‹ Pages choisies des grands "ecrivains: De George SandChapitre 38 sur 94 · MOLIÈRE AU COUVENT · texte numérisé non relu

MOLIÈRE AU COUVENT

Revenue à des sentiments moins exaltés, gr&ce au bon abbé de Prémord, son confesseur, elle s'abandonne à son naturel enjoué, et se range parmi les sages. Elle devient même la joie du couvent, et signale sa résurrection en organisant dans la grande classe des divertissements inédits. Elle arrange Molière à Tusage des nonnes, et obtient dans ce nouveau rôle un étonnant succès.

Mon retour à la gaieté fut comme une résurrection pour la grande classe. Depuis ma conversion la diablerie n'avait plus battu que d'une aile. Elle se réveilla sous une forme tout à fait inattendue; on devint anodin, diable à Teau de rose, c'est-à-dire franchement espiègle, sans esprit de révolte, sans rupture avec le devoir. On travailla aux heures de travail, on rit et on joua aux heures de récréation comme on n'avait jamais fait. Il n'y eut plus de coteries, plus de camps séparés entre les diables, les sages et les bétes. Les diables se radoucirent, les sages s'égayèrent, les bêtes prirent du jugement et la confiance, parce qu'on sut les utiliser et les divertir.

Ce grand progrès dans les mœurs du couvent se fit au moyen des amusements en commun. Nous

imaginâmes, entre cinq ou six de la grande classe, d'improviser des charades, ou plutôt de petites comédies, arrangées d'avance par scénarios et débitées d'abondance. Comme j'avais, grâce à ma grand'mère, un peu plus de littérature que mes camarades et une sorte de facilité à mettre en scène des caractères, je fus l'auteur de la troupe. Je choisis mes acteurs, je commandai les costumes; je fus fort bien secondée et j'eus des sujets très remarquables. Le fond de la classe, donnant sur le jardin, devint théâtre aux heures permises. Nos premiers essais furent comme les débuts de l'art à son enfance; la Comtesse les toléra d'abord, puis elle y prit plaisir et engagea madame Eugénie et madame Françoise à venir voir s'il n'y avait rien d'illicite dans ce divertissement. Ces dames rirent et approuvèrent.

Il se fit rapidement de grands progrès dans nos représentations. On nous prêta de vieux paravents pour faire nos coulisses. Les accessoires nous vinrent de toutes parts. Chacune apporta de chez ses parents des matériaux pour les costumes. La difficulté était de s'habiller en homme. La pudeur et les nonnes ne l'eussent pas souffert. J'imaginai le costume Louis XIII, qui conciliait la décence et la possibilité de s'arranger. Nos jupes froncées en bas jusqu'à mi-jambes formèrent les hauts-de-chausses; nos corsages mis sens devant derrière, un peu arrangés et ouverts sur des mouchoirs froncés en devant de chemises et en crevés de manches, formèrent les pourpoints . Deux tabliers cousus ensemble firent des manteaux. Les rubans, perruques, chapeaux et fanfreluches ne furent pas difficiles à se

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procurer. Qoand on manquait de piumes^ on en Msait en papier décoopé et firisé. Les pensionnaires sont adroites, inyentÎTes et lurent tirer parti de tout. On nous permit les tottes^ les épées et les feotres^ Les parents en fournirent. Bref^ les costames forent satisfaisants^ et Ton fot intelligent poor la mise en scène. On vonlat bien prendre une grande table pour nn pont et nn escabeaa conyert d'nn tapis vert pour nn banc de gazon.

On permit à la petite classe devenir assister à nos représentations, et on enrôla qaiconqne vonlat s'engager. La supéneore, qui aimait beaucoup à s'amuser, nous fit dire enfin un beau jour qu'elle avait oui conter des merveilles de notre théâtre et qu'elle désirait à y assister avec toute la communauté. Déjà la Comtesse et madame Eugénie avaient prolongé la récréation jusqu'à dix heures, et puis jusqu'à onze heures les jours de spectacle. La supérieure le prolongea pour le jour en question jusqu'à minuit : c'est-à-dire qu'elle voulut un divertissement complet. Sa demande et sa permission furent accueillies avec transport. On se précipita sur moi :

— Allons, l'auteur, allons, houie-en-tram (c'était le dernier surnom qu'on m'avait donné), à l'œuvre! Il nous faut un spectacle admirable; il nous faut six actes, en deux ou trois pièces. II &ut tenir notre public en haleine depuis huit heures jusqu'à minuit. Cest ton affaire, nous t'aiderons pour tout le reste; mais pour cela, nous ne comptons que sur toi.

La responsabilité qui pesait sur moi était grave. Il fallait faire rire la supérieure, mettre en gaieté les plus graves personnes de la communauté; et pour-

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tant il ne fallait pas aller trop loin, la moindre légèreté pouvait faire crier au scandale et faire fermer le théâtre. Quel désespoir pour mes compagnes! Si j'ennuyais seulement, le théâtre pouvait être également fermé sous prétexte de trop de désordre dans les récréations du soir et de dissipation dans les études du jour, et le prétexte n'eût point été spécieux, car il est bien certain que ces divertissements montaient beaucoup de jeunes têtes, à la petite classe surtout.

