V. — LE COLONEL CHABERl
— Allons 1 encore notre vieux carrick !
Cette exclamation échappait à an clerc appartenant au genre de ceux qu'on appelle dans les études des saute-ruisseaux, et qui mordait en ce moment de fort bon appétit dans un morceau de pain : il en arracha un peu de mie pour faire une boulette qu'il lança railleusement par le vasistas d'une fenêtre sur laquelle il s'appuyait. Bien dirigée, la boulette rebondit presque à la hauteur de la croisée, après avoir frappé le chapeau d'un inconnu qui traversait la cour d'une maison située rue Vivienue, où demeurait M"-' Derville, avoué.
— Allons, Simonnin, ne faites donc pas de sottises aux gens, ou je vous mets à la porte. Quelque pauvre que soit un client, c'est toujours un homme, que diable ! dit le maître clerc en interrompant l'addition d'un mémoire de frais...
— Si c'est un homme, pourquoi l'appelez-vous vieux carrick? dit Simonnin de l'air de l'écolier qui prend son maître en fraude.
Et il se remit à manger son pain et son fromage en
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accotant son épaule sur le montant de la lenètie, car il reposait debout, ainsi que les chevaux de coucou, l'une de ses jambes relevée et appuyée contre l'autre, sur le bout du soulier.
— Quel tour pourrions-nous jouer à ce chinois-là ? dit à voix basse le lioisième clerc nommé Godeschal, en s'arrêtant au milieu d'un raisonnement qu'il engendrait dans une requête grossoyée par le quatrième clerc et dont les copies étaient laites par deux néophytes venus de province. Puis il continua son improvisation : ... Mais dans sa noble et bienveillante sagesse. Sa Majesté Louis dix-huit (mettez en toutes lettres, hé! Desroches le savant, qui faites la grosse!), au moment nii elle reprit les rênes de son royaume, comprit... (qu'est-ce qu'il comprit, ce gros farceur-là?) la haute mission à
laquelle elle était, appelée parla divine Providence/
(point admiratit' et six points: on est assez religieux au palais pour nous les passer), et sa première i-ensce fut, ainsi que le prouve la date de l'ordonnance ci-d<:<sous désignée, de réparer les infortunes causées par les affreux et tristes désastres de ?ios temps révolutionnaires, en restituant à ses fidèles et nombreux serviteurs (nombreux est une flatterie qui doit plaire au tribunal) tous leurs biens non vendus, soii quils se trouvassent dans le domaine public, soit qu'ils se trouvassent dans le domaine ordinaire ou extraordinaire de la couronne, soit enfin qu'ils se trouvassent dans les dotations d'établissements publics, car nous sommes et nous nous prétendons habiles à soutenir qtte tel est l'esprit et le sens de la fameuse <i i>t loyale ordonnance rendue en... — Attendez, dit (jodeschal aux trois clercs, cette scélérate de phrase a rempli
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la fin de ma page. Eh bien, reprit-il en mouillant de sa langue le dos du cahier afin de pouvoir tourner la page épaisse de son papier timbré; eh bien, si vous voulez lui l'aire une farce, il faut lui dire que le patron ne peut parler à ses clients qu'entre deux et trois heures du matin ; nous verrons s'il viendra, le vieux malfaiteur ! Et Godeschal reprit la phrase commencée : — rendue en... Y êtes -vous? demanda-t-il.
— Oui, crièrent les trois copistes.
Tout marchait à la fois, la requête, la causerie et la conspiration.
— Rendue en... Hein? papa Boucard, quelle est la date de l'ordonnance ? il faut metlre les points sur les i, saquerlotte ! Cela fait des pages.
— Saquerlotte! répéta l'un des copistes avant que Boucard le maître clerc eût répondu.
— Comment, vous avez écrit saquerlotte? s'écria Godeschal en regardant l'un des nouveaux venus d'un air à la fois sévère et goguenard.
— Mais oui, dit Desroches, le quatrième clerc, en se penchant sur la copie de son voisin, il a écrit : // faut mettre les points sur les i, et sakerlolte avec un k.
Tous les clercs partirent d'un grand éclat de rire.
— Comment, monsieur Huré, vous prenez saquerlotte pour un terme de droit, et vous dites que vous êtes de Mortagne ! s'écria Simonnin.
— Effacez bien ça! dit le principal clerc. Si le juge chargé de taxer le dossier voyait des choses pareilles, il dirait qu'on se moque de la barbouillée! Vous causeriez des désagréments au patron. Allons, ne faites plus de ces bêtises-là, monsieur Huré! Un Normand ne doit
pas écrire irisouciamment une requête. C'est le : Portez arme! de la basoche.
— Rendue en... en? demanda Godeschal. Dites-moi donc quand, Boucard?
— Juin 1814, répondit le premier clerc sans quitter son travail.
Un coup frappé à la porte de l'étude interrompit la phrase de la prolixe requête. Cinq clercs bien endentés, aux yeux vifs et railleurs, aux têtes crépues, levèrent le nez vers la porte, après avoir tous crié d'une voix de chantre : « Entrez. » Boucard resta la face ensevelie dans un morceau d'actes, nommés broutille en style de palais, et continua de dresser le mémoire de frais auquel il travaillait.
L'étude était une grande pièce ornée du poêle classique qui garnit tous les antres de la chicane. Les tuyaux traversaient diagonalement la chambre et rejoignaient une cheminée condamnée sur le marbre de laquelle se voyaient divers morceaux de pain, des triangles de fromage de Brie, des côtelettes de porc frais, des verres, des bouteilles, et la tasse de chocolat du maître clerc. L'odeur de ces comestibles s'amalgamait si bien avec la puanteur du poêle chauiïé sans mesure, avec le parfum particulier aux bureaux et aux paperasses, que la puanteur d'un renard n'y aurait pas été sensible. Le plancher était déjà couvert de fange et de neige apportée par les clercs. I*rès de la fenêtre se trouvait le secrétaire à cylindre du principal, et auquel était adossée la petite table destinée au second clerc. Le second faisait en ce moment le palais. Il pouvait être de huit à neuf heures du malin. L'étude avait pour lout
ornement ces grandes affiches jaunes qui annoncent des saisies immobilières, des ventes, des licitations entre majeurs et mineurs, des adjudications définitives ou préparatoires, la gloire des études ! Derrière le maître clerc était un énorme casier qui garnissait le mur du haut en bas, et dont chaque compartiment était bourré de liasses d'où pendaient un nombre infini d'étiquettes et de bouts de fil rouge qui donnent une physionomie spéciale aux dossiers de procédure. Les rangs inférieurs du casier étaient pleins de cartons jaunis par l'usage, bordés de papier bleu, et sur lesquels se lisaient les noms des gros clients dont les affaires juteuses se cuisinaient en ce moment. Les sales vitres de la croisée laissaient passer un peu de jour. D'ailleurs, au mois de février, il existe à Paris 1res peu d'études oîi l'on puisse écrire sans le secours d'une lampe avant dix heures, car elles sont toutes l'objet d'une négligence assez concevable : tout le monde y va, personne n'y reste, aucun intérêt personnel ne s'attache à ce qui est si banal ; ni l'avoué, ni les plaideurs, ni les clercs ne tiennent à l'élégance d'un endroit qui pour les uns est une classe, pour les autres un passage, pour le maître un laboratoire. Le mobilier crasseux se transmet d'avoués en avoués avec un scrupule si religieux que certaines études possèdent encore des boîtes à }'ésidus, des mouUs à tv^ets, des sacs provenant des procureurs au Chlet, abréviation du mot Chatelet, juridiction qui représentait dans l'ancien ordre de choses le tribunal de pre mièrc instance actuel...
— Où est mon canif?
— Je déjeune !
— Va te faire lanlaire, voilà un pâté sur la requête
— Chît ! messieurs.
