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LA MUSIQUE À QUÉBEC AU TEMPS DE MONSEIGNEUR DE LAVAL

Le premier évêque de la Nouvelle-France écrivait à Rome dans l'automne de 1664*:

" Il y a ici (à Québec) une basilique construite en pierre : elle est grande et magnifique. L'office divin s'y célèbre suivant le cérémonial des évêques ; nos prêtres, nos séminaristes, ainsi que dix ou douze enfants de chœur, y assistent régulièrer*>~**t. Dans les grandes fêtes, la messe, les vêpres et le salut du soir se chantent en musique, avec orchestre, et nos orgues mêlent leurs voix harmonieuses à celles des chantres. . . "

Au dix-septième siècle le mot " orchestre " désignait la réunion des instruments qui — avec l'orgue à l'église ou le clavecin au théâtre — servaient surtout à soutenir les voix. Dans les églises, un petit nombre d'instruments composaient ordinairement tout l'orchestre: c'étaient

les violons, les violes (quintes ou altos), les basses (violoncelles), les contre-basses, les flûtes, les hautbois, les clarinettes et les clairons. Aidés de l'orgue, ces instruments soutenaient les solos et les chœurs en doublant simplement les parties vocales ou en faisant entendre des accords plaqués. Tout autre est le rôle de l'orchestre moderne, aux timbres si nombreux et si variés, dans lequel chaque instrument a ses initiatives propres et concourt à l'harmonie de l'ensemble en se livrant aux hardiesses de ses ressources particulières.

L'orchestre de l'église paroissiale de Québec, vers le milieu du dix-septième siècle, était vraisemblablement assez incomplet, et ne se faisait entendre que rarement.

Le plain-chant, au temps de Monseigneur de Laval, était-il ordinairement chanté sans accompagnement ou avec le seul accompagnement du " serpent " ou de l'orgue à l'unisson ? De nos jours cela pourrait paraître invraisemblable ; mais il y a lieu de croire qu'il en était ainsi. Cela n'empêchait pas le chant de mor-

ceaux en musique et de psaumes en faux-bourdon " dans les grandes fêtes."

Comment expliquera-t-on que Dumont, le maître-de-chapelle de Louis XIV, ait composé ses cinq messes royales, dont la plus ancienne édition se trouve à la Bibliothèque Nationale de Paris, sans y ajouter un accompagnement ?

" La musique qui se chantait à la chapelle du roi (de France), écrit M. Fétis, avait été jusque vers 1670, composée seulement pour les voix, selon l'ancien système, avec une partie de basse instrumentale qu'on appelait basse continue. Louis XIV, porté vers tout ce qui avait un air de grandeur, désira qu'à l'exemple de Carissimi et de ses imitateurs, les maîtres de sa musique joignissent à leurs motets des accompagnements d'orchestre ; il en parla à Dumont, qui, religieux observateur des décisions du Concile de Trente, répondit au roi qu'il ne pouvait se prêter à ce qui lui était demandé. Louis XIV, curieux d'examiner d'où pouvait naître ce scrupule, consulta l'archevêque de Paris (de Harlay), qui affirma que le concile avait proscrit les abus de la symphonie, mais non la symphonie elle-même. Dumont ne se rendit qu'avec peine à cette décision. . . Peu de temps après (en 1674),

il demanda et obtint sa retraite de vété-

rance

En parcourant les anciennes chroniques de la Nouvelle-France, nous voyons que, le 22 novembre 1662, sous le gouvernement du baron d'Avaugour, on célébra, à Québec, la fête de sainte Cécile, patronne des musiciens, par une messe solennelle qui fut chantée au collège des Jésuites.

Dans sa " relation " de 1666, le Père Le- Mercier parle avec de grands éloges d'un service chanté " en musique ", célébré dans l'église paroissiale de Québec, à l'occasion de la mort de la reine-mère Anne d'Autriche. Je cite :

" M. Talon, intendant pour le roy en ce pays, signala surtout l'affection qu'il a pour

1. Henri Dumont mourut en 1684. " On a de lui cinq messes en plain-chant, connues sous le nom de messes royales, qu'on chante aux fêtes solennelles dans plusieurs églises de France; ce sont ses meilleurs ouvrages; leur caractère est noble et solennel." (F.-J. Fétis. — Biographie Universelle des Musiciens). — Henri Dumont était né près de Liège en 1610.

