Village englouti par une lanche
ASTUOiOCIE. 91
fortes ombres, en revanche, il est gai, rianl, dit qu'on peut se fier, pénétrer soos ses voûtes, monter avec lui les grands monts. On le trouve partout, de l'Apennin à la Norwège. Ce fagus de Virgile, qui ombraf^ea Titjre', vous le retrouverez dans le Nord ; il n'est nulle part plus grand, plus gai, qu'aux brumeuses îles du Danemark, au pays d'Hamlel^ C'est l'enCant de l'Kurope, le mieux équilibré des arbres. Il accepte tous nos climats.
Fournissant tant de feuilles, il est bien Ibrcé d'être avide. De tous c6lés il cherche, étendant ses racines en quête de nourriture. El pourtant il n'est pas trop tyran pour les autres arbres. 11 souffre le frêne aux torrents, dont la vapeur nourrit aussi son autre frère, le beau tilleul. Dans le sable, c'est le bouleau, le tremble, toujours en mouvement, dont le pâle feuillage nuance de sa luélancolie l'uniforme gaieté du hêtre.
11 sourit aux forêts. Il sourit au loyer; il y flambe et pétille, il y fait la braise cerise. C'est du hêtre que vient l'orgueil du paysan, sa rustique chaussure, ses sabots magnifiques, sujet inspirateur d'un des plus beaux chants du Midi.
Le hêtre a contre lui sa richesse de feuilles. Si ombreux, il exclut le jour et ne pare point la terre. Sous lui, peu de plantes, de fleurs. La fougère, la blanche spirée, presque seules, se résignent à cette humidité. Il en souffre lui-même. Son ombre se fait ombre, dense, multipliée, obscurcie, cUerchant incessamment le jour. Au coutournement deses branches, on voitbieuleiir eflbrt vers l'air et lalumiére. Ou voit qu'il veut, aspire. Son allure semblerait celle d'une personne en mouvement.
J. HTCHELET.
C'est ce qui fait sans doute que, sensible et prei au froid, il se hasarde cependant, monte, alin de mieux. Delàmainteetraainleaventure.L'ausIèreel fièrt montagne, en ses caprices de rigueur, réprime les i du hêtre qui se permet d'aller trop haut. Quoiqu'il attende en mai pour hasarder sa feuille, il a. souvent de rudes coups.
Plus bas te châtaignier, plus haut les résineux ont des chances meilleures, une espèce d'immortalité. Le châtaignier qui se refait sans cesse et tout autour par ses enlants, qui subsiste mêlé avec eux dans leur jeune vie, n'a aucune raison de mourir. Les sapins et les pins, contre le froid, le vent et ses insultes, ont la garantie de leur résine qui les garde, les lient fermés. Leur vie économique dure indéfiniment, s'épanchant peu, ne donnant guère en feuilles (le sapin les garde dix ans). Le hêtre est très prodigue. Jetant chaque printemps un océan de feuilles, il verse la vie sans compter. Aux malheurs, aus blessures, il n'oppose que cette vie, forle dans son éeorce, qui guérit aisément; jeune toujours et gaie contre le sort.
La forle vie de la montagne, sa robuste existence en ses larges ceintures, tient à l'aniilié de deux arbres fort différents, mais sociables, le liétre vert, le noir sapin. Le hêtre rit, le sapin pleure, n'importe. Ils vont ensemble dans les mêmes hauteurs. Parfois on les trouve mêlés, mais plus souvent voisins. Ils se partagent le domaine. Le hêtre est au flanc du midi, le sapin vers le nord, aux pentes sans soleil, plongeant jusqu'en k vallée basse, humide, lugubre de brouillards.
C'est le grand sapin blanc géant de double deuil, blanc en dedans, noir en dehors. Ses longues et fortes branches sur leurs longs peignes sombres, portent la neige, et si
AïiTHOLOGIE.
le poids les plie, les fait gémir dans sa noble douleur, il n'en est que plus solennel.
Est-ce un fantôme immense? on le croirait à certaine heure. Parfois hérissé de cristaux, il semble un oiseau redoutable qui ouvre de menaçantes ailes. Aux contrées du Midi, on le trouve funèbre. Mais dans le Nord, on Taime. Des bords de la Baltique, des sables de la Prusse aux déserts sibériques, il est l'abri puissant et la consolation. Baissant ses branches jusqu'à terre, mystérieux dans sa nuit protectrice, il est réellement la maison vénérable de bien des existences, qui ne dureraient pas sous le ciel. En ces climats sévères, combien mourraient sans lui! Muet comme la tombe, uniforme, infmi, se ressemblant toujours, il cache d'autant mieux le misérable errant. Sûr entre ses bras noirs, ainsi quq l'écureuil, l'homme ira 700 lieues de sapin en sapin. Celui-ci, qui regarde au Sud et y tourne ses branches, guide le fugitif et lui sert de boussole. Que de fois il couvrit, conduisit, sauva l'exilé!