Ces diverses exclamations partirent à la fois au moment où le vieux plaideur ferma la porte avec cette sorte d'humilité qui dénature les mouvements de l'homme malheureux. L'inconnu essaya de sourire, mais les muscles de son visage se détendirent quand il eut vainement cherché quelques symptômes d'aménité sur les visat^es inexorablement insouciants des six clercs. Accoutumé sans doute à juger les hommes, il s'adressa fort poliment au saule-ruisseau, en espérant que ce pâtiras lui répondrait avec douceur.
— -Monsieur, votre patron est- il visible?
Le malicieux saute-ruisseau ne répondit au pauvre ' homme qu'en se donnant avec les doigts de la main gauche de petits coups répétés sur l'oreille, comme pour dire : « Je suis sourd. »
— Que souhaitez -vous, monsieur ? demanda Godeschal qui tout en faisant cette question avalait une bouchée de pain avec laquelle on eût pu charger une pièce de quatre, brandissait son couteau, et se croisait les jambes en melt;mt à. la hauteur de son œil celui de ses pieds qui se trouvait en l'air.
— Je viens ici, monsieur, j)Our la cinquième fois, FA^pondit le patient. Je souhaite parler à M. Derville.
— Est-ce pour alTaire?
— Oui; mais je ne puis l'expliquer qu'à monsieur...
— Le patron dort; si vous désirez le consulter sur quelques difficultés, il ne travaille sérieusement qu'à minuit. .Mais si vous vouliez nous dire votre cause, nous pouriions, tout aussi bien que lui, vous...
L'inconnu resta impassible. Il se mit à regarder modestement autour de lui, comme un chien qui, en se glissant dans une cuisine étrangère, craint d'y recevoir des coups. Par une grâce de leur état, les clercs n'ont jamais peur des voleurs, ils ne soupçonnèrent donc point l'homme au carrick et lui laissèrent observer le local, où il cherchait vainement un sîège pour se reposer, car il était visiblement fatigué. Par système, les avoués laissent peu de chaises dans leurs études. Le client vulgaire, lassé d'attendre sur ses jambes, s'en va grognant, mais il ne prend pas un temps qui, suivant le mot d'un vieux procureur, n'est pas admis en taxe.
— Monsieur, répondit-il, j'ai déjà eu l'honneur de vous prévenir que je ne pouvais expUquer mon affaire qu'à M. Derville; je vais attendre son lever.
Boucard avait fini son addition. Il sentit l'odeur de son chocolat, quitta son fauteuil de canne, vint à la cheminée, toisa le vieil homme, regarda le carrick et fit une grimace indescriptible. Il pensa probablement que, de quelque manière que l'on tordît le client, il serait impossible d'en extraire un centime; il intervint alors par une parole brève, dans l'intention de débarrasser l'étude d'une mauvaise pratique.
— Ils vous disent la vérité, monsieur. Le patron ne travaille que pendant la nuit. Si votre affaire est grave, je vous conseille de revenir à une heure du matin.
Le plaideur regarda le maître clerc d'un air slupide, et demeura pendant un moment immobile. Habitués à tous les changements de physionomie et aux singuliers caprices produits par l'indécision ou par la rêverie qui caractérisent les gens processifs, les clercs continuèrent
à manger, en faisant autant de bruit avec leurs mâchoires que doivent en faire des chevaux au râtelier, et ne s'inquiétèrent plus du vieillard.
— Monsieur, je viendrai ce soir, dit enfin le vieux qui, par une ténacité particulière aux gens malheureux, voulait prendre en défaut l'humanité.
La seule épigramme permise à la misère est d'obliger la justice et la bienfaisance à des dénis injustes. Quand les malheureux ont convaincu la société de mensonge, ils se rejettent plus vivement dans le sein de Dieu.
— Ne voilà-t-il pas un fameux ci'âne ? dit Simonnin sans attendre que le vieillard eût fermé la porte.
— II a l'air d'un déterré, reprit le clerc.
— C'est quelque colonel qui réclame un arriéré, dit le maître clerc.
— Non, c'est un ancien concierge, dit Godeschal.
— Parions qu'il est noble, s'écria Boucard.
— Je parie qu'il a été portier, répliqua Godeschal. Les portiers sont seuls doués par la nature de carricks usés, huileux et déchiquetés par le bas comme l'est celui de ce vieux bonhomme? Vous n'avez donc vu ni ses bottes éculées qui prennent l'eau, ni sa cravate qui lui sert de chemise ? Il a couché sous les ponts.
— Il pourrait être noble et avoir tiré le cordon! s'écria Desroches, Ça s'est vu.
— Non, reprit Boucard au milieu des rires; je souliens qu'il a été brasseur en 1789, et colonel sous la République.
— Ah 1 je parie un spectacle pour tout le monde qu'il n'a pas été soldat, dit Godeschal.
— Ça va, répliqua Boucard.
— Monsieur ! monsieur ! cria le petit clerc en ouvrant la fenèlru.
— Que lais-tu, Simonnin? demanda Boucard.
— Je l'appelle pour lui demander s'il est colonel ou portier; il doit le savoir, lui.
Tous les clercs se mirent à rire. Quant au vieillard, il remontait déjà l'escalier.
— Qu'allons-nous lui dire? s'écria Godeschal.
— [.aissez-moi faire! répondit Boucard.
Le pauvre homme rentra timidement en baissant les yeux, peut-être pour ne pas révéler sa faim en regardant avec trop d'avidité les comestibles.
— Monsieur, lui dit Boucard, voulez-vous avoir la complaisance de nous donner votre nom afin que le patron sache si...
— Chabert.
— Est-ce le colonel mort à Eylau ? demanda Huré qui, n'ayant encore rien dit, était jaloux d'ajouter une raillerie à toutes les autres.
— Lui-même, monsieur, répondit le bonhomme avec une simplicité antique. Et il se retira.
— Chouit!
— Dégommé 1
— Pufï!
— Oh !
— Ah 1
— Bàoum !
— Ah ! le vieux drôle!
— Trinn, la, la, trinn, trinn,
— Enfoncé 1
— Monsieur Desroches, vous irez au spectacle sans
payer, dit iluré au quatrir-me clerc en lui donnant sur l'épaule une tape à tuer un rhinocéros.
Ce fut un torrent de cris, de rires et d'exclamations à la peinture duquel on userait toutes les onomatopées de la langue.
— A quel théâtre irons-nous?
— A l'Opéra, s'écria le principal.
— D'abord, reprit Godeschal, le théâtre n'a pas été désigné. Je puis, si je veux, vous mener cliez madame Saqui.
— Madame Saijui n'est pas un spectacle, dit Desroches.
— Qu'est-ce qu'un spectacle? reprit Godeschal. Établissons d'abord le point de fait. Qu'ai-je parié, messieurs? un spectacle. Qu'est-ce qu'un spectacle? une chose qu'on voit...
— Mais dans ce système-là, vous vous acquitteriez donc en nous menant voir couler l'eau sous le Pont- IS'eul? s'écria Simonnin en l'interrompant.
— Qu'on voit pour de l'argent, disait Godeschal en continuant.
— Mais on voit pour de l'argent bien des choses qui ne sont pas un spectacle. La déliuition n'est pas exacte, dit Desroches.
— Mais, écoutez-moi donc?
— Yf)us déraisonnez, mon cher, dit Boucard.
— Curtius est-il un spectacle? dit Godeschal.
— Non, répondit le maître clerc, c'est un cabinet de figures.
— Je parie cent francs contre un sou, reprit Godeschal, que le cabinet de Curtius constitue l'ensemble de
choses auquel est dévolu le nom de speclacle. Il comporte une chose à voir à difïérents prix, suivant les différentes places où l'on veut se mettre...
— Et berlick berlock, dit Simonnin.
— Prends garde que je ne te gifle, toi! dit Godeschal. Les clercs haussèrent les épaules.