Des cinq messes royales de " Henry Du Mont, abbé de Silly et Maistre de la musique de la Chapelle du Roy ", trois sont chantées dans nos églises canadiennes: ce sont les messes dites du premier ton, du deuxième ton, et du sixième ton. Ces cinq messes de Dumont ont été harmonisée? à quatre voix par Alexandre Guilmant.

le service de Sa Majesté et son respect pour la mémoire de cette grande princesse, faisant faire, le 3 d'août de l'année 1666, dans la principale église de Québec, un service chanté en musique qui eût semblé magnifique partout ailleurs, mais qui le parut au delà de ce qu'on peut exprimer dans un pays où l'on n'avait jamais rien vu de semblable. . . M. de Tracy, lieutenant-général de Sa Majesté en toute l'Amérique, M. de Courcelles, gouverneur de la Nouvelle-France, M. l'Intendant et toutes les personnes considérables s'y trouvèrent en deuil, et M. l'évêque de Pétrée y officia, assisté de plusieurs ecclésiastiques en chape."

Monseigneur de Montmorency-Laval paraît avoir eu un goût très prononcé pour l'art musical. Lorsqu'il arriva à Québec avec M. de Mésy, au mois de septembre 1663, il apportait avec lui un orgue acheté en France, destiné à la " grande église " qui devait plus tard devenir sa cathédrale 1. Inauguré vers la fin de l'an-

1. Jusqu'aujourd'hui on était sous l'impression que cet orgue fut le premier venu de France. Il ne le serait

née 1664, cet instrument (qui servit de modèle pour la fabrication d'autres orgues construites dans la colonie par un ecclésiastique) paraît avoir été remplacé, en 1753, par un orgue à deux claviers, fabriqué à Paris, avec " un tremblant doux et un tremblant fort " et une très belle trompette. Cet orgue fut sans doute détruit pendant le bombardement de 1759 1.

pas cependant si Ton en croit un acte de maître Guillaume Audouart, notaire royal et secrétaire du Conseil de Québec. Cet acte en date du 22 mai 1657 — six ans avant l'arrivée de l'orgue de Mgr de Laval — nous apprend qu'un maître-menuisier, Jean LeVasseur, avait payé, en argent et en castor, la somme de 60 livres tournois, " en reconnaissance de ce que les Sieurs Curés et " Marguilliers prêtent à la confrérie de Sainte- Anne leurs " église (de N.-D. de Québec), cloches, orgue et susdit^ " chapelle Sainte-Anne."

Il paraîtrait même que, dès 1644, il y eut des orgues à Québec. Ceci se trouve mentionné dans l'érection de la cure de Québec, (dans l'acte qui se trouve aux archives du presbytère, carton 3, numéro 4).

Cette note nous a été obligeamment communiquée par le R. P. P.-V. Charland, O. P.

1. L'orgue posé en 1753 dans la principale église de la Nouvelle-France avait été reçu préalablement, à Paris, par l'organiste du roi de Pologne. (Voir note de Mgr Henri Têtu aux pages 359, 360 et 361 du Bulletin des "Recherches Historiques pour l'année 1908). De 1759 au commencement du dix-neuvième siècle, il n'y eut pas

Quatre jeunes élèves du " collège de Québec " — quatre " officiers de musique " comme parle le Journal des Jésuites — paraissent avoir été spécialement remarqués et protégés par le premier évèque de la Nouvelle-France: c'étaient Germain Morin, le premier prêtre canadien ordonné par le vénérable prélat ; Charles- Amad or Martin, le deuxième prêtre canadien dans l'ordre chronologique, fils du " pilote royal " Abraham Martin dit l'Ecossais, qui donna son nom aux célèbres Plaines d'Abraham, et le premier compositeur de musique dont il soit fait mention dans nos annales historiques ; le sympathique Pierre de Repentigny de Francheville, né aux Trois - Rivières en 1649, ordonné prêtre en 1676 et décédé en 1713; et enfin Louis Jolliet, qui, après avoir porté pendant quelques mois l'habit ecclésiastique, devint le voyageur, l'explorateur et

