‹ Pages choisies des grands écrivainsChapitre 74 sur 258 · LA VEUVE · texte numérisé non relu

LA VEUVE

Micheiet décrit le deuil de la veuve laissée seule dans la vie.

C'est à l'homme de mourir, à la femme de pleurer.

Nous le voyons généralement. La femme, si maladive, de deuil en deuil, de larmes en larmes, vit cependant et reste veuve.

C'est une beauté pour l'homme de mourir debout, de mourir jeune, du moins en pleine action. Il en est bien plus regretté! Ne le plaignons pas; mais elle!...

L'homme qui survivrait, occupé, entraîné par le travail, sentirait peut-être moins, ou moins longtemps, ce grand deuil. Mais elle, hélas ! combien loin le coup va porter en elle ! A peine on ose y penser.

Je me rappelle, comme d'hier, que, le lendemain du jour où Ton enterra mon grand-père, comme il avait plu la nuit, ma grand'mère, avec un accent qui m'arrache encore des larmes au bout de quarante années,, dit: c Mon Dieu I il pleut sur lui ! »

60 J. .MICBELET. ■

Vousiiecliungerez point cela; c'est lem(>ldelanature,n Cela sera dit, redit par tous et par toutes; du moins, dit loiit bas, étouffé peut-être, mais pensé certainemenl.

A froid, et quand nous aimons peu, nous sommes plus nobles et plus fiers. Nous ne laissons pas noire cœur s'enfermer dans une bière. Nous lui gardons de belles ailes. Mais, au serrement de la douleur, quand elle nous tient vraiment, nous prend à la gorge, cela revient invincible^ Nousdisons : te 11 pleut sur lui ! s

Est-ce là une simple enveloppe, un babil, comme le dit? El ce corps ijui jour piir jour recul l'alluvion de la vie, qui. dans l'os iiidestE'uclibie, a la trace de toute passion et de toute activité, qui dans mille ans garde encore ces dents délicates, admirées, ces beaux cheveux, soie vivante, que vous avez caressés, tout cela est si fort mêlé de la personne, que le cœur est bien excusable de s'y heurter, d'y voir même la personne qui n'y est plus, el de dire : « Il pleut sur elle. »

C'est décembre. Un froid soleil éclaire le givre dont la campagne est blanchie. La maison, naguère bruyante, aujourd'hui silencieuse, frissonne au souftle de l'hiver. La cheminée, qui rayonna du cercle complet de famille, veuve elle-même, êchaulfe mal la veuve qui se serre au foyer. Dans un des coins de la chambre, deux sièges attendent et attendront â jamais : le fauteuil qu'en rentrant il approchait d'elle, où il contait les alTaires de la journée, les projets du lendemain; ^ el lo ut près la petite chaise où l'enfant venait se glisser entre son père ol sa mère, jouait, les interrompait el les l'orçail de sourire...

D'elle que resle-l-il? une ombre. Ses beaux cheveux, désormais en bandeaux blancs, couvrent à demi salempe amaigrie. Elle est toujours élégante, et semble même

plus grande, svelte et jeune encore de taille, quand elle passe les yeux baissés dans ses appartements déserts. Du visage charmant, des yeux qui troublaient les cœurs, et qui, pour un cœur fidèle, furent toute la destinée, il lui souvient peu; elle cache tout ce qu'elle peut en cacher. Mais pourtant deux choses en restent qui feraient Tenvie des jeunes. L'une, c'est l'attribut admirable de pureté que Dieu accorde pour consolation à la femme innocente qui a passé sur la vie sans la toucher. L'autre attribut qui pare encore notre veuve, malgré elle, qui même lui donnerait peut-être sous son deuil et ses voiles noirs un éclat mystérieux qu'elle n'eût point dans ses triomphes, c'est son doux, son puissant regard. Oh! que l'œil est la vraie beauté, beauté fidèle, que le temps est forcé de respecter ! Mais quedis-je? il y ajoute. Les épreuves et les souffrances ont pu faner tout le reste. Mais, au regard, c'est comme au cœur, on s'embellit d'avoir souffert.

Elle quitte le feu demi-éteint, et, s'approchant de la fenêtre, heureuse de voir finir le jour, elle regarde le deuil de l'hiver, les mains jointes sur son cœur, dont elle écoute les voix. Le pôle ne tarde pas beaucoup à briller de vives étoiles. La mort, la viellesse, l'hiver, qui, dans cesnuits lumineuses,aiguise ses fl-èches piquantes, toutes ces sévérités concentrent au pauvre cœur frissonnant la flamme à jamais vivante.

€ Le monde, la jeunesse et le bruit, dit-elle, c'était un demi-sommeil, un rêve trouble, où mon amour n'eut jamais sa lucidité... Aujourd'hui, toute à toi, je veille! »

Page 1