— D'ailleurs, il n'est pas prouvé que ce vieux singe ne se soit pas moqué de nous, dit-il en cessant son argumentation étouffée par le rire des autres clercs. En conscience, le colonel Chabert est bien mort, sa femme est remariée au com.te Ferraud, conseiller d'État. Madame Ferraud est une des cUentes de l'étude!
— La cause est remise à demain, dit Boucard. A l'ouvrage, messieurs! Sac-à-papier 1 l'on ne fait rien ici. Finissez donc votre requête, elle doit être signifiée avant l'audience de la quatrième chambre. L'affaire se juge aujourd'hui. Allons, à cheval.
— Si c'eût été le colonel Chabert, est-ce qu'il n'aurait pas chassé le bout de son pied dans le postérieur de ce farceur de Simonnin quand il a fait le sourd? dit Huré en regardant cette observation comme plus concluante que celle de Godeschal.
— Puisque rien n'est décidé, reprit Boucard, convenons d'aller aux secondes loges des Français voir Talma dans Néron. Simonnin ira au parterre.
Là-dessus, le maître clerc s'assit à son bureau et chacun l'imita...
Vers une heure du matin, le prétendu colonel Chabert vint frapper à la porte de M* Derville, avoué près le tribunal de première instance du déparlement de la Seine. Le portier lui répondit que M. Derville n'était
pas rentré. Le vieillard allégua le rendez-vous et monta chez ce célèbre légiste, qui, malgré sa jeunesse, passait pour être une des plus forte têtes du palais. Après avoir sonné, le défiant solliciteur ne fut pas médiocrement étonné de voir le premier clerc occupé à ranger sur la table de la salle à manger de son patron les nombreux dossiers des afTaires qui venaient le lendemain en ordre utile. Le clerc, non moins étonné, salua le colonel en le priant de s'asseoir : ce que fit le plaideur.
— Ma foi, monsieur, j'ai cru que vous plaisantiez hier en m'indiquant une heure si matinale pour une consultation, dit le vieillard avec la fausse gaieté d'un nomme ruiné qui s'efforce de sourire.
— Les clercs plaisantaient et disaient vrai tout ensemble, reprit le principal en continuant son travail. M. Dervilie a choisi cette heure pour examiner ses causes, en résumer les moyens, en ordonner la conduite, en disposer les défenses. Sa prodigieuse intelligence est plus libre en ce moment, le seul où il obtienne le silence et la tranquillité nécessaires à la conception des bonnes idées. Vous êtes, dcjjuis qu'il est avoué, le troisième exemple d'une consultation donnée à celte heure nocturne. Après être rentré, le patron discutera chaque afTdire, lira tout, passera peut-être quatre ou cinq heures à sa besogne; puis, il me sonnera et m'expliquera ses intentions. Le matin, de dix heures à deux heures, il écoute ses clients, puis il emploie le reste de la journée à ses rendez-vous. Le soir, il va dans le inonde i)our y entretenir ses relations. Il n'a donc que la nuit pour creuser ses procès, fouiller les arsenaux du Code et faire
ses plans de bataille. Il ne veut pas perdre une seule cause, il a l'amour de son art. 11 ne se charge pas, comme ses confrères, de toute espèce d'affaires. Voilà sa vie, qui est singulièrement active. Aussi gagne-t-il beaucoup d'argent.
En entendant cette explication, le vieillard resta silencieux, et sa bizarre ûgure prit une expression si dépourvue d'intelligence, que le clerc, après l'avoir regardé, ne s'occupa plus de lui. Quelques instants après, Derville rentra, mis en costume de bal; son maître clerc lui ouvrit la porte, et se remit à achever le classement des dossiers. Le jeune avoué demeura pendant un moment stupéfait en entrevoyant dans le clair-obscur le singulier client qui l'attendait. Le colonel Chabert était aussi parfaitement immobile que peut l'être une figure de cire de ce cabinet de Curtius où Godeschal avait voulu mener ses camarades. Cette immobilité n'aurait peut-être pas été un sujet d'étonnement, si elle n'eût complété le spectacle surnaturel que présentait l'ensemble du personnage. Le vieux soldat était sec et maigre. Son front, volontairement caché sous les cheveux de sa perruque lisse, lui donnait quelque chose de mystérieux. Ses yeux paraissaient couverts d'une taie transparente; vous eussiez dit de la nacre sale dont les reflets bleuâtres chatoyaient à la lueur des bougies. Le visage pâle, livide, et en lame de couteau, s'il est permis d'emprunter cette expression vulgaire! semblait mort. Le cou était serré par une mauvaise cravate de soie noire. L'ombre cachait si bien le corps à partir de la ligne brune que décrivait ce haillon, qu'un homme d'imagination aurait pu prendre cette vieille tète pour quelquei
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silhoucllc due au hasard, ou pour un portrait de Rembraridl sans cadre. Les bords du chapeau qui couvrait le front du vieillard projetaient un sillon noir sur le haut du visage. Cet effet bizarre, quoique naturel, faisait ressortir, par la brusquerie du contraste, les rides blanches, les sinuosités froides, le sentiment décoloré de cette physionomie cadavéreuse. Enfin, l'absence de tout mouvement dans le corps, de toute chaleur dans le regard, s'accordait avec une certaine expression de démence triste, avec les dégradants symptômes par lesquels se caractérise l'idiotisme, pour faire de cette figure je ne sais quoi d(3 .unesle qu'aucune parole humaine ne pourrait exprimer. Mais un observateur, et surtout un avoué, aurait trouvé de plus en cet homme foudroyé les signes d'une douleur profonde, les indices d'une misère qui avait dégradé ce visage, comme les gouttes d'eau tombées du ciel sur un beau marbre l'ont à la longue défiguré...
En voyant l'avoué, l'inconnu tressailht par un mouvement convulsif semblable à celui qui échappe aux poètes quand un bruit inattendu vient les détourner d'une féconde rêverie, au milieu du silence et de la nuit. Le vieillard se découvrit promptement et se leva pour saluer le jeune homme; le cuir qui garnissait l'intérieur de son chapeau étant sans doute fort gras, sa perruque y resta collée sans qu'il s'en aperçût, et laissa voir à nu son crâne horriblement mutilé par une cicatrice transversale qui prenait à l'occiput et venait mourir à l'œil droit, en formant partout une grosse coulure saillante. L'enlèvement soudain de cette perruque sale, que le pauvre homme portail pour cacher sa blessure,
ae donna nulle envie de rire aux deux jeunes gens de loi, tant ce crâne fendu était épouvantable à voir. La première pensée que suggérait l'aspect de cette blessure était celle-ci : « ['ar là s'est enfuie l'intelligence! »
— Si ce n'est pas le colonel Chabert, ce doit être un fier troupier ! pensa Boucard.
— Monsieur, lui dit Derville, à qui ai-je l'honneur de parler ?
— Au colonel Chabert.
— Lequel V
— Celui qui est mort à Eylau, répondit le vieillard. En entendant cette singulière phrase, le clerc et
l'avoué se jetèrent un regard qui signifiait : « C'est un fou ! »
— Monsieur, reprit le colonel, je désirerais ne confier qu'à vous le secret de ma situation.
Une chose digne de remarque est l'intrépidité naturelle aux avoués. Soit l'habitude de recevoir un grand nombre de personnes, soit le profond sentiment de la protection que les lois leur accordent, soit confiance en leur ministère, ils entrent partout sans rien craindre, comme les prêtres et les médecins. Derville fit un signe à Boucard, qui disparut.
— Monsieur, reprit l'avoué, pendant le jour, je ne suis pas trop avare de mon temps ; mais au milieu de la nuit les minutes me sont précieuses. Ainsi, soyez bref et concis. Allez au fait sans digression. Je vous demanderai moi-même les éclaircissements qui me sembleront nécessaires. Parlez.
