Pages choisies
22, R'U]M- HCYGEBNa, 23 Droits de traduction, reproduction, adaptation réservés pour tous pays.
Ce n'est pas le simple hasard, non plus que l'ordre chronologique, qui nous ont fait placer en tête de ce recueil quelques extraits de la Guerre dans les Airs : ils sont là pour marquer fortement, dès le début, l'originalité qui se retrouvera tout au long de ces pages choisies. Tout de suite, le lecteur surpris et conquis admirera l'extraordinaire mélange de réa-lisme, de merveilleux scientifique et d'anticipations visionnaires qui ont fait la renommée universelle de notre auteur.
Formidable et étonnamment variée, l'œuvre de H.-G. Wells offre cette caractéristique rare de ne pas vieillir. Elle garde une actualité vivace, et aujour-d'hui encore, après plus de trente ans, ses premiers romans restent curieusement prophétiques. Rien ne^ le démontre mieux que ces quelques scènes de la Guerre dans les Airs (1). Ce palpitant récit parut en 1908 : il est stupéfiant de le relire aujourd'hui, après la grande guerre. Quand Wells échafauda cette pro-digieuse anticipation, il y avait à peine dix ans que Clément Ader avait, pour la première fois au monde, « décollé du sol » avec un plus lourd que l'air; c'était l'année même où Santos-Dumont, sur sa « demoi-selle », réussissait ses premiers vols. C'en fut assez pour que Wells entrevît l'avenir qu'annonçaient ces exploits. Se faisant par avance l'historien de la guerre future, il met aux prises les grandes puissances du monde, et c'est dans les airs que les engins volants construits par l'Allemagne, les Etats-Unis, le Japon, la Chine, se heurtent, déversent sur les mers et les continents les projectiles destructeurs et provoquent l'irrémédiable ruine de la civilisation. Six ans plus tard, à peine, l'Europe est en effet à feu et à sang. Les machines prévues par Wells apparaissent dans le ciel, circulent sans répit au-dessus des tranchées et poussent des « raids » à d'énormes distances derrière les lignes. Mais à l'heure actuelle, la réalité est encore loin des appareils que décrit l'auteur visionnaire : sans doute les verra-t-on surgir lors du conflit que La Fouchardière a déjà baptisé « la prochaine der-nière guerre ».
Avec la Machine à explorer le Temps (1), nous faisons un bond de treize ans en arrière, bien peu de chose à côté des bonds que la fameuse machine permet à son inventeur. Dans ce roman qui date de 1895 — le premier qu'il ait publié — Wells est plus audacieux peut-être que dans aucun de ceux qui suivront : il s'y révèle comme un vertigineux visionnaire, en ' même temps que le plus réaliste des utopistes. Le temps étant admis comme une quatrième dimension, il est tout naturel de s'y mouvoir comme on se meut dans les trois autres; et la machine emmène l'explo-rateur jusqu'en l'an 802.701. Ce qu'il trouve alors sur la terre dépasse, de tous ces millénaires, les pires (1) Traduit par Henry D. Davray, Mercure de France. scènes de la vie future dont Georges Duhamel fut le témoin désenchanté et qu'il relate en les déplorant. Cependant, c'en est la conséquence déduite par anticipation avec une féroce logique. Deux races demeurent : l'une, souterraine, mécanique, ne sort de ses ténèbres que la nuit pour venir chercher à. la swface, où elle les élève comme un bétail, les descen-dants dégénérés de l'antique classe des oisifs, de l'autre race devenue comestible, dont elle alimente ses abattoirs et qui constitue sa nourriture.
Beaucoup de critiques estiment que la Machine à explorer le Temps est la plus puissante et la plus parfaite entre toutes les œuvres de Wells. Il est certain que le récit y est admirablement mené, qu'il captive de bout en bout, et qu'à la fin, la description de l'agonie de la terre, sous un soleil à demi éteint, au crépuscule des âges, se grave inoubliablement dans Pesprit.
