‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 35 sur 59 · L'APOCALYPSE · texte numérisé non relu

L'APOCALYPSE

Le goût du mysiôre et de l'apocryphe qu'avaient les premières générations chrétiennes a couvert d'une impénétrable obscurité toutes les questions d'histoire littéraire relatives au Nouveau Testament. Heureusement, l'âme éclate en ces écrits anonymes ou pseudonymes par des accents qui ne sauraient mentir. La part de chacun est, dans les mouvements populaires, impossible à discerner; c'est le sentiment de tous qui constitue le véritable génie créateur.

Pourquoi l'auteur de l'Apocalypse, quel qu'il soit, a-t-O choisi Patmos pour le lieu de sa vision ? C'est ce çu 'H est difficile de dire. Patmos ou Patnos est une petite île de près de quatre lieues de long, mais fort étroite. Elle fut dans l'antiquité grecque florissante et très peuplée. A l'époque romaine, elle garda toute l'importance que comportait sa petitesse, grâce à son excellent port, formé au centre de l'Ile par l'isthme qui joint le massif rocheux du nord au massif du sud. Patmos était, selon les habitudes du cabotage d'alors.

la première ou la dernière station pour le voyageur qui allait d'Éphèse à Rome ou de Rome à Éphèse. On a tort de la représenter comme un écueil, comme un désert. Patmos fut et redeviendra peut-être une des stations maritimes les plus importantes de l'Archipel car elle est à l'embranchement de plusieurs lignes. Si l'Asie renaissait, Patmos serait pour elle quelque chose d'analogue à ce qu'est Syra pour la Grèce moderne, à ce qu'étaient dans l'antiquité Délos et Rhénée parmi les Cyclades, une sorte d'entrepôt en vue de la marine marchande, un point de correspondance utile aux voyageurs.

C'est là probablement ce qui valut à cette petite Ue le choix d'où est plus tard résultée pour elle une si haute célébrité chrétienne, soit que l'apôtre ait dû s'y retirer pour fuir quelque mesure persécutrice des autorités d'Éphèse ; soit que, revenant d'un voyage à Rome, et à la veille de revoir ses fidèles, il ait préparé, dans quelqu'une des cauponse qui devaient border le port, le manifeste dont il voulait se faire précéder en Asie ; soit que, prenant une sorte de recul pour frapper un grand coup, et jugeant que le lieu de la vision ne pouvait être placé à Éphèse même, il ait choisi l'île de l'Archipel qui, éloignée d'environ une journée, était reliée à la métropole d'Asie par une navigation quotidienne ; soit qu'U eût gardé le souvenir de la dernière escale du voyage plein d'émotions qu'il fit en 64; soit enfin qu'un simple accident de mer l'ait forcé de relâcher plusieurs jours dans ce petit port. Ces navigations de l'Archipel

sont pleines de hasard ; les traversées de l'Océan n'en peuvent donner aucune idée; car dans nos mers régnent des vents constants qui vous secondent, même quand ils sont contraires. Là, ce sont tour à tour des calmes plats, et, quand on s'engage dans les canaux étroits, des vents obstinés. On n'est nullement maître de soi ; on touche où l'on peut et non où l'on veut.

Des hommes aussi ardents que ces âpres et fanatiques descendants des ■sieux prophètes d'Israël portaient leur imagination partout où Us se trouvaient, et cette imagination était si uniquement renfermée dans le cercle de l'ancienne poésie hébraïque, que la nature qui les entourait n'existait pas pour eux. Patmos ressemble à toutes les îles de l'Archipel : mer d'azur, air limpide, ciel serein, rochers aux sommets dentelés à peine revêtus par moments d'un léger duvet de verdure. L'aspect est nu et stérile; mais les formes et la couleur du roc, le bleu vif de la mer, sillonnée de beaux oiseaux blancs, opposé aux teintes rougeâtres des rochers, sont quelque chose d'admirable. Ces myriades d'îles et d'îlots, aux formes les plus variées, qui émergent comme des pyramides ou comme des boucliers sur les flots, et dansent une ronde éternelle autour de l'horizon, semblent le monde féerique d'un cycle de dieux marins et d'Océanides, menant une brillante \ie d'amour, de jeunesse et de mélancolie, en des grottes d'un vert glauque, sur des rivages sans mystère, tour à tour gracieux et terribles, lumineux et sombres. Calypso et les Sirènes, les Tritons et les Néréides, les charmes dangereux de la mer,

ses caresses à la fois voluptueuses et siLÏstres, toutes ces fines sensations qui ont leur inimitable expression dans y Odyssée, échappèrent au ténébreux visionnaire. Deux ou trois particularités, telles que la grande préoccupation de la mer, l'image « d'une montagne brûlant au milieu de la mer », qui semble empruntée à Théra, ont seules quelque cachet local. D'une petite île, faite pour servir de fond de tableau au déheieux roman de Dapknis et Chloé, ou à des scènes de bergerie comme celles de Théocrite et de Moschus, il fit un volcan noir, gorgé de cendre et de feu. Il avait dû, cependant, goûter plus d'une fois sur ces flots le silence plein de sérénité des nuits, où l'on n'entend que le gémissement de l'alcyon et le soufflet sourd du dauphin. Des jours entiers, il fut en face du mont Mycaie, sans songer à la victoire des Hellènes sur les Perses, la plus belle qui ait jamais été remportée après Marathon et les Thermopyles. A ce point central de toutes les grandes créations grecques, à quelques lieues de Samos, de Cos, de Milet, d'Éphèse, il rêva d'autre chose que du prodigieux génie de Pythagore, d'Hippocrate, de Thaïes. d'Heraclite ; les glorieux souvenirs de la Grèce n'existèrent pas pour lui. Le poème de Patmos aurait dû être quelque Héro et Léandre, ou bien une pastorale à la façon de Longus, racontant les jeux de beaux enfants sur le seuil de l'amour. Le sombre enthousiaste, jeté par hasard sur ces rives ioniennes, ne sortit pas de ses souvenirs bibliques. La nature pour lui, ce fut le chariot vivant d'Ézéchiel, le monstrueux c/iérub, le difforme taureau

de Ninive, une zoologie baroque, mettant la statuaire et la peinture au défi. Ce défaut étrange qu'a l'œil des Orientaux d'altérer les images des choses, défaut qui fait que toutes les représentations figurées sorties de leurs mains paraissent fantastiques et dénuées d'esprit de vie, fut chez lui à son comble. La maladie qu'il portait dans ses viscères teignait tout de ses couleurs, n vit avec les yeux d'Ëzéchiel, de l'auteur du li\Te de Daniel ; ou plutôt il ne vit que lui-même, ses passions, ses espérances, ses colères. Une vague et sèche mythologie, déjà cabbaliste et gnostique, toute fondée sur la transformation des idées abstraites en hypostases divines, le mit en dehors des conditions plastiques de l'art. Jamais on ne s'isola davantage du milieu environnant; jamais on ne renia plus ouvertement le monde sensible pour substituer aux harmonies de la réaUté la chimère contradictoire d'une terre nouvelle et d'un ciel nouveau.

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