Après avoir iait asseoir son singulier client, le jeune homme s'assit lui-même devant la table; mais, tout en
prêtant son attention au discours du feu colonel, il feuilleta ses dossiers.
— Monsieur, dit le défunt, peut-être savez-vous que je commandais un régiment de cavalerie à Eylau. J'ai été pour beaucoup dans le succès de la célèbre charge que fil Mural, et qui décida le gain de la victoire. Malheureusement pour moi, ma mort est un fait historique consigné dans les Victoires et Conquêtes, où elle est rapportée en détail. Nous fendîmes en deux les trois lignes russes, qui, s'êtant aussitôt refermées, nous obligèrent à les relraverser en seus contraire. Au moment où nous revenions vers l'empereur, après avoir dispersé les Russes, je rencontrai un gros de cavalerie ennemie. Je me précipitai sur ces entêtés-là. Deux officiers russes, deux vrais géants, m'attaquèrent à la fois. L'un d'eux m'appliqua sur la tête un coup de sabre qui fendit tout jusqu'à un bonnet de soie noire que j'avais sur la tête, et m'ouvrit profondément le crâne. Je tombai de cheval. Murât vint à mon secours, il me passa sur le corps, lui et tout son monde, quinze cents hommes, excusez du peu! Ma mort fut annoncée à l'empereur, qui, par prudence (il m'aimait un peu, le patron), voulut savoir s'il n'y aurait pas quelque chance de sauver l'homme auquel il était fedevable de celle vigoureuse attaque. Il envoya, pour me reconnaître et me rapporter aux ambulances, deux chirurgiens en leur disant, peutêtre trop négligemment, car il avait de l'ouvrage : « Allez donc voir si, par hasard, mon pauvre Chabert vit encore?» Ces sacrés carabins, qui venaient de me voir foulé aux pieds parles chevaux des deux régiments. se dispensèrent sans doute de me tàter le pouls et dirent
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que j'étais bien mort. L'acte de mon décès fut donc probablement dressé d'après les règles établies par la jurisprudence militaire.
En entendant son client s'exprimer avec une lucidité parfaite et raconter des faits si vraisemblables, quoique étranges, le jeune avoué laissa ses dossiers, posa son coude gauche sur la table, se mit la tête dans la main, et regarda le colonel fixement.
— Savez-vous, monsieur, lui dit-il en l'interrompant, que je suis l'avoué de la comtesse Ferraud, veuve du colonel Chabert?
— Ma femme! Oui, monsieur. Aussi, après cent démarches infructueuses chez des gens de loi qui m'ont tous pris pour un fou, me suis-je déterminé avenir vous trouver. Je vous parlerai de mes malheurs plus tard. Laissez-moi d'abord vous établir les faits, vous expliquer plutôt comme ils ont dû se passer, que comme ils sont arrivés. Certaines circonstances, qui ne doivent être connues que du Père éternel, m'obligent à en présenter plusieurs comme des hypothèses. Donc, monsieur, les blessures que j'ai reçues auront probablement produit un tétanos, ou m'auront mis dans une crise analogue à une maladie nommée, je crois, catalepsie. Aulrement, comment concevoir que j'aie été, suivant l'usage delà guerre, dépouillé de mes vêtements, et jeté dans la fosse auK soldats par les gens chargés d'enterrer les morts 1 îii, permettez-moi de placer un détail que je n'ai pu connaître que postérieurement à l'événement qu'il faut bien appeler ma mort. J'ai rencontré, en iSlV, à Stutlgard un ancien maréchal des logis de mon rcgimenl. Ce cher homme, le seul qui ail voulu me reconnaître,
et de qui je vous parlerai tout à l'heure, m'expliqua le phénomène de ma conservation, en me disant que mon cheval avait reçu un boulet dans le flanc au moment où je fus blessé moi-même. La bvte et le cavalier s'étaient donc abattus comme des capucins de cartes. En me renversant soit à droite, soit à çrauclie. j'avais été sans doute couvert par le corps de mon cheval qui m'empAcha d'être écrasé par les chevaux ou atteint par des boulets. Lorsque je revins à moi. monsieur, j'étais dans une position et dans une :ilmosphèredont je ne vous donnerais pas une idée en vous les racontant jusqu'à demain. Le [>eu d'air que je respirais était méphitique. Je voulus me mouvoir, et ne trouvai point d'espace. En ouvrant les yeux, je ne vis rien. La rareté de l'air fut Tacciiient le plus menaçant et qui m'éclaira le plus vivement sur ma position. Je compris que là où j'rtais l'air ne se renouvelait point, et que j'allais mourir. Celte pensée m'ôta le sentiment de la douleur inexprimable par laquelle j'avais été réveillé. Mes oreilles tintèrent violemment. J'entendis ou crus entendre, je ne veux rien affirmer, des gémis-ements poussés par le monde de cadavresau milieu duquel je gisais. Quoique la mémoire de ces moments soit bien ténébreuse, quoique mes souvenirs soient bien confus malgré les impressions do souffrances encore plus profondes que je devais éprouver et qui ont brouillé mes idées, il y a des nuits où je crois encore entendre ces soupirs éloullés ! Mais il y a eu quelque chose de plus horrible que les cris, un silence que je n'ai jamais retrouvé nulle part, le vrai silence du tombeau. Enfin, en levant les mains, en tàtant les morts, je reconnus un vide entre ma télé et le
fumier humain supérieur. Je pus donc mesurer l'espace qui m'avait été laissé par un hasard dont la cause m'était inconnue. Il paraît, grâce à l'insouciance où à la précipitation avec laquelle on nous avait jetés pêlemêle, que deux morts s'étaient croisés au-dessus de moi de manière à décrire un angle semblable à celui de deux cartes mises l'une contre l'autre par un enfant qui pose les fondements d'un châteiu. En furetant avec promptitude, car il ne fallait pas flâner, je rencontrai fort heureusement un bras qui ne tenait à rien, le bras d'un Hercule! un bon os auquel je dus mon salut. Sans ce secours inespéré, je périssais I Mais, avec une rage que vous devez concevoir, je me mis à travailler les cadavres qui me séparaient de la couche de terre sans doute jetée sur nous, je dis nous, comme s'il y eût eu des vivants ! J'y allais ferme, monsieur, car me voici ! Mais je ne sais pas aujourd'hui comment j'ai pu parvenir à percer la couverture de chair qui mettait une barrière entre la vie et moi. Vous me direz que j'avais trois bras 1 Ce levier, dont je me servais avec habileté, me procurait toujours un peu de l'air qui se trouvait entre les cadavres que je déplaçais, et je ménageais mes aspirations. Enfin, je vis le jour, mais à travers la neige, monsieur ! En ce moment, je m'aperçus que j'avais la tête ouverte. Par bonheur, mon sang, celui de mes camarades ou la peau meurtrie de mon cheval peut-être, que sais-je! m'avait, en se coagulant, comme enduit d'un emplâtre naturel. Malgré cette croûte, je m'évanouis quand mon crâne fut en contact avec la neige. Cependant, le peu de chaleur qui me restait ayant fait fondre la neige autour de moi, je me trouvai, quand je
repris connaissance, au centre d'une i>clile ouverture par laquelle je criai aussi longtemps que je pus. Mais alors le soleil se levait, j'avais donc bien peu de chances pour être entendu. Y avait-il déjà du monde aux champs? Je me haussais en faisant de mes pieds un ressort dont le point d'appui était sur les défunts qui avaient les reins solides. Vous sentez que ce n'était pas le moment de leur dire : « Respect au courage malheureux I » Bref, monsieur, après avoir eu la douleur, si le mot peut rendre ma rage, de voir pendant longtemps, oh oui ! longtemps! ces sacrés Allemands se sauvant en entendant une voix là où ils n'apercevaient point d'homme, je fus enfin dégagé par une femme assez hardie ou assez curieuse pour s'approcher de ma léte qui seinhlait avoir poussé hors de terre comme un champignon. Cette femme alla chercher son mari, et tous deux me transportèrent dans leur pauvre baraque. Il paraît que j'eus une rechute de catalepsie, passez-moi cette expression pour vous peindre un état duquel je n'ai nulle idée, mais que j'ai jugé, sur les dire de mes hôtes, devoir être un effet de cette maladie. Je suis resté pendant six mois entre la vie et la mort, ne parlant pas, ou déraisonnant quand je parlais. Enfin mes hôtes me firent admettre à l'hôpital d'Heilsberg. Vous comprenez, monsieur, que j'étais sorti du ventre de la fosse aussi nu que de celui de ma mère ; en sorte que, six mois après, quand, un beau matin, je me souvins d'avoir été le colonel Chabert, et qu'en recouvrant ma raison je voulus obtenir de ma garde plus de respect qu'elle n'en accordait à un pauvre diable, tous mes camarades de chambrée se mirent à rire.
