INTRODUCTION. XIX
lettres où elle ne montrait encore que de l'abondance, et quelques pages de journal intime, où son talent comme épanoui dans l'ombre ne se révélait pas même à ses yeux. Il fallait d'autres circonstances pour l'attirer à la lumière, pour le préciser par le contact avec les objets, le fortifier par la lutte avec les idées et les sentiments. Ce fut l'œuvre de la vie d'abord, de cette vie gênée et dure que cette femme de lettres (le plus souvent déguisée en homme par économie), mena durant plusieursannées à la recherche d'un gagne-pain. Mais ce ne fut pas moins l'œuvre de ses amis littéraires, de ces précepteurs sans le savoir qu'un talent indécis trouve toujours dans le voisinage d'autres talents plus accusés dans leur forme, plus nets, mieux dégagés. La pratique du métier est là pour quelque chose, le sexe pour beaucoup. Femme, George Sand devait subir, au début surtout, des influences d'hommes. Jamais elle ne nia ce qu'elle leur devait. Sa grande modestie l'eût plutôt portée à diminuer son propre mérite, et à exagérer celui de ses éducateurs. Qu'on en juge :
ce Je suis venue sur la terre avec le goût et le besoin du vrai; mais je n'étais pas une assez puissante organisation pour me passer d'une éducation conforme à mes instincts, ou pour la trouver toute faite dans les livres... Mon esprit, à demi cultivé, était à certains égards une table rase, à d'autre égards une sorte de chaos. L'habitude que j'ai d'écouter, et qui est une grâce d'état, me mit à même de recevoir de tous ceux qui m'entourèrent une certaine somme de clarté et beaucoup de sujets de réflexion... Parmi
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ceux-là des hommes supérieurs me firent faire assez vite de grands pas, et d'autres hommes d'une portée moins saisissante, quelques-uns même qui paraissaient ordinaires, mais qui ne furent jamais tris à mes yeux, m'aidèrent puissamment à me tirer du labyrinthe d'incertitudes où ma contemplation s'était longtemps endormie ', »
Cette confession renferme une certaine part de vérité. Quand George Sand l'écrivit, elle était arrivée à cette conscience complète qu'elle avait longtemps attendue, et elle se jugeait avec une clarté d'esprit et une modestie d'àme que très peu d'écrivains ont eues à ce degré. Elle a dû successivement quelque chose à Delatouche, qui fut en quelque sorte son premier professeur de critique, et tâcha de resserrer son style exubérant; à Alfred de Musset, dont la manière se retrouve, amplifiée et affaiblie, dans les romans de la période romantique, de Lélia à Mauprat (1833 à 1838), en passant surtout par les Lettres d'un Voyageur; — à Sainte- Beuve, le maître psychologue, le docteur en souplesse, pour qui elle professait la plus vive admiration, sans marchander d'ailleurs son estime au raide Gustave Planche, vivante antithèse de l'auteur des Lundis; — à Michel de Bourges, qui la convertit à l'idée républicaine; — à Lamennais et à Pierre Leroux, dont le christianisme et le socialisme mêlés de je ne sais quelle philosophie mystique constituent le fonds des romans parus entre 1837 et 1848; — à Jean R.eynaud plus tard, et à sa noble entente