Louis Veuillot. — C'a et Là
cun d'eux, sauf le prince, à qui je dis adieu au moment de son départ.
Le sénateur n'écrivit à aucun de ceux qu'il avait connus à Québec, ce qui n'empêche que, grâce à certaines circonstances, je sois passablement renseigné sur ce qu'il advint de sa personne après son voyage d'Amérique.
De retour à Saint-Pétersbourg, il se rendit après du czar, qui lui proposa de retourner à Tiflis et d'y reprendre ses fonctions de gouverneur du Caucase. L'ancien lieutenant-général demanda la permission de ne donner sa réponse que quelques jours plus tard.
J'ai dit que le prince, alors âgé d'environ quarante-huit ans, était célibataire. Dans sa jeunesse, il avait été fort épris d'une belle et sympathique jeune fille qu'il avait trop différé de demander en mariage et qui en avait épousé un autre. Pendant le voyage du prince en Amérique, la noble dame était devenue veuve, et la flamme que le célibataire croyait éteinte en son cœur se ranima soudain. Le lendemain de sa visite à l'empereur, le sénateur se rendit chez l'amie de sa jeunesse, et lui fit part de l'offre de son souverain.
— Qu'allez-vous répondre à Sa Majesté ? demanda la jeune femme.
— Je ne le sais pas encore. En tout cas, je n'irai pas seul à Tiflis : je ne m'y rendrai qu'avec vous, Madame, si vous y consentez . . Voulez-vous devenir la princesse Galitzin ?
Surprise, hésitante, la gracieuse veuve écouta, non sans émotion, l'homme d'Etat lui parler sentiment comme au temps de son adolescence, et le doux " fantôme blanc " de leur commune jeunesse traversa un instant son souvenir. Elle demeura quelque temps silencieuse, puis, se ressaisissant :
— Quand partiriez-vous pour Tiflis, mon prince ?
— Dès la semaine prochaine.
- — Eh bien ! nous partirons ensemble !
Lorsque le sénateur sortit de sa visite, il était plus heureux que l'empereur de toutes les Russies.
Et ce fut dans ces heureuses circonstances que le prince Grégoire Galitzin retourna au Caucase.
Mais dans nul pays du monde il n'est entière
allégresse. Ici-bas, comme l'a dit le poète de Nîmes,
La crainte est de toutes les fêtes:
Jamais un jour calme et serein Du choc ténébreux des tempêtes N'a garanti le lendemain.
Le gouverneur eut fort à faire avec ses administrés. Quelques années plus tard, il fut attaqué par des assassins alors qu'il faisait une promenade en voiture dans la campagne que domine le mont Saint-David. Il se défendit vaillamment, aidé de sa garde de Cosaques, et finit par se tirer des mains de ses agresseurs. Mais la commotion avait été trop forte ; aux dernières nouvelles (elles datent d'assez loin) son état de santé était alarmant; peut-être est-il mort aujourd'hui.
Le bon chanoine Brisset retourna à sa cure de Saint-Augustin de Paris peu de temps après notre voyage du Saguenay. Il m'écrivit une lettre charmante, datée du milieu de l'Atlantique, et m'envoya une pièce de vers de bonne facture dans laquelle il parlait en termes émus de son amour pour la Nouvelle-France, qu'il
venait de quitter, et pour l'ancienne France, qu'il allait bientôt revoir.
L'excellent prêtre mourut à Paris, le 7 novembre 1898. Ses neveux ont fait leur chemin dans le monde : Jean Brisset est devenu Frère Prêcheur et appartient maintenant à l'ordre de Saint-Dominique ; Gabriel Brisset est marié et allié à la famille du sénateur Chesnelong; Joseph Brisset a épousé Mademoiselle Simone de Quatrebarbes, fille du comte Christian de Quatrebarbes. Tous trois habitent la France. Paul Brisset est resté en Amérique ; il demeure à Montréal, où il a épousé Mademoiselle Yvonne Lareau, fille de feu M. Edmond Lareau, qui fut député à l'Assemblée Législative de Québec 1.
Quant à M. Pierre Gourdon, avec qui je suis en assez active correspondance, il habite son délicieux château de l'Echo (un château qui a une belle et curieuse légende), à Chemillé, dans l'Anjou (Maine-et-Loire). Il est marié à Mademoiselle Geneviève Delepouve, fille d'un ancien avocat de Paris, et a plusieurs enfants. C'est un chrétien convaincu, une personnalité sympathique, un écrivain distingué. Ses œuvres
1. Un cinquième frère, M. le docteur André Brisset des Nos, demeure aussi à Montréal. Il a épousé Mademoiselle Eugénie Seers, fille de Monsieur L.-A. Seers, avocat, de Beauharnoîs.
les plus connues : Vers la haine, A la dérive, Le prix d'une âme et Les Courtagré 1, ont eu un succès très réel en France et un égal succès dans notre Canada français. Signalons encore une exquise plaquette du même auteur racontant une visite qu'il fit chez les derniers tenants de la Petite Eglise.
M. Pierre Gourdon a aussi, paraît-il, le don de la parole en public : c'est ce qui ressort d'articles fort élogieux publiés par les journaux d'Angers (France), rendant compte de conférences données par cet ami du Canada sur les fêtes du troisième centenaire de la fondation de Québec.
1. Ce dernier ouvrage a été couronné par l'Académie française (premier prix de la fondation Jules Da vaine), et a obtenu le premier prix du concours de littérature spiritualiste.