[Le colonel conte ensuite couinienl, n'ayant pas les papiers qui constataient son exhumation et sa résuiiectiun, il a été enfermé comme l'ou à Stullgard, méconnu de tous sauf un ancien maréchal des logis de son régiment, obligé de venir à pied jusqu'à Paris, misérable, souvent malade, tantôt recueilli dans une auberge ou dans un hôpital, tantôt couchant dans les bois. Sa femme n'a pas répondu à ses lettres. Se croyant veuve, elle s'e^t remariée, elle ne veut pas le reconnaître. Le colonel veut plaider. Derville consent à se charger de sa cause : il donne à sou client de quoi s'habiller décemment, et lui avance cent sous jjar jour jusqu'à la fin du procôs.
Lorsque les papiers qui prouvent la vérité des récits extraordinaires du colonel Chabert sont arrivés, Tavoué va le visiter dans le taudis où il s'est logé, chez un ancien de l'armée d'Lgypte.]
Le comte Chabert, dont l'adresse se lisait au bas de la première quittance que lui avait remise le notaire, demeurait dans le faubourg Saint-Marceau, rue du Petit- Banquier, chez un vieux maréchal des logis de la garde impériale, devenu nourrisseur, et nommé Vergniaud. Arrivé là, Der ville fut forcé d'aller à pied à la recherche de son client ; car son cocher refusa de s'engager dans une rue non pavée et dont les ornières étaient un peu trop profondes pour les roues d'un cabriolet. En rei;ardant de tous les côtés, l'avoué linil par trouver, dans la partie de cette rue qui avoisine le boulevard, entre deux nmrs bâtis avec des ossements et de la terre, deux mauvais pilastres en moellons, que le passage des voitures avait ébréchés, malgré deux morceaux de bois placés en forme de bornes. Ces pilastres soutenaient une poutre couverte d'un chaperon en tuiles, sur laiiueile ces inots étaient écrits en rouge : Vergïsiald kouiuceliie.
A droite de ce nom se voyaient des œufs, et à gaudie une vache, le tout peint en blanc. La porte était ouverte et restait sans doute ainsi pendant toute la journée. Au fond d'une cour assez spacieuse, s'élevait, €;i face de la porte, une maiion, si toutefois ce nom convient à l'une de ces masures bâties dans les faubourgs de Paris, et qui ne sont comparables à rien, pas même aux plus chétives habitations de la campagne, dont elles ont la misère sans en avoir la poésie. En elfet, au milieu des champs, les cabanes ont encore une grâce ([ue leur donnent la pureté de l'air, la verdure, l'aspect des champs, une colline, un chemin tortueux, des vignes, une haie vive, la mousse des chaumes, et les ustensiles champêtres; mais à Paris la misère ne se granuil que par son horreur. Quoique récemment construite, cette maison semblait près de tomber en ruine. Aucun des matériaux n'y avait eu sa vraie destination, ils provenaient tous des démolitions qui se font journellement dans Paris. Derville lut sur un volet fait avec les planches d'une enseigne : Maycusui de nouveautés. Les fenêtres ne se ressemblaienl p'oint entre elles et se trouvaient bizarrement placées. Le rez-de-chaus&éo, qui paraissait être la partie habitable, était exhaussé d'un c(.lc tandis que de l'autre les chambres étaient enterrées par une émi!-ence. Entre la porte et la maison s'étendait une mare pleine de fumier où coulaient les eaux pluviales et ménagères. Le mur sur lequel s'appuyait ce chétif logis, et qui paraissait être plus solide que les autres, était garni de cabanes grillagées où de vrais lapins faisaient leurs nombreuses familles. A droite de la porte cochère se trouvait la vacherie surniontée d'un grenier
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à fourrage, et qui communiquait à la maison par une .-aiterie. A gauche étaient une basse-cour, une écurie et un toit à cochon qui avait été fini, comme celui de la maison, en mauvaises planches de bois blanc clouées les unes sur les autres et mal recouvertes avec du jonc. Comme presque tous les endroits où se cuisinent les éléments du grand repas que Paris dévore chaque jour, la cour dans laquelle Derville mit le pied offrait les traces de la précipitation voulue par la nécessité d'arriver à heure fixe. Ces grands vases de fer-blanc bossues dans lesquels se transporte le lait, et les pots qui conlicnnent la crème, étaient jetés pêle-mêle devant la laiterie, avec leurs bouchons de linge. Les loques trouées qui servaient à les essuyer flottaient au soleil étendues sur des ficelles attachées à des piquets Le cheval pacifique, dont la race ne se trouve que chez les laitières, avait fait quelque pas en avant de sa charrette et restait devant l'écurie, dont la porte était fermée. Une chèvre broutait le pampre de la vigne grêle et poudreuse qui garnissait le mur jaune et lézardé de la maison. Un chat était accroupi sur les pots à crème et les léchait. Les poules, effarouchées à l'approche de Derville, s'envolèrent en criant, et le chien de garde aboya.
— L'homme qui a décidé le gain de la bataille d'Eylau serait là ! se dit Derville en saisissant d'un seul coup d'oeil l'ensemble de ce spectacle ignoble.
La maison était restée sous la protection de trois gamins. L'un grimpé sur le faîte d'une charrette chargée de fourrage vert, jetait des pierres dans un tuyau de cheminée de la maison voisine, espérant qu'elles y tomberaient dans la marmite. L'autre essayait d'amener
un cochon sur le plancher de la charrette qui touchait à terre, tandis que ie troisième, pendu à l'autre bout, attendait que le cochon y fût plajé pour l'enlever en faisant faire la bascule à la charrette. Quand Derville leur demanda si c'était bien là que demeurait M. Chabert, aucun ne répondit, et tous trois le regardèrent avec une stupidité spirituelle, s'il est permis d'allier ces deux mots. Derville réitéra ses questions sans succès. Impatienté par l'air narquois des trois drôles, il leur dit de ces injures plaisantes que les jeunes gens se croient le droit d'adresser aux enfants, et les gamins rompirent le silence par un rire brutal. Derville se fùcha. Le colonel, qui l'entendit, sortit d'une petite chambre basse située près de la laiterie et apparut sur le seuil de sa porte avec un flegme militaire inexprimable. Il avait à la bouche une de ces pipes notablement culottées (exprès sion technique des fumeurs), une de ces humbles pipes de terre blanche nommées des brûle-gueule. 11 leva la visière d'une casquette horriblement crasseuse, aperçut Derville et traversa le fumier pour venir plus proniptement à son bienfaiteur, en criant d'une voix amicale aux gamins; « Silence dans les rangs ! » Les enfants gardèrent aussitôt un silence respectueux qui annonçait l'empire exercé sur eux par le vieux soldat.
— Pourquoi ne m'avcz-vous pas écrit? dit-il à Derville. Allez le long de la vacherie ! Tenez, là, le chemin est pavé , s'écria-t-il en remarquant l'indécision de l'avoué qui ne voulait pas se mouiller les pieds dans le fumier.