D'autres admirent davantage l'Ile du docteur Moreau (1). Outre qu'à leur avis le récit est écha-faudé, composé, développé selon une architecture simple et légère, ils assurent que Wells a réussi là un tow de force, une critique de la Création d'autant \ plus redoutable qu'elle ne désapprouve pas, qu'elle \ n'incrimine pas, qu'elle ne s'indigne pas. La résolution insensée du Dr Moreau de façonner des êtres à l'image de l'homme suggère irrésistiblement l'idée de rapprocher de ce thaumaturge présomptueux les dieux de toute espèce qui se sont proposé de créer l'homme à leur image. Que leur œuvre soit aussi imparfaite que celle de Moreau, Wells l'indique par des moyens aussi simples qu'impressionnants. tA ses hommes animaux, le maniaque chirurgien fait inculquer une loi qui symbolise les statuts sociaux,— les règles conventionnelles, les injonctions morales; (1) Traduit par Henry D. Davray, Mercure de France. mais en vain : dès qu'ils ne ledoutent pas d'être punis, ils enfreignent la loi. L'analogie va plus loin, sans que rien la souligne ; il semble même que l'auteur prenne soin d'éviter toute allusion directe, et de ne rien dire, pas même d'insinuer, qui dépasse ses person-nages humains et leurs faits et gestes. Aucun arti-fice ne peut mettre le lecteur sur la voie, aucun subter-fuge ne peut non plus le fourvoyer : Moreau est bien Moreau et sa retraite du Pacifique est bien un îlot désert sous les tropiques, voilà tout. A part cela, vous pouvez y voir tout ce que vous voulez, et surtout vous serez empoigné dès la première page, et vous continuerez, haletant, votre lecture jusqu'à la fin.
Wells avait trente ans lorsqu'il publia, en 1896, -J l'Ile du docteur Moreau. Deux ans après, il donna en volume la Guerre des Mondes (1) qui eut un succès énorme ; ce fut le début .d'une vogue qui n'a cessé de croître jusqu'à ce que l'écrivain soit devenu l'un des hommes les plus fameux en ce monde.
Il y a quelques années, l'Association France-- Grande-Bretagne donnait un banquet en l'honneur de Wells. Entre autres orateurs, M. Jean Perrin, l'éminent savant, titulaire du prix Nobel de physique, rappela l'impatience avec laquelle la jeunesse univer-sitaire attendait, il y a plus de trente ans, les numéros du Mercure de France où paraissaient mes versions françaises de ces premiers romans de Wells. Entre tous, la Guerre des Mondes empoignait ces lecteurs d'élite et surexcitait leur imagination. Beaucoup plus mouvementé que les précédents, ce récit offre un sujet non moins audacieux et d'un traitement infiniment plus difficile. Ce n'est plus un voyageur solitaire parcourant des périodes fantasmagoriques; ce ne sont plus trois personnages seuls avec des "\ monstres sur une île perdue; cette fois, l'auteur met (1) Traduit par Henry D. Davray, Mercure de France. en mouvement des foules dans un monde bouleversé. La chute des cylindres marsiens autour de Londres provoque d'abord la surprise et la curiosité; puis, quand ces êtres, juchés dans leurs étranges mécaniques, se livrent, sans autre forme de procès, à des hosti-lités contre lesquelles sont impuissantes nos défenses terrestres, c'est la panique. La fuite affolée des habitants de Londres devant les terrifiants enva-hisseurs est décrite avec un réalisme si poignant qu'on croirait lire le récit d'un témoin oculaire. C'est une fresque immense, à grandes lignes nettes, où les détails précis abondent sans créer de confusion. Tout est raconté avec simplicité, sur un ton d'émotion ineffaçable, avec un "humour qui feint de s'ignorer et que sa discrétion rend singulièrement plus efficace. Par contraste avec cet infernal grouillement, rien n'est plus saisissant que la promenade du héros narrateur à travers les rues de Londres, désertes, silencieuses, et en partie saccagées.