Heureusement je connaissais assez bien mon Molière, et en retranchant les amoureux on pouvait trouver encore assez de scènes comiques pour défrayer toute une soirée. Le Malade imaginaire m'offrit un scénario complet. Du dialogue et de Tenchainement des scènes je ne pouvais avoir un souvenir exact. Molière était défendu au couvent, comme bien Ton pense, et, tout directeur de théâtre que j'étais, je n'en étais pas moins vertueuse. Je me rappelai pourtant assez la donnée principale pour ne pas trop m'écarter de l'original dans mon scénario; je soufflai à mes actrices les parties importantes du dialogue et je leur communiquai assez de la couleur de l'ensemble. Pas une n'avait lu Molière, pas une de nos religieuses n'en connaissait une ligne. J'étais donc bien sûre que ma pièce aurait pour toutes l'attrait de la nouveauté. Je ne sais plus par qui furent remplis les rôles, mais ils le furent tous avec beaucoup d'intelligence et de gaieté. Je retranchai du mien, moitié par oubli, moitié à dessein, beaucoup de crudités médicales, car je faisais monsieur Purgon. Mais, à peine eus-je

cieuse, cette action simple mais gracieuse d'attirer à elle la lampe d'argent en élevant le bras pour en saisir l'anneau, le reflet que la lumière projeta sur sa grande silhouette noire lorsqu'elle fit remonter la lampe, sa longue et profonde prosternation sur le pavé avant de reprendre, dans le même silence et avec la même lenteur, le chemin de sa stalle, tout jusqu'à l'incognito de cette religieuse qui ressemblait à un fantôme prêta percer les dalles funéraires pour rentrer dans sa couche de marbre, me causa une émotion mêlée de terreur et de ravissement. La poésie du saint lieu s'empara de mon imagination et je restai encore après que la nonne eut fait sa lecture et se fut retirée.

L'heure s'avançait, la prière était sonnée, on allait fermer l'église. J'avais tout oublié. Je ne sais ce qui se passait en moi. Je respirais une atmosphère d'une suavité indicible, et je la respirais par l'âme plus encore que par les sens. Tout à coup je ne sais quel ébranlement se produisit dans tout mon être, un vertige passe devant mes yeux comme une lueur blanche dont je me sens enveloppée. Je crois entendre une voix murmurer à mon oreille : TollCf lege.

Je me retourne, croyant que c'est madame Alicia qui me parle. J'étais seule.

Je ne me fis pas d'orgueilleuse illusion, je ne crus point à un miracle. Je me rendis fort bien compte de l'espèce d'hallucination où j'étais tombée. Je n'en fus ni enivrée ni effrayée. Je ne cherchai ni à l'augmenter ni à m'y soustraire. Seulement, je sentis que la foi s'emparait de moi, comme

je l'avais souhaité, par le cœur. J'en fus si reconnaissante, si ravie, qu'un torrent de larmes inonda mon visage. Je sentis encore que j'aimais Dieu, que ma pensée embrassait et acceptait pleinement cet idéal de justice, de tendresse et de sainteté que je n'avais jamais révoqué en doute, mais avec lequel je ne m'étais jamais trouvée en communication directe; je sentis enfin cette communication s'établir soudainement, comme si un obstacle invincible se fût abîmé entre le foyer d'ardeur infinie et le feu assoupi dans mon âme. Je voyais un chemin vaste, immense, sans bornes, s'ouvrir devant moi; je brûlais de m'y élancer. Je n'étais plus retenue par aucun doute, par aucune froideur. La crainte d'avoir à me reprendre, à railler en moi-même au lendemain la fougue de cet entraînement ne me vint pas seulement à la pensée. J'étais de ceux qui vont sans regarder derrière eux, qui hésitent longtemps devant un certain Rubicon à passer, mais qui, en touchant la rive, ne voient déjà plus celle qu'ils viennent de quitter.

c Oui, oui, le voile est déchiré, me disais-je, je vois rayonner le ciel, j'irai 1 Mais avant tout, rendons grâce!

« A quoi? Comment? Quel est ton nom? disaisje encore au dieu inconnu qui m'appelait à lui. Comment te prierai -je? Quel langage digne de toi et capable de te manifester mon amour, mon âme pourra-t-elle te parler? Je l'ignore; mais n'importe, tu lis en moi ; tu vois bien que je t'aime. }>

Et mes larmes coulaient comme une pluie d'orage, mes sanglots brisaient ma poitrine, j'étais tombée

<te ^sQTttpuJte <î'aoceptar toi» •«» eornj:='imeDte. fc «^ tâtaj pour ns^oir «i ma TRaaaité jfx trouraâlt pis i&w 0QitJj:.^5 )e flû'^porçïœ -que c'-etaii tout le «waibraire., tït gu*4 iiuoitiç détre foa, <«q i>e pooxajt qoe ^uffrir «0 «e v^yiaDt dèeeirDçr l 'hommage 46 à oo «itttpç. l'aocejjtaj -eette mortification par dévouemeBt pour a«» <iompa^»€»-, elt te théâtre ©ontinua à {mtis- 0r^ «t à «-tUfer la «/upériaure et ks rellgieoses le

Ce fui uo<e ^ujte de pssticbes puisés dans toos les tiroirs de ift;a mémoire etarraog^ selon les morens et le» oooveoaoces de notre théâtre. Cetamosement eut l'exoelJ/eot résultat d*étendre le cercle des rda- Uoni; et des aroitiés aitre naos. La camaraderie, le be^io de «'aider les unes les autres pour se divertir m commun^ engendrèrent la bienveillance, la condescendance, une Indulgence mutuelle, Tabsence de toute rivalité. Enfin le besoin d'aimer, si naturel aux jeunes cœurs, forma autour de moi un groupe qui grossissait chaque jour et qui se composa bientôt de tout le couvent, religieuses et pensionnaires, grande et petite classe. Je puis rappeler sans vanité ce temps où je fus l'objet d'un engouement inouï dans les bstes du couvent, puisque ce fut Fouvrage de mon confesseur et le résultat de la dévotion tendre, expansive et riante où il m'avait entraînée.

(HUt. de ma vie, III, 236^41.)

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