III. — LES INVITES DES BARGETON
En ce moment, les personnes invitées commencèrent à venir. En premier Ueu se produisirent l'évêque et
son grand vicaire, deux figures dignes et solennelles, mais qui formaient un violent contraste: monseigneur était grand et maigre, son acolyte était court et gras. Tous deux, ils avaient des yeux brillants ; mais l'évoque était pâle, et son grand vicaire ofTrait un visage empourpré par la plus riche santé. Chez l'un et chez l'autre, les gestes et les mouvements étaient rares. Tous deux paraissaient prudents, leur réserve et leur silence intimidaient, ils passaient pour avoir beaucoup d'esprit.
Les deux prêtres furent suivis par madame de Cliandour et son mari, personnages extraordinaires que les gens auxquels la province est inconnue seraient tentés de croire une fantaisie. Le mari d'Amélie, la femme qui se posait corhme l'antagoniste de madame de Bargeton, monsieur de Chandour, qu'on nommait Stanislas, était un ci-devant jeune homme, encore mince à quarantecinq ans, et dont la figure ressemblait à un crible. Sa cravate était toujours nouée de manière à présenter deux pointes menaçantes, l'une à la hauteur de l'oreille droite, l'autre abaissée vers le ruban rouge de sa croix. Les basques de son habit étaient violemment renversées. Son gilet très ouvert laissait voir une chemise gonflée, empesée, fermée par des épingles surchargées d'orfèvrerie. Enfin tout son vêtement avait un caractère exagéré qui lui donnait une si grande ressemblance avec les caricatures, qu'en le voyant les étrangers ne pouvaient s'empêcher de sourire. Stanislas se regardait continuellement avec une sorte de satisfaction de haut en bas, en vérifiant le nombre des boutons de son gilet, en suivant les lignpsonduleuscs que dessinait son pantalon collant, en caressant ses jambes par un regard qui s'arrêtait
amoureusement sur les pointes de ses bottes. Quand il cessait de se contempler ainsi, ses yeux cherchaient une glace, il examinait si ses cheveux tenaient la frisure ; il interrogeait les femmes d'un œil heureux et mettant un de ses doigts dans la poche de son gilet, se penchant en arrière 3t se posant de trois quarts, agaceries de coq qui lui réussissaient dans la société aristocratique de laquelle il était le beau. . .
Amélie était une petite femme maladroitement comédienne, grasse, blanche, à cheveux noirs, outrant tout, parlant haut, faisant la roue avec sa tête chargée de plumes en été, de fleurs en hiver ; belle parleuse, mais ne pouvant achever sa période sans lui donner pour accompagnement les sifflements d'un asthme inavoué .
Monsieur de Saintot, nommé Astolphe, le président de la société d'agriculture, homme haut en couleur, grand et gros, apparut remorqué par sa femme, espèce de figure assez semblable à une fougère desséchée, qu'on appelait Lili, abréviation d'Élisa. Ce nom, qui supposait dans la personne quelque chose d'enfantin, jurait avec le caractère et les manières de madame de Saintot, femme solennelle, extrêmement pieuse, joueuse difficile et tracassière. Astolphe passait pour être un savant du premier ordre, Ignorant comme une carpe, il n'en avait pas moins écrit les articles sucre et eau-de-vie dans un dictionnaire d'agriculture, deux œuvres pillées en détail dans tous les articles de journaux et dans les anciens ouvrages où il était question de ces deux produits. Tout le département le croyait occupé d'un traité sur la culture moderne. Quoiqu'il restât enfermé pendant toute la matinée dans son cabinet, il n'avait pas encore écrit
deu\ pages depuis douze ans. Si quelqu'un venait le voir il se laissait surprendre brouillant des papiers, cherchant une noie égarée ou taillant sa plume; mais il employait en niaiseries tout le temps qu'il demeurait dans son cabinet : il y lisait longuement le journal, il sculptait des bouchons avec son canif, il traçait des dessins fantastiques sur son garde-main, il feuillolait Cicéron pour y prendre à la volée une phrase ou des passages dont le sens pouvait s'appliquer aux événements du jour; puis le soir il s'etlorçait d'amener la conversation sur un sujet qui lui permit de dire : « 11 se trouve dans Ciccron une page qui semble avoir été écrite pour ce qui se passe de nos jours. » Il récitait alors son passage au grand élonnemeut des auditeurs, qui se redisaient entre eux : « Vraiment, Astolphe est un puits de science. » Ce l'ait curieux se contait par toute la ville, et l'entretenait dans ses flatteuses croyances sur monsieur de Saintot.