Quelques mois plus tard, en 1899, H.-G. Wells donnait un autre roman anticipateur, Quand le Dormeur s'éveillera (1), où, de nouveau les cohues, le tumulte des multitudes insurgées forment des tableaux d'épopée. Après plus de deux siècles de catalepsie, le Dormeur s'éveille. Du seul fait de son 'existence prolongée, les intérêts qu'il possédait dans certaines entreprises lui assurent la propriété d'une vaste partie des industries et des finances de la terre ; c'est en son nom qu'un oligarchique comité gouverne le monde et maintient les masses en servage. Une 'féroce domestication est l'aboutissement du système social actuel. C'est le prétexte pour Wells d'animer des « scènes de la vie future » qui dépassent tout ce que Georges Duhamel a pu redouter devant la méca-nisation des Etats-Unis. La vie est complètement transformée. Les « villes tentaculaires » sont de gigan-tesques agglomérations où peinent sans relâche des millions d'êtres; d'où, chaque matin, d'énormes et rapides véhicules distribuent dans les campagnes les ouvriers qui les cultivent scientifiquement : la nature aussi est domestiquée. Les transports aériens ont supprimé les frontières; les races et les nations ne sont plus ennemies; deux ou trois langues seule-ment sont restées en usage et tendent à se fondre. Il n'y a plus de livres, plus de journaux, mais des téléphonoradiocinématographes ; une sorte d'hypno-tisme a remplacé la médecine; la vie individuelle a fait place à la vie collective ; si le sentiment maternel subsiste, la progéniture des couples appartient à la communauté qui l'élève par des méthodes scienti-fiques. Toute cette évolution est déduite rigoureuse-ment des données d'il y a trente ans, et le développe-ment qu'imagine l'auteur concorde depuis lors de manière saisissante avec les transformations succes-sives de la réalité.
L'année suivante, H.-G. Wells commence, mois après mois, dans la Fortnightly Review, une série de longs articles qu'il appelle Anticipations (1). Ce n'est plus de la fiction; ce n'est plus de l'avenir romancé. L'auteur ne fait plus appel au merveilleux scienti-fique. Il renonce à ses vertigineuses prophéties. Crânement, il s'en prend au présent pour en déduire le futur immédiat, avec quelques envols vers des temps moins prochains. Les questions les plus simples et les problèmes les plus complexes, les préoccu-pations d'ordre intellectuel et les réalisations pra-tiques, il aborde tout. Avec un esprit critique singu-lièrement pénétrant, il examine les données que l'actualité lui fournit et il établit ses pronostics : ce à quoi on est parvenu la veille lui permet de
discerner ce à quoi on parviendra le lendemain, ou
dans dix, vingt ou cinquante ans. D'après le bilan du y siècle terminé, il suppute le budget du siècle qui
commence. Aujourd'hui, trente ans se sont écoulés,
et sa clairvoyance fut si lucide, si sagace, que ses
prédictions ne cessent de se réaliser l'une après
l'autre.
Chaque tranche mensuelle de ces Anticipations
était attendue avec impatience par le public, tandis
que la presse se livrait à des discussions passionnées
sur la précédente. Dès que les douze articles paraissent
en volume, le débat s'étend et s'élève; des polé--
miques surgissent, des controverses s'enchevêtrent
dans la presse populaire comme dans les plus graves
quotidiens. Les périodiques s'en mêlent et l'admi--
ration pour l'anticipateur est unanime. Bientôt
l'idée est lancée qu'outre bon poète lauréat, l'Angle-- , terre se doit d'avoir un « prophète-lauréat » qui serait \ Wells, avec mission d'appliquer sa surnaturelle
clairvoyance à l'examen critique des projets parle--
mentaires et des initiatives de l'État. Son discerne--
ment, qui tient du prodige, lui permettra d'en signaler
les développements fâcheux ou bienfaisants, les
conséquences heureuses ou funestes. Mais dans nos
vieux pays d'Europe, les meilleures idées n'ont
aucune chance d'être mises à exécution si elles ne
sont pas soutenues par les précédents ou par la rou--
tine, et aucune bureaucratie n'a l'emploi d'une intelli--
gence sagace qui puisse stimuler des gouvernements
de politiciens empiriques ou leur crier casse-cou.
Que l'idée était excellente, la preuve n'a cessé d'être
administrée depuis lors, et elle l'est chaque jour encore
à quiconque lit ou relit ce recueil de prévisions pra--
tiques, de déductions judicieuses qui se réalisent
souvent beaucoup plus tôt que le prophète ne
l'annonçait.
