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L'ENFANT ET LES FLEURS

Michelet montre ici comment la petite fille se forme à fa patience par le jardinage et comment elle apprend à respecter les plantes qui nous nourrissent.

Un superbe haricot rouge, admiration de Tenfance, avait été mis en terre, non sans quelque solennité. Mais, attendre I c'est l'impossible à cinq ans. Comment attendre

inactif ce que Nature fait d'elle-même? Dès le lendemain, on alla le visiter, ce haricot. Remis soigneusement en terre, il ne s'en porta pas mieux. Les tendres inquiétudes de sa jeune nourrice ne le laissèrent pas reposer; elle remuait au moins la superficie du sol; d'un arrosoir infatigable- elle sollicitait la paresse du nonchalant végétal. La terre buvait à merveille, semblait toujours avoir soif. Si bien soigné, abreuvé, le haricot succomba.

C'est une œuvre de verlu, de patience que de jardiner. Cela prépare le caractère de l'enfant. Mais à quel âge peut-on commencer réellement? Je crois que nos petites filles peuvent (bien plus que les garçons), par bon cœur et par tendresse pour la plante favorite, prendre sur elles d'attendre, de la ménager, de l'épargner. Dès qu'un essai a réussi, dès qu'elles ont vu, admiré, touché, baisé le petit être, tout est fait. Elles désirent tant renouveler le miracle, qu'elles deviennent patientes.

La vraie vie de l'enfant est celle des champs. Même à la ville, il faut, tant qu'on peut, l'associer au monde végétal.

Et, pour cela, un grand jardin, un parc, n'est pas nécessaire. Celle qui a peu, aime plus. Elle n'a sur son balcon, sur un prolongement de toit, qu'une giroflée de muraille. Eh bien, elle profitera par son unique giroflée plus que l'enfant gâtée des riches, lancée dans de grands parterres qu'elles ne sait que dévaster. Le soin, la contemplation assidue de cette fleur, les rapports qu'on lui montrera entre sa plante et telle influence d'atmosphère ou de saison, avec cela seul on ferait une éducation tout entière. Observation, expérience, réflexion, raisonnement, tout peut y venir. Qui ne sait le parti admirable que Bernar-

( din de Saint-Pierre ' a tiré de ce fraisier aé par hasard

I sur une fenêtre dans un pot de lerre? 11 y a vu un inlitii,

et pris là le point de dépari de ses harmonies végélaleS:

simples, populaires, enfantines, parfois non muii

scientifiques.

Dans une promenade d'hiver, en février, la petilâ^ regardant aux arbres les bourgeons rougeillres, soupirail [ et demandait : s Serait-ce bienlôl le printemps? i Tout lup elle s'écrie... Elle l'avait à ses pieds... Une petite clochette d'argent, marquée d'un point vert au bord, la perce-neige, disait le réveil de l'année.

Le soleil reprend bieutûl force. Dèi premiers rayons, variables et capricieux, tout nu pelll monde éclat, les jeunettes, les pressées, primevères et pâquerettes, fleurs enfants qui cependant, par leur petit disque d'or, se disent enfants du soleil. Elles n'ont pas grand parfum, sauf, je crois, la seule violette. La terre est Irop mouillée encore. Narcisses, jacinthes et muguets apparaissent aux prés humides, dans l'ombre humide des bois.

Quelle joie! et que de surprises I... Cette végétation innocente semble faite pour cclle-ri. Chaque jour, elle en fait la conquête, recueille, amasse, lie, rapporte des bottes de petites fleurs qu'il faudra jeter demain. Elle va saluer une k une toutes les nouvelles venues, leur donner le baiser de sœur, Garfons-nous de la troubler dans cette fête du printemps. Mais, lorsque, un mois, deux mois passés, elle se sera satisfaite, je lui dirai : u Pendant que tu jouais, enfant, le grand jeu de la nature, la superbe et splendide transformation de la terre s'est L accomplie. La voilà vêtue de sa roi

es,

ici Harmania de I

menses qu'on appelle des montagnes el des coteaux. Crois-tu que ce soit seulement pour te donner des mai^uerites, qu'elle a versé de son sein cet océan d'herbe et de fleurs? Non, amie ; la grande nourrice, la maman universelle, a d'abord servi ce banquet à nos humbles frères et sœurs par lesquels elle nous nourrit. La bonne vache, la douce brebis, la sobre chèvre qui vit de .si peu et fait vivre le plus pauvre, c'est pour elles que sont préparées ces belles prairies... Du lait virginal de la terre elles vont combler leurs mamelles, te donner le lait, le beurre... Reçois-les, et remercie.