d'orgue dans la cathédrale de Québec. On se servait d'un serpent (instrument de bois recouvert en cuir) pour y soutenir le plain^chant. A partir de 1800, les organistes de l'église métropolitaine furent, successivement, l'abbé Pierre-Antoine Tabeau, M. Frédéric Glackmeyer, M. François L'Ecuyer, M. Théodore Molt, M. Antoine Dessane, M. Ernest Gagnon, M. Gustave Gagnon, M. Henri Gagnon.

l'hydrographe illustre que chacun sait, et ajoutait à ses autres talents celui de virtuose.

Louis Jolliet, le premier de nos organistes canadiens, était de trois ans plus âgé qu'Amador Martin, le premier de nos compositeurs. Tous deux étaient nés à Québec.

Amador Martin est surtout connu pour avoir écrit la musique de la prose Sacrœ Familiœ, qui est très remarquable. L'historique de l'office de la sainte Famille nous entraînerait à parler de la part que prirent à sa composition (à la demande de Mgr de Laval) M. Ango de Mézerets, M. Henry de Bernières, le R. P. Jean Dablon et le R. P. Martin Bouvart, de la Compagnie de Jésus ; puis, subséquemment, les poètes Santeuil et Gourdan, de l'abbaye de Saint-Victor, de Paris. Je laisse cette tâche à Monsieur l'abbé H. -A. Scott, l'érudit successeur de Charles-Amador Martin, — car ie premier de nos compositeurs fut aussi le premier curé de Notre-Dame-de-Foy.

sic-

Ces lignes incomplètes le seraient davantage si je n'ajoutais que les chants que l'on entendait

à Québec au dix-septième siècle n'ont pas cessé de faire partie de notre héritage national. Ce sont nos chansons populaires, les vieux cantiques que l'on chante encore dans nos églises ou au sein de nos familles, les mélodies de la mélopée grégorienne. Mais c'est un fait digne de remarque qu'il n'existe plus aucune trace des airs sur lesquels l'on dansait à Québec, dans les réunions profanes, sous le régime français. Nos annales parlent bien des violons qui se firent entendre chez Guillaume Couillard aux noces de Jean Guyon, le 27 septembre 1645 (elles ne parlent ni de vielles, ni de binious), mais elles ne font aucune mention des airs ou des danses exécutés par les virtuoses et les chorégraphes d'antan. On ne saura jamais au juste ce que fut le ballet auquel assista " la petite Marsolet " dans la maison des Cent Associés, le 27 février 1647 ; et les chercheurs du vingtième siècle devront s'en tenir à de simples conjectures sur le côté artistique du grand bal — " le premier bal du Canada " — donné par Louis-Théandre Chartier de Lotbinière, le 4 février 1667.

On a dit qu'une mélodie pouvait traverser les siècles et être en réalité un monument plus solide que les monuments de bronze ou de granit. La France de nos missionnaires et de nos martyrs nous a transmis, avec beaucoup d'autres chants, deux beaux cantiques, qui, portés sur les ailes de mélodies populaires, dureront peutêtre aussi longtemps que le monument à Mgr de Laval que nous inaugurons aujourd'hui: le premier {Dans cette étable) est de Fléchier, évêque de Nîmes ; le second {Au sang qu'un Dieu va répandre) est de Fénelon, archevêque de Cambrai. Ces pieux couplets sont chantés partout, en Amérique, où ont pénétré des Franco- Canadiens ; et, dans l'avenir, pendant que l'œuvre de Philippe Hébert se dressera, noble, imposante, mais immobile, sur son piédestal de granit, ces touchantes cantilènes franchiront l'espace et iront rappeler aux plus lointaines régions du nouveau monde, avec le nom auguste du Christ Rédempteur, le souvenir de ces hommes d'héroïsme et de génie qui furent les fondateurs de notre jeune France.

Québec, 22 juin 1908.

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