UNE NUIT AU DÉSERT DE KHARESM
Le soleil se couche derrière le Kouren-Dagh. La nuit, l'admirable nuit d'Asie, s'abat d'un seul coup d'aile sur cette aire plate, où pas un relief ne hâte ni ne retarde la chute de ses grandes ombres. De l'étendue vide et noire, toute la vie est remontée dans le ciel plein d'étoiles, où fourmillent les mouvements, les lumières. L'atmosphère est si limpide que l'œil ne perd aucun rayon du plus timide de ces astres. La Voie lactée enveloppe de son écharpe un quart du firmament. L'air est doux, parfaitement immobile, encore chaud sans accablement ; le silence absolu. L'âme s'épouvante et se repose tout ensemble à cette idée, qu'elle pourrait s'envoler par delà ces milliers de lieues ouvertes dans la même absence d'êtres et de bruits. Du wagon qui roulait, nous n'aurions jamais eu la vraie sensation du désert ; il fallait respirer ainsi, un soir au moins, cette paix souveraine, qu'aucun mot ne peut dire ; car les mots parlent, et la pensée la plus recueillie attente déjà au silence de l'univers.
(1) Extrait d'une lettre du 24 mai 1888, adressée au Journal des Débats, publiée ensuite, avec d'autres, dans les Spectacles contemporains sous ce titre : Lettres d'Asie, l'Inauguration du chemin de fer de Samarcande.
Une seule pensée est harmonique, ici : la pensée confuse de cet Azerbéïdjani qui passait devant nous dans le fond de la plaine, aux dernières lueurs du crépuscule, et qui est descendu de son dromadaire pour se prosterner vers la Mecque. Le pauvre homme s'oriente bien mal ; un de nos compagnons va lui présenter une boussole et corrige sa position ; le musulman se laisse faire, sans écouter ni regarder, il continue sa prière. Il paraît démesurément grand, tout seul, là-bas, en colloque avec son Dieu. C'est, d'ailleurs, un phénomène qui nous frappe à plusieurs reprises ; manque de tout point de comparaison, et peut-être aussi par le sentiment que nous avons de l'absence totale de vie ambiante, chaque figure qui surgit nous apparaît disproportionnée, elle semble avoir accumulé toute la vie disponible dans ces espaces. Vers le tard surtout, quand la lune s'est levée, projetant sur le sol gris des ombres longues et dures, une enfant qui marche dans sa clarté paraît si grande ! Elle a rassemblé toute la puissance d'être en suspens dans ce vide, toute l'âme et la joie du monde.