A ces aliments frais et doux va se joindre la fraîcheur des premières plantes potagères, des premiers fruits. Avec la chaleur apparaît à point nommé la groseille, la petite fraise des bois, qu'une autre petite gourmande découvre à son exquise odeur. L'aigrelet de la première, le fondant de la seconde, et la douceur de la cerise, ce sont les prévoyants remèdes qui vous viennent aux jours brûlants où l'idée s'exalte, s'enivre, où commencent sous un soleil accablant les grands travaux de récolte.

Cette ivresse a apparu d'abord aux parfums de la rose, suaves mais trop pénétrants, dont la tête est alourdie. La coquette reine des fleurs amène triomphalement la légion plus sérieuse de ses sœurs, fleurs médicinales et plantes de pharmacie, utiles et salutaires poisons.

Hais voici l'œuvre souveraine de la grande maternité. Elles arrivent celles qui doivent nourrir les populations entières, les vénérables tribus des légumineuses. Elles arrivent les graminées, les pauvres du règne végétal, qui en sont aussi, dit Linné S la vaillance, la force

1. Naturaliste suédois duxvilP sièclo, créateur de la botanique.

héroïque; qu'où les mallraite et qa'oii les foule, elles mulliplieronl davantage !

Ma nite, irimit<> pas l'eurant léger, étourdi, qui voyant flotter au vent cette mouvaole mer d'or, que le coquelicot et te blael égayent de leur éclat stérile, va au travers cliercher ses fleurs. Que ton petit pied suive bien la ligne élroile du sentier. Respecte ton père nourricier, ce bon blé qui, de Taible tige, soutien! avec peine sa tête pesante où est notre pain de demain. Chaque épi que tu détruirais ôterail la vie auji pauvres, au méritant travailleur, qui, toute l'année, a pàti pour le faire venir. Le sort de ce blé lui-même mérite Ion plus tendre respect. Tout l'hiver, enclos dans la terre, il a patienté sous la neige; puis, aux froides pluies du printemps, sa petite tige verte a lutté, blessée parfois d'un retour de fêlée, parfois de la dent du mouton; il n'a grandi qu'en supportant les cuisants rayons du soleil. Demain, tranché de la faucille, ballu, rabattu des fléaux, froissé, écrasé de la pierre, Gi'aîn d'orge*, le pauvre martyr, réduit en poudre impalpable, cuit comme pain, ira sous la dent, ou, distillé comme bière, sera bu. De toute façon sa mort fera vivre l'homme.

Toutes les nations ont chanté dans de joyeuses complaintes ce martyre et celui de la vigne sa sœur. Dans le blé déjà résidait avec la plus haute puissance nutritive de nos climats, quelque chose de la force sucrée, enivrante, que sa sœur va nous donner. C'est l'effort dernier de l'année. A mesure que l'homme fatigue, faiblit, se fond en sueur, la mère Nature lui a donné une plus vivante nourriture.

A l'âge printanier des prairies et "

l'âge substantiel et fort du froment, et celui-ci est à peine coupé et battu, que Thumble petite vigne (traînante et rampante ici, d'autant plus fine et plus exquise) prépare son breuvage divin. Que de travaux ici, ma fille! Que ce modeste végétal, ce mauvais petit bois tortu que tu méprisais au printemps, exerce les forces de l'homme ! Dès mars, si tu parcourais l'immensité de la Champagne, de la Bourgogne et du Midi S une si grande partie de la France, tu verrais des millions d'hommes replantant les échalas, relevant, liant, coupant la vigne, puis buttant la terre autour, et toute l'année sur pied pour mener à bien cette délicate personne. Pour la tuer, un brouillard suffit. C'est la sévère alternative de la vie et de la mort. Chaque plante meurt et nourrit les autres. ^ 'as-tu pas vu, en automne, vers la fin, quand la saison avait pâli, comme tombaient doucement les feuilles, sans même attendre le vent? Chacune, en tournant un peu, descendait toute résignée, sans bruit, sans réclamation. La plante (si elle ne le sait) sent au moins qu'elle a charge de nourrir sa sœur, et qu'il faut mourir pour cela. Donc, elle meurt de bien bonne grâce, se pose, et de son débris alimentant l'air qui l'emporte ou la terre qui s'en pénètre, elle prépare la vie des amies qui viennent la renouveler. Elle s'en va consolée, et qui sait, peut-être joyeuse, de reposer, son devoir fait, et de suivre la loi de Dieu.

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