SAINT FRANÇOIS DE SALES ET MADAME DE CHANTAI
Le premier organisateur de la direction do conscience est un saint évèqiie du xvii" siècle, François de Sales, d'une noble famille de Savoie (1567-1625). Il se rendit célèbre par son zèle et sa douceur, et écrivit un grand nombre d'ouvrages de piété.
Saint François de Sales était d'une de ces familles de Savoie, très militaires, très dévotes, qui pendant si long-
temps ont fait la guerre à (îenève *. Pour la guerre de séduction qu'on voulait commencer alors, il avait toutes les armes : dévotion tendre et sincère, parole vive et chaude, charme singulier de bonté, de beauté, de gentillesse. Ce charme, qui ne Ta senti dans le sourire des enfants de Savoie, naïfs, mais si avisés?
Toute la grâce du ciel avait plu sur celui-ci, il faut bien le croire, puisque, avec ce mauvais temps, ce mauvais goût, ce mauvais parti, parmi le monde fin et faux qui l'exploita, il resta pourtant saint François de Sales. Tout ce qu'il a dit ou écrit, sans être irréprochable, est charmant, plein de cœur, d'une gentillesse originale d'enfant de génie, qui, tout en faisant sourire, n'attendrit pas moins. Partout ce sont de vives sources qui jaillissent, des fleurs et des fleurs, de petits ruisseaux qui courent, comme par un joli printemps après la pluie. Il y a peutêtre à dire qu'il s'amuse tant aux fleurettes, que souvent ce n'est plus bouquet de bergère, mais bouquet de bouquetière, comme dirait sa Philothée2;il les prend toutes, il en prend trop ; il y en a, dans le nombre, de couleurs mal assorties et baroques.
Mais, quand même il n'eût pas été un si charmant écrivain, l'attrait singulier qui était en sa personne n'eût pas moins agi. Sa blonde et douce figure, qui fut toujours un peu enfantine, ravissait au premier regard; les petits enfants, sur les bras de leurs nourrices, ne pouvaient, dès qu'ils l'avaient vu, en ôter leurs yeux. Lui, il les aimait fort aussi; il leur passait volontiers la main sur leur petite tête. «Voilà mon petit ménage, disait-il, voilà
i. Le duc do Savoie prétendait ■voir dot droits «ur la ville de GcnèTO, qui formait une sorte de république indépendante alliée aux cantons suisses. Le duc et la ville ont
été en guerre pendant tout le XVI" siècle.
â. Philothce, qui aime Dieu. Nom donné par Saint François de Sales à l'âme dévote.
t mon petit méaage. » Les enfants allaient apr(« lai. les ] mères suivaient les enfants.
Saint Franfoisde Sales était fort populaire en France
I et surtout dans les Bourgognes', qui gardatenl, depuis la
Ligue-, un puissant levain de passions re liseuses. Le
riement de Dijon le pria d'y venir prêcher. Il fui reçu
I par son ami André Frémiol, qui, d'abord conseiller au
I Parlement, était devenu archevêque de Bourges. Fils
d'un président fort estimé à Dijon, il était Irère de 1
dame de Chantai, et par conséquent grand-oncle
madame de Sévigné^, pelite-fille de celle-ci.
Les biographes de saint François et de madame Chantai, pour rendre la rencontre romanesque et mer I veilleuse, supposent, avec peu de vraisemblance, qu'ils ' ne se connaissaient point, qu'ils avaient à peine entendu parler l'on de l'autre; ils s'étaient vus seulement dans leurs songes ou leurs visions. Au carême que le saint prêcha a Dijon, il la remarqua entre toutes les dames, el, descendant delà chaire : «Quelle est donc, dit-il, celle jeune veuve qui écoutait si attentivement la parole de Dieu ? — C'est ma sœur, dit l'archevêque, la baronne de Chantai. > I Elle avait alors (en 1604) trente-deux ans ' François en avait trente-sept. Elle était née par coj quent en 1572, l'année de la Sainl-Barthélemi apporta en naissant quelque chose d'austère, mais de passionné, de violent. Elle n'avait que six ans, un gentilhomme huguenot lui donne des bonbons, et elle Ijelle au feu. « Monsieur, voilà comme les bérétiqi
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brûleront en enfer, parce qu'ils ne croient pas ce que Notre-Seigneur a dit. Si vous donniez un démenti au roi, mon papa vous feroit pendre; qu'est-ce donc de donner tant de démentis à Notre-Seigneur ? i»
Avec toute sa dévotion et sa passion, c'était un esprit positif. Elle avait très bien gouverné la maison et la fortune de son mari. Elle administra sagement celles de son père et de son beau-père. Elle demeurait chez ce dernier, qui autrement n'eût pas laissé son bien aux jeunes enfants de madame de Chantai.
C'était une nature forte, un cœur profond. Le peuple, la bourgeoisie, les sérieuses familles de robe ^ dont elle sortait apportaient au monde un esprit plus âpre, mais plus sincère et plus vrai que les races élégantes et nobles, usées au xvi" siècle. Les derniers venus étaient neufs: vous les trouvez partout, ardents, sérieux, dans les lettres, dans la guerre, dans la religion ; ils donnent au xvii* siècle tout ce qu'il eut de grave et de saint. Celle-ci, pour être une sainte, n'en avait pas moins des abîmes de passion inconnue.
C'est un enchantement de lire les vives et charmantes lettres par lesquelles s'ouvre la correspondance de saint François de Sales avec «: sa chère sœur et sa chère fille)>. Rien de plus pur, de plus chaste, mais aussi, pourquoi ne le dirions-nous pas? rien de plus ardent. Il est curieux d'observer l'art innocent, les caresses, les tendres et ingénieuses flatteries dont il enveloppe les deux familles de Frémiot et de Chantai ; le père d'abord, le bon président Frémiot, qui, dans sa bibliothèque, commence à faire de pieuses lectures et songe au salut; le frère ensuite, l'ex-conseiller, archevêque de Bourges; il écrit tout