En sautant de place en place, Derville arriva sur le seuil de la porte par où le colonel était sorti. Chabei'i
parut désagréablement alïécté d'être obligé de le recevoir dans la chambre qu'il occupait. En efFel, Derville n'y aperçut qu'une seule chaise. Le lit du colonel cons^istait en quelques bottes de paille sur lesquelles son iiôtesse avait étendu deux ou trois lambeaux de ces \ ieilles tapisseries, ramassées je ne sais où, qui servent . ux laitières à garnir les bancs de leurs charrettes. Le plancher était tout simplement en terre battue. Les murs salpêtres, verdâtres et fendus, répandaient une si iorte humidité, que le mur contre lequel couchait le colonel était tapissé d'une natte en jonc. Le fameux carrick pendait cà un clou. Deux mauvaises paires de Lottes gisaient dans un coin. A'ul vestige de linge. Sur la table vermoulue, les Bulletins de la grande armée réimprimés par Plancher étaient ouverts et paraissaient être la lecture du colonel, dont la physionomie était calme et sereine au milieu de cette misère...
— Colonel, votre affaire est excessivement compliquée, kii dit Derville en sortant de la chambre pour s'aller piomener au soleil le long de la maison.
— Elle me paraît, dit le soldat, parfaitement simple. Un m'a cru mort, me voilà ! rendez-moi ma femme et ma fortune ; donnez-moi le grade de général auquel j'ai (îioit, car j'ai passé colonel dans la garde impériale la veille de la bataille d'Eylau .
! Derville, pour décider le colonel à une Iransaclion, lui expose toutes les diflicullés de son affaire, les lenteurs et les irais auquels il doit s'attendre. Le mariage de la comtesse i'erraud a été contracté de bonne foi : les juges peuvent .ilider celle des deux unions dans laquelle il y a des enfants, i.haberl doit donc se contenter de recouvrer une part de son
ancienne fortune. Le colonel est accablé par l'exposé de son avoué.]
De grosses larmes tombèrent des yeux flétris du pauvre soldat et roulèrent sur ses joues ridées. A l'aspect de ces difficultés, il fut découragé. Le mond.' social et judiciaire lui pesait sur la poitrine comme u:i cauchemar.
— J'irai, s'écria-t-il, au pied de la colonne de la place Vendôme, je crierai là : " Je suis le colonel Chabert qui a enfoncé le grand carré des Russes à Eylau ! » Le bronze, lui, me reconnaîtra !
— Et l'on vous mettra sans doute à Charenton.
A ce nom redouté, l'exaltalion du militaire tomba.
— N'y aurait-il donc pas pour moi quelques chances favorables au ministère do la guerre?
— Les bureaux I dit Derville. Allez-y, mais avec un jugemont bien en règle qui déclare nul votre acte de décès. Les bureaux voudraient pouvoir anéantir les gens de lEmpire,
Le colonel resta pendant un moment interdit, immobile, regardant sans voir, abîmé dans un désespoir sans bornes...
[Chab' rt s'en remet donc à Derville qui va trouver l.i comtesse Fcrrauil, et très adroitement, en lui faisant peui . la di.-:pose à un arrangement C'est une femme oigueilleusc. ambilieuï^c, égoïste. Elle consent donc à se rencontrer avec le colonel chez l'avoué. Malheureusement l'emporlemeni de Chabert renverse tous les plans de Derville. Irrité d'entendre sa femme marcliandur sur la restitution d'une fortune qui est à lui, le colonel, qu'on avait tenu priidemment dans une autre pièce, se montre; el comme la comtesse, le voyant «changé, feint de le méconnaître et le traite dimposteur, il
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lui rappelle brutalement de quelle misère et de quelle abjection il l'a tirée. La comtesse humiliée se retire avec indignation, et l'avoué gronde son impatient client, qui vient de compromettre toute l'afTaire.]
— Eh bien, colonel, n'avais-je pas raison en vous priant de ne pas venir. Je suis maintenant certain de votre identité. Quand vous vous êtes montré, la comtesse a fait un mouvement dont la pensée n'était pas équivoque. Mais vous avez perdu votre procès, votre femme sait que vous êtes méconnaissable !
— Je la tuerai.
— Folie ! vous serez pris et guillotiné comme un misérable. D'ailleurs peut-être manquerez-vous votre coup ! ce serait impardonnable, on ne doit jamais manquer sa femme quand on veut la tuer. Laissez-moi réparer vos sottises, grand enfant 1 Allez-vous-en. Prenez garde à vous, elle serait capable de vous faire tomber dans quelque piège et de vous enfermer à Charenton. Je vais lui signifier nos actes enfin de vous garantir de toute surprise.
Le pauvre colonel obéit à son jeune bienfaiteur, et sortit en lui balbutiant des excuses. Il descendait lentement les marches de l'escalier noir, perdu dans de sombres pensées, accablé peut-être par le coup qu'il venait de recevoir, pour lui le plus cruel, le plus profondément enfoncé dans son cœur, lorsqu'il entendit, en parvenant au dernier palier, le frôlement d'une robe, et sa femme apparut.
— Venez, monsieur, lui dit-elle en lui prenant le bras par un mouvement semblable à ceux qui lui étaient familiers autrefois
L'action de la comtesse, l'accent de sa voix redevenue gracieuse, suffirent pour calmer la colère du colonel, qui se laissa mener jusqu'à la voiture.
— Eh bien, montez donc I lui dit la comtesse quand le valet eut achevé de déplier le marchepied.
Et il se trouva, comme par enchantement, assis près de sa femme dans le coupé.
— Où va madame? demanda le valet.
— A Groslay, dit-elle.
Les chevaux partirent et traversèrent tout Paris.
— Monsieur 1 dit la comtesse au colonel d'un son de voix qui révélait une de ces émotions rares dans la vie, et par lesquelles tout en nous est agité...
Le vieux soldat tressaillit en entendant ce seul mot, ce premier, ce terrible : « Monsieur ! » Mais aussi étaitce tout à la fois un reproche, une prière, un pardon, une espérance, un désespoir, une interrogation, une réponse. Ce mot comprenait tout. Il fallait être comédienne pour jeter tant d'éloquence, tant de sentiments dans un mot. Le vrai n'est pas si complet dans son expression, il ne met pas tout en dehors, il laisse voir tout ce qui est au dedans. Le colonel eut mille remords de ses soupçons, de ses demandes, de sa colère, et baissa les yeux pour ne pas laisser deviner son trouble.
— Monsieur, reprit la comtesse après une pause imperceptible, je vous ai bien reconnu !
— Hosine, dit le vieux soldat, ce mot contient le seul baume qui pût me faire oublier mes malheurs.
Deux grosses larmes roulèrent toutes chaudes sur les mains de sa femme, qu'il pressa ^^our exprimer une tendresse paternelle.
— Monsieur, reprit-elle, comment n'avez-vous pas deviné qu'il me coûtait horriblement de paraître devant un étranger dans une position aussi fausse que l'est la mienne ! Si j'ai à rougir de ma situation, que ce ne soit au moins qu'en famille. Ce secret ne devait-il pas rester enseveli dans nos cœurs? Vous m'absoudrez, j'espère, de mon indifférence apparente pour les malheurs d'un Chabert à l'existence duquel je ne devais pas croire. J'ai reçu vos lettres, dit-elle vivement, en lisant sur les traits de son mari l'objection qui s'y exprimait, mais elles m.e parvinrent treize mois après la bataille d'Eylau ; elles étaient ouvertes, salles, l'écriture en était méconnaissable, et j'ai dû croire, après avoir obtenu la signature de Napoléon sur mon nouveau contrat de mariage, qu'un adroit intrigant voulait se jouer de moi. Pour ne pas troubler le repos de M. le comte Ferraud, et ne pas altérer les liens de la famille, j'ai donc dû prendre des précautions contre un faux Chabert. N'avais-je pas raison, dites?
