A GENÈVE
Chacun sait que l'effet trop habituel d'un sermon est de nous donner une furieuse envie de contredire le prédicateur. J'étais mordu de ce mauvais désir, tandis qu'un pasteur de l'ancienne génération traçait une noire peinture de la superstition vaincue. Le ciel me garde d'engager une controverse théologique, j'y serais un pauvre clerc ; mais la philosophie de l'histoire nous appartient à tous. Religion vient de religare. Une religion, c'est le lien qui doit grouper en un faisceau commun la multitude des intelligences, de toute venue, de toute volée. Pour rendre l'accession possible aux plus humbles, il faut compter avec leurs conceptions obscures, avec leur besoin de symbolisme, d'intermédiaires, de dévotion concrète ; il faut leur tendre une échelle de la terre au ciel. La question n'est pas de savoir si la pure contemplation de la vérité serait préférable, mais si la majorité des hommes est capable de la supporter. L'expérience dit non, et tous les grands cultes qui ont régné sur le monde l'ont compris ainsi, depuis l'Inde, l'Egypte et la Grèce. Leurs mythes étaient cette échelle nécessaire, où l'interprétation de la vérité s'épure à chaque degré, avec la force d'intelligence de l'initié. Quand l'Église chrétienne
recueillit à son tour les âmes, elle aussi fut pitoyable à ce fonds de paganisme qui les alourdit ; voulant être universelle, elle dut ne désespérer aucune faiblesse et ménager aux simples des appuis, puisqu'il leur faut des appuis pour monter vers Dieu. Les esprits prompts à se scandaliser crient à la superstition ; ce dédain du philosophe, n'est-ce pas l'égoïsme du mauvais riche, qui s'assoit devant des mets choisis et oublie de faire l'aumône au pauvre? Les grandes Églises, avec leur indulgence, me paraissent plus charitables, plus maternelles aux petits, partant plus intelligentes de la volonté d'en haut. Indulgence n'est pas ignorance. Je regardais naguère, sur le portail de la cathédrale de Fribourg, une représentation naïve du Jugement dernier : des diables très velus à tête? de porcs |et de singes portent à leurs marmites des hottées de réprouvés. Je pensais que dans quatre mille ans, si tout a sombré de notre civilisation, si un archéologue trouve cette seule pierre, on écrira des mémoires sur le grossier fétichisme de ce peuple qui adorait des bêtes ; ce sera la religion de Pascal et de Leibniz qu'on qualifiera de la sorte. Nous risquons les mêmes jugements ineptes sur la haute religion des Égyptiens, quand on nous montre leurs peintures symboliques d'animaux ; la figuration des attributs divins, mise à la portée des bateliers du Nil, nous fait blasphémer les sublimes révélations du Rituel funéraire.
Eh bien ! je crains que mon prédicateur n'agisse un peu de même, quand il se courrouce contre les châsses que ses pères ont brûlées. Si elles consolaient les cœurs faibles sans gêner les esprits robustes, elles n'étaient pas de trop dans l'Église