Après ce couple, vint monsieur de Barlas, nommé Adrien, l'homme qui chantait les airs de basse-taille et qui avait d'énormes prétentions en musique. L'amourpropre l'avait assis sur le solfège : il avait commencé par s'admirer îui-mème en chantant, puis il s'était mis à parler musique, et avait fini par s'en occuper exclusivement. L'art musical était devenu chez lui une monomanie ; il ne s'animait qu'en parlant de musique, il souffrait pendant une soirée jusqu'à ce qu'on le priât de chanter. Une fois qu'il avait beuglé un de ses airs, sa vie commençait: il paradait, il se haussait sur ses talons en recevant des compliments, il faisait le modesie, mais il allait néanmoins de groupe en groupe pour y
recueillir des éloges ; puis, quand tout était dit, il revenait à la musique en entamant une discussion à propos des diflficultés de son air ou en vantant le compositeur.
Monsieur Alexandre de Brebian, le héros de la sôpia, le dessinateur qui infestait les chambres de ses amis par des productions saugrenues et gâtait tous les albums du département, accompagnait monsieur de Bartas. Chacun d'eux donnait le bras à la femme de l'autre.
Les deux femmes, Lolotte (madame Charlotte de Brebian) et Fifine (madame Joséphine de Bartas), également préoccupées d'un fichu, d'une garniture, de l'assortiment de quelques couleurs hétérogènes, étaient dévorées du désir de paraître Parisiennes, et négligeaient leur maison, où tout allait mal. Si les deux femmes, serrées comme des poupées dans des robes économiquement établies, offraient sur elles une exposition de couleurs outrageusement bizarres, les maris se permettaient, en leur qualité d'artistes, un laisser aller de province qui les rendait curieux à voir. Leurs habits fripés leur donnaient l'air des comparses qui dans les petits théâtres figurent la haute société invitée aux noces.
Le préfet et le général arrivèrent les derniers, accompagnés du gentilhomme campagnard qui, le matin, avait apporté son mémoire sur les vers à soie chez David. C'était sans doute quelque maire de canton recommandable par de belles propriétés ; mais sa tournure et sa mise trahissaient une désuétude complète de la société : il ne savait où mettre ses mains, il tournait autour de son interlocuteur en parlant, il se levait et se rasseyait pour répondre quand on lui parlait, il semblait prêt à rendre un service domestique, il se montrait tour à tour obsé-
quieux, inquiet, grave, il s'empressait de rire d'une plaisanterie, il écoutait d'une façon servile, et parfois il prenait un air sournois en croyant qu'on se moquait de lui. Plusieurs fois dans la soirée, oppressé par son mémoire, il essaya de parler vers à soie, mais l'infortuné monsieur de Séverac tomba sur monsieur de Bartas qui lui répondit musique, et sur monsieur de Saintot qui lui cita Cicéron. Vers le milieu de la soirée, le pauvre maire finit par s'entendre avec une veuve et sa fille, madame et mademoiselle du Brossard, qui n'étaient pas les deux figures les moins intéressantes de cette société. Un seul mot dira tout : elles étaient aussi pauvres que nobles. Elles avaient dans leur mise cette prétention à la parure qui révèle une secrète misère. Madame du Brossard vantait fort maladroitement et à tout propos sa grande et grosse fille, âgée de vingt-sept ans, qui passait pour être forte sur le piano ; elle lui faisait officiellement partager tous les goûts des gens à marier, et, Jans son désir d'clablir sa cIu'to Camille, elle avait dans une même suirée prétendu que Cainillc aimait la vie errante des garnisons, et la vie tranquille des propriétaires qui cultivent leur bien. Toutes deux, elk'S avaient la dignité pincée, aigre-douce des personnes que chacun est enchanté de plaindre, auxquelles on s'intéresse par égoïsme, et qui ont sondé le vide des phrases consolatrices par lesquelles le monde se fait un plaisir d'accueillir les malheureux. Monsieur de Séverac avait cinquante-neuf ans, il était veuf et sans enfants ; la mère et la fille écoutèrent donc avec une dévotieuse admiration les détails qu'il leur donna sur ses magnaneries.
— Ma fille a toujours aimé les animaux, dit la mère. Aussi, comme la soie que font ces petites bêles intéresse les femmes, je vous demanderai la permission /l'aller à Séverac montrer à Camille comment ça se récolte. Camille a tant d'intelligence qu'elle saisira sure-champ tout ce que vous lui direz. N'a-t-elle pas compris un jour la raison inverse du carré des dislances 1
Cette phrase termina glorieusement la conversation entre monsieur de Séverac et madame du Brossard...
Quelques habitués se coulèrent familièrement dans l'assemblée, ainsi que deux ou trois fils de famille, timides, silencieux, parés comme des châsses, heureux d'avoir été conviés...