— Oui, tu as eu raison ; c'est moi qui suis un sot, un animal, une bête, de n'avoir pas su mieux calculer les conséquences d'une situation semblable. Mais où allons nous ? dit le colonel en se voyant à la barrière de la Chapelle.
— A ma campagne, près de Groslay, dans la vallée de Montmorency. Là, monsieur, nous réfléchirons ensemble au parti que nous devons prendre. Je connais mes devoirs. Si je suis à vous en droit, je ne vous appartiens plus en fait. Pouvez-vous désirer que nous devenions la fable de tout Paris ? N'instruisons pas le public de cette situation qui pour moi présente un côté ridicule et
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sachons garder notre dignité. Vous m'aimez encore, reprit-elle en jetant sur le colonel un regard triste et doux ; mais moi, n'ai-je pas été autorisée à former d'autres liens? En cette singulière position, une voix secrète me dit d'espérer en votre bonté qui m'est si comiue. Aurais-je donc tort en vous prenant pour seul et unique arbitre de mon sort ? Soyez juge et partie. Je me confie à la noblesse de votre caractère. Vous aurez la bonté de me pardonner les résultats de fautes innocentes. Je vous l'avouerai donc, j'aime M. Ferraud. Je me suis crue en droit de l'aimer. Je ne rougis pas de cet aveu devant vous ; s'il vous olîense, il ne nous deshonore point. Je ne puis vous cacher les faits. Quand le hasard m'a laissée veuve, je n'étais pas mère.
Le colonel fit un signe de main à sa femme pour lui imposer silence, et ils restèrent sans prolérer un seul mot pendant une demi-lieue. Chabert croyait voir les deux petits enfants devant lui.
— Rosine !
— Monsieur?
— Les morts ont donc bien tort de revenir?
— Oh ! monsieur, non, non ! iNe me croyez pas ingrate. Seulement, vous trouvez une mère, là où vous aviez laissé une épouse. S'il nest plus en mon pouvoir de vous aimer, je sais tout ce que je vous dois et puis vous oflrir encore toutes les alfections d'une fille.
— Rosine, reprit le vieillard d'une voix douce, je n'ai plus aucun ressentiment contre toi. Nous oublierons tout, ajouta-t-il avec un de ces sourires dont la grâce est toujours le reflet d'une belle âme.
La comtesse lui lança un regard empreint d'une telle
reconnaissance, que le pauvre Chabert aurait voulu rentrer dans sa fosse d'Eylau. Certains hommes f nt une àme assez forte pour de tels dévouements, dont la récompense se trouve pour eux dans la certitude d'avoir fait le bonheur d'une personne aimée.
— iMon ami, nous parlerons de tout ceci plus tard et à cœur reposé, dit la comtesse.
La conversation prit un autre cours, car il était impossible de la continuer longtemps sur ce sujet. Quoique les deux époux revinssent souvent à leur situation bizarre, soit par des allusions, soit sérieusement, ils firent un charmant voyage, se rappelant les événements de leur union passée et les choses de l'Empire. La comtesse sut imprimer un charme doux à ces souvenirs, et répandit dans la conversation une teinte de mélancolie nécessaire pour y maintenir la gravité...
Enfin les deux époux arrivèrent par un chemin de traverse à un grand parc situé dans la petite vallée qui sépare les hauteurs de Maigency du joli village de Groslay. La comtesse possédait là une délicieuse maison où le colonel vit, en arrivant, tous les apprêts que nécessitaient son séjour et celui de sa femme. Le malheur est une espèce de talisman dont la vertu consiste à corroborer notre constitution primitive ; il augmente la méfiance et la méchanceté chez certains hommes, comme il accroît la bonté de ceux qui ont un cœur excellent L'infortune avait rendu le colonel encore plus secourable ^t meilleur qu'il ne l'avait été, il pr uvait donc s'initier au secret des soufl'rances féminines qui sont inconnues à la plupart des hommes. Néanmoins, malgré son peu de défiance, il ne put s'empêcher de dire à sa femme ;
— Vous étiez donc bien sûre de m'emmener ici ?
— Oui, répondit-elle, si je trouvais le colonel Chabert dans le plaideur.
[La comtesse use de tout son esprit pour attendrir le colonel et se rendre maîtresse de sa volonté. Le troisième jour, se croyant sûre de vaincre, elle essaie de l'amener à se sacriOer en se reniant lui-même. Elle écrit à son intendant et homme d'affaires Delbecq de venir la trouver avec tous les actes concernant le colonel.]
La comtesse alla s'asseoir sur un banc où elle était assez en vue pour que le colonel vint l'y trouver aussitôt qu'il le voudrait. Le colonel, qui déjà cherchait sa femme, accourut et s'assit près d'elle.
— Rosine, lui dit-il, qu'avez-vous?
Elle ne répondit pas. La soirée était une de ces soirées magnifiques et calmes dont les secrètes harmonies répandent, au mois de juin, tant de suavité dans les couchers du soleil. L'air était pur et le silence profond, en sorte que l'on pouvait entendre dans le lointain du parc les voix de quelques enfants qui ajoutaient une sorte de mélodie aux sublimités du paysage.
— Vous ne me répondez pas ? demanda le colonel à sa femme...
[La voyant si triste, le vieux soldat n'y peut tenir; il lui annonce qu'il a résolu de se sacrifier entièrement à son bonheur. Dans sa joie la comtesse se trahit.]
— Cela est impossible, s'écria-t-elle en laissant échapper un mouvement convulsif. Songez donc que vous devriez alors renoncer à vous-même et d'une manière authentique...
— Comment, dit le colonel, ma parole ne vous suffit pas?
Le mot authentique tomba sur le cœur du vieillard et y réveilla des défiances involontaires. Il jeta sur sa femme un regard qui la fit rougir, elle baissa les yeux. et il eut peur de se trouver obligé de la mépriser. Lo comtesse craignait d'avoir effarouché la sauvage pudeur, la probité sévère d'un homme dont le caracière généreux, les vertus primitives lui étaient connues. Quoique ces idées eussent répandu quelques nuages sur leurs fronts, la bonne harmonie se rétablit aussilôt entre eux. Voici comment. Un cri d'enfant retentit au loin.
— Jules, laissez votre sœur tranquille 1 s'écna la comtesse.
— Quoi ! vos enfants sont ici ? dit le colonel .
— Oui, mais je leur ai défendu de vous importuner. Le vieux soldat comprit la délicatesse, le tact de
femme renfermé dans ce procédé si gracieux, et prit la main de la comtesse pour la baiser.
— Qu'ils viennent donc, dit-il.
La petite fille accourait pour se plaindre de son frère.
— Maman 1
— Maman !
— C'est lui qui...
— C'est elle...
Les mains étaient étendues vers la mère, et les deux voix enfantines se mêlaient. Ce fut un tableau soudain et délicieux !
— Pauvres enfants I s'écria la comtesse en ne retenant plus ses larmes, il faudra les quitter; à qui le jugement les donnera-t-il ? On ne partage pas un cœur de mère, je les veux, moi 1
— Est-ce vous qui faites pleurer maman ? dit Jules en jetant un regard de colre au colonel.
— Taisez-vous, Jules ! s'écria la mère d'un air impérieux.
Les deux enfants restèrent debout et silencieux, examinant leur mère et l'étranger avec une curiosité qu'il est impossible d'exprimer par des paroles.
— Oh! oui, reprit-elle, si l'on me sépare du comte, qu'on me laisse les enfants, et je serai soumise à tout...
Ce fut un mot décisif qui obtint tout le succès qu'elle en avait espéré.
— Oui, s'écria le colonel comme s'il achevait une phrase mentalement commencée, je dois rentrer sous terre. Je me le suis déjà dit.
