ni petites bourses, ni petits écrans, ni aucun de ces brimborions qui coûtent plus cher quand on les fait soimême qu'on ne les payerait tout faits chez un marchand; mais pour une maison qui avait besoin d'économie, elle valait dix ouvrières à elle seule. Et puis elle était toujours prête à entreprendre toutes choses. Ma grand'mère avait-elle cassé sa boîte à ouvrage, ma mère s'enfermait une journée dans sa chambre, et à dîner elle lui apportait une boîte en cartonnage, coupée, collée, doublée et confectionnée par elle de tous points. Et il se trouvait que c'était un petit chef-d'œuvre de goût. Il en était de tout ainsi. Si le clavecin était dérangé, sans connaître ni le mécanisme, ni la tablature, elle remettait des cordes, elle recollait des touches, elle rétablissait l'accord. Elle osait tout et réussissait à tout. Elle eût fait des souliers, des meubles, des serrures, s'il l'avait fallu. Ma grand'mère disait que c'était une fée, et il y avait quelque chose de cela. Aucun travail, aucune entreprise ne lui semblait ni trop poétique, ni trop vulgaire, ni trop pénible, ni trop fastidieuse; seulement elle avait horreur des choses qui ne servent à rien et disait tout bas que c'étaient des amusements de vieille comtesse.
C'était donc une organisation magnifique. Elle avait tant d'esprit naturel, que, quand elle n'était pas paralysée par sa timidité, qui était extrême avec certaines gens, elle en était étincelante. Jamais je n'ai entendu railler et critiquer comme elle savait
le faire, et il ne faisait pas bon de lui avoir déplu. Quand elle était bien à son aise, c'était le langage incisif, comique et pittoresque de Venfant de PariSy auquel rien ne peut être comparé chez aucun peuple du monde, et au milieu de tout cela, il y avait des éclairs de poésie, des choses senties et dites comme on ne les dit plus quand on s'en rend compte et qu'on sait les dire. Elle n'avait aucune vanité de son intelligence et ne s'en doutait même pas. Elle était sûre de sa beauté sans en être fière, et disait naïvement qu'elle n'avait jamais été jalouse de celle des autres, se trouvant assez bien partagée sous ce rapport-là. Mais ce qui la tourmentait, par rapport à mon père, c'était la supériorité d'intelligence et d'éducation qu'elle supposait aux femmes du monde. Cela prouve combien elle était modeste naturellement; car les dix-neuf vingtièmes des femmes que j'ai connues dans toutes les positions sociales étaient de véritables idiotes auprès d'elle. J'en ai vu qui la regardaient par-dessus l'épaule et qui, en la voyant réservée et craintive, s'imaginaient qu'elle avait honte de sa sottise et de sa nullité; mais qu'elles eussent essayé de piquer l'épiderme, le volcan eût fait irruption et les eût lancées un peu loin.
Avec tout cela, il faut bien le dire, c'était la personne la plus difficile à manier qu'il y eût au monde.
Elle était pleine de contrastes, c'est pour cela qu'elle a été beaucoup aimée et beaucoup haïe; c'est pour cela qu'elle a beaucoup aimé et beaucoup haï elle-même. A certains égards, j'ai beaucoup d'elle,
mais en moins bon et en moins rude : je suis une empreinte très afifaiblie par la nature, ou très modifiée par l'éducation. Je ne suis capable ni de ses rancunes ni de ses éclats; mais quand du mauvais mouvement je reviens au bon, je n'ai pas le même mérite, parce que mon dépit n'a jamais été do la fureur et mon éloignement jamais de la haine. Pour passer ainsi d'une passion extrême à une autre, pour adorer ce qu'on vient de maudire et caresser ce qu'on a brisé, il faut une rare puissance. J'ai vu cent fois ma mère outrager jusqu'au sang, et puis out à coup reconnaître qu'elle allait trop loin, fondre en larmes et relever jusqu'à l'adoration ce qu'elle avait injustement foulé aux pieds.
(Hist. de ma vie, II, 244-246.)