LE SOIR DE SEDAN
Le misérable convoi descendait les coteaux qui vont de Bazeilles à Douzy ; au-dessous, les bivouacs des vainqueurs étoilaient de leurs feux la vallée de la Meuse. Du champ des œuvres sanglantes où campaient ces cent mille hommes, alors qu'on les croyait endormis, harassés de leur victoire, une voix puissante monta, une seule voix sortie de ces cent mille poitrines. Ils chantaient le Choral de Luther. La grave prière gagna tout l'horizon et emplit tout le ciel, aussi loin qu'il y avait des feux, des hommes allemands. On l'entendit bien avant dans la nuit ; c'était si beau et d'une telle majesté que nul ne put s'empêcher de tressaillir ; ceux-là mêmes qu'on poussait, abîmés de fatigue et de douleur, hors de ce qui avait été la France, ceuxlà oublièrent un instant leur peine pour subir l'émotion maudite. Plus d'un, qui était bien jeune alors et peu mûri à la réflexion, vit clairement dans cette minute quelle force nous avait domptés : ce n'était pas la ceinture des bouches d'acier et le poids des régiments ; c'était l'âme supérieure faite de toutes ces âmes, trempée dans la foi divine et nationale, fermement persuadée que, derrière ses canons, son Dieu marchait pour elle près de son vieux roi ; l'âme résignée et obstinée vers un seul but, qui