— Puis-je accepter un tel sacrifice ? répondit la comtesse... iNon, non, cela est impossible. S'il ne s'agissait que de votre existence, ce ne serait rien ; mais signer que vous n'êtes pas le colonel Chabert, reconnaître que vous êtes un imposteur, donner votre honneur, commettre un mensonge à toute heure du jour, le dévouement humain ne saurait aller jusque-là. Songez donc I Non. Sans mes pauvres enfants je me serais déjà enfuie avec vous au bout du monde...
— Mais, reprit Chabert, est-ce que je ne puis pas vivre ici, dans votre petit pavillon, comme un de vos parents? Je suis usé comme un canon de rebut, il ne me faut qu'un peu de tabac et le ConsiUutionnd.
La comtesse fondit en larmes. 11 y eut entre la comtesse Ferraud et le colonel Chabert un combat de générosité d'où le soldat sortit vaimiueur. Un soir, en voyant cette mère au milieu de ses enfants, le soldat fut séduit
par les touchantes grâces d'un tableau de famille, à la campagne, dans l'ombre et le silence; il prit la résolution de rester mort, et ne s'effrayant plus de l'authenticité d'un acte, il demanda comment il fallait s'y prendre pour assurer irrévocablement le bonheur de cette famille.
— Faites comme vous voudrez 1 lui répondit la comtesse, je vous déclare que je ne me mêlerai en rien de cette affaire. Je ne le dois pas.
Delbecq était arrivé depuis quelques jours, et, suivant les instructions verbales de la comtesse, l'intendant a/ait su gagner la confiance du vieux militaire. Le lendemain matin donc, le colonel Chabert partit avec l'ancien avoué pour Saint-Leu-Taverny, où Delbecq avait fait préparer chez le notaire un acte conçu en termes si crus que le colonel sortit brusquement de l'étude après en avoir entendu la lecture.
— Mille tonnerres 1 je serais un joli coco ! Mais je passerais pour un faussaire 1 s'écria-t-il.
— Monsieur, lui dit Delbecq, je ne vous conseille pas de signer trop vite. A votre place, je tirerais au moins trente mille livres de rente de ce procès-là, car madame les donnerait.
Après avoir foudroyé ce coquin émérite par le lumineux regard de l'honnête homme indigné, le colonei s'enfuit emporté par mille sentiments contraires. 11 redevint défiant, s'indigna, se calma tour à tour. Enfin il entra dans le parc de Groslay par la brèche d'un mur, et vint à pas lents se reposer et réfléchir à son aise dans un cabinet pratiqué sous un kiosque d'où Ion découvrait le chemin de Sainl-Leu. L'allée étant sablée
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avec celle espèce de Icrre jaunâtre par laquelle on remplace le gravier de rivière, la comtesse, qui était assise dans le petit salon de cette espèce de pavillon, n'entendit pas le colonel, car elle était trop préoccupée du succès de son affaire pour prêter la moindre attention au léger bruit que lit son mari. Le vieux soldat n'aperçut pas non plus sa femme au-dessus de lui dans le petit pavillon.
— Eh bien, monsieur Delbecq, a-t-il signé? demanda la comtesse à son intendant qu'elle vit seul sur le chemin par-dessus la haie d'un saut-de-loup.
— Non, madame. Je ne sais pas même ce que notre homme est devenu. Le vieux cheval s'est cabré.
— Il faudra donc finir par le mettre à Charenton, dit-elle, puisque nous le tenons.
Le colonel, qui retrouva l'élasticité de la jeunesse pour franchir le saut-de-loup, fut en un clin d'œil devant l'intendant, auquel il appliqua la plus belle paire de soufflets qui jamais ait été reçue sur deux joues de procureur.
— Ajoute que les vieux chevaux savent ruer, lui dit-il.
Celte colère dissipée, le colonel ne se senlit plus la force de sauter le fossé. La vérité s'était montrée dans sa nudité. Le mot de la comtesse et la réponse de Delbecq avaient dévoilé le complot dont il allait être la victime. Les soins qui lui avaient été prodigués étaient une amorce pour le prendre dans un piège. Ce mot fut comme une goutte de quelque poison subtil qui détermina chez le vieux soldat le retour de ses douleurs et physiques et morales. Il revint vers lo
kiosque par la porte du parc, en marchant lentemeat comme un homme affaissé. Donc, ni paix ni trêve pour lui ! Dès ce moment il fallait commencer avec cette femme la guerre odieuse dont lui avait parlé Derville, entrer dans une vie de procès, se nourrir de fiel, boire chaque matin un calice d'amertume. Puis, pensée affreuse, où trouver l'argent nécessaire pour payer les frais des premières instances? Il lui prit un si grand dégoût de la vie, que s'il avait eu des pistolets il se serait brûlé la cervelle. Puis il retomba dans l'incertitude d'idées qui, depuis sa conversation avec Derville chez le nourrisseur, avait changé son moral. Enfin, arrivé devant le kiosque, il monta dans le cabinet aérien dont les rosaces de verre offraient la vue de chacune des ravissantes perspectives de la vallée, et où il trouva sa femme assise sur une chaise. La comtesse examinait le paysage et gardait une contenance pleine de calme en montrant cette impénétrable physionomie que savent prendre les femmes déterminées à tout. Elle s'essuya les yeux comme si elle eût versé des pleurs, et joua par un geste distrait avec le long ruban rose de sa ceinture. Néanmoins, malgré son assurance apparente, elle ne put s'empêcher de frissonner en voyant devant elle son vénérable bienfaiteur, debout, les bras croisés, la figure pâle, le front sévère.
— Madame, dit-il après l'avoir regardée fixement pendant un moment et l'avoir forcée à rougir, madame, je ne vous maudis pas, je vous méprise. Maintenant, je remercie le hasard qui nous a désunis. Je ne sens même pas un désir de vengeance, je ne vous aime plus. Je ne veux rien de vous. Vivez tranquille sur la foi
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de ma parole, elle vaut mioux que les griffunnages de tous les notaires de Paris. Je ne réclamerai jamais le nom que j'ai peut-être illustré. Je ne suis plus qu'un pauvre diable nommé Hyacinthe, qui ne demande que sa piace au soleil. Adieu...
La comtesse se jeta aux pieds du colonel, et voulut le retenir en lui prenant les mains, mais il la repou.-sa avec dégoût en lui disant :
— Ne me touchez pas I
La comtesse fît un geste intraduisible lorsqu'elle entendit le bruit des pas de son mari. Puis, avec la profonde perspicacité que donne une haute scélératesse ou le féroce égoïsme du monde, elle crut pouvoir vivre en paix sur la promesse et le mépris de ce loyal soldat.
Cliabert disparut en effet. Le nourrisseur fit faillite et devint cocher de cabriolet. Peut-être le colonel s'adonna-l-il dabord à quelque industrie du même genre. Ptut-ètre, semblable à une pierre lancée dans un gouffre, alla-t-il, de cascade en cascade, s'abîmer dans cette boue de haillons qui foisonne à travers les rues de Paris.
Six mois après cet événement, Derville, qui n'entendait plus parler ni du colonel Chabert ni de la comtesse Ferraud, pensa qu'il était survenu sans doute entre eux une transaction, que, par vengeance, la comtesse avait fait dresser dans une autre étude. Alors, un malin, il supputa les sommes avancées audit Chabert, y ajouta les frais, et pria la comtesse Ferraud de réclamer à M. le comte Chabert le montant de ce mémoire, en présumant qu'elle savait où se trouvait son premier mari.
Le lendemain inùme, l'intendant du comte Ferraud, récemment nommé président du tribunal de première iijslance dans une ville importante, écrivit à Derville ce mot désolant :
« Monsieur,
» Madame la comtesse Ferraud me charge de vous prévenir que votre client avait complètement abusé de votre confiance, et que l'individu qui disait être le comte Chabert a reconnu avoir indûment pris de fausses qualités,
» Agréez, etc.