Il va de soi que le gouvernement ignora le vœu populaire ; Wells put ainsi conserver son indépen-dance pour vaticiner à sa guise, critiquer et polémi-quer sans ménagements et il ne s'en priva pas. En 1902, il publie La Découverte de l'Avenir (1); en 1903, l'Humanité en formation; en 1905, Une Utopie mo-derne (2), ouvrages dans lesquels il projette sur l'évolution de l'humanité d'éblouissants faisceaux de lumière.
Mais avant d'anticiper sur la marche de l'activité humaine, Wells avait envoyé dans la lune un toqué de génie et son disciple : Les premiers Hommes dans la Lune (3) parviennent à destination ; ce qu'ils nous apprennent des Sélénites ressemble fort à une réduc-tion à l'absurde de maintes tendances qu'offre la civilisation des habitants de la terre.
Entre temps, en 1904, pour que l'humour ne perde pas ses droits et parce que Wells prend un sarcastique plaisir aux absurdités qu'entraînent la naïveté et la présomption des hommes, il écrit Place aux Géants (4) qui lui est une occasion de narrer, avec un réalisme burlesque et désopilant, les mécomptes et les vicis-* situdes d'un inventeur un peu trop ignorant ou dédai- J gneux des contingences pratiques.
L'avenir de la Terre et de l'humanité ne suffit pas à accaparer toute l'attention de Wells. Le monde des astres offre un mystère que sa fantaisie s'efforce d'utiliser, sinon de déchiffrer. Il fait envahir notre globe par les habitants de Mars et il projette deux terriens saugrenus dans la Lune. Dans la Merveilleuse Visite (5), c'est un ange qui tombe du ciel et se trouve passablement dépaysé. Plus tard, modifiant cette (1) Traduit par Henry D. Davrav. Mercure de France. (2) Traduit par Henry D. Davray et B. Kozakiewicz, Mercure de France.
(3) Traduit par Henry D. Davray, Mercure de France. (4) Traduit par Henry D. Davray et B. Kozakiewicz, Mercure de (5) Traduit par Louis Barron, Mercure de France. fiction, Wells fait surgir, de la mer cette fois, Miss Waters (1), une sirène, une vraie, qui finit en queue de poisson, s'échoue sur une plage anglaise de la Manche, s'adapte prestement à son nouveau milieu, s'y trouve à l'aise et enchaîne tous les cœurs.
Dans une nouvelle simplement intitulée L'Etoile,. Wells décrit l'approche vertigineuse, signalée par les astronomes, d'un corps céleste inconnu qui boule-verse le système solaire et menace d'anéantir notre minuscule planète; d'abord, personne ne prête attention à cette nouvelle que les journaux jugent insignifiante. Puis, tout à coup, on se rend compte que le cataclysme est inévitable, que le monde va fatalement finir... c'est un conte prodigieux (2).
Après ces pages si puissantes dans leur tragique raccourci, Wells imagine une conséquence toute différente des phénomènes astronomiques. Un beau jour, la Terre est frôlée par l'orbite d'une comète qui l'effl,eure de sa chevelure ; quand les brouillards verts qui se forment à ce contact sont dissipés, l'humanité reprend une existence telle qu'à l'âge d'or. Jamais Wells ne s'est montré plus sensible et plus humain que dans ce triptyque. Lorsque l'ouvrage parut, il y a vingt-cinq ans, on le considéra comme la plus utopique des conceptions de l'auteur : il y dépeignait une ère sans violences, où, après la vraie dernière des guerres, les hommes s'entendaient pour créer un Etat mondial... Dix ans plus tard, les peuples créaient la Société des Nations : il est passionnant de relire aujourd'hui Au temp8 de la Comète (3). - Les phénomènes énigmatiques du spiritisme, comme
(1) Traduit par Henry D. Davray et B. Kozakiewicz, Mercure de Frame.
dans Les Pirates de la Mer, trad. par Henry D. Davray, M erC'Ure. 'Rtoile, de France.dans
tout ce qui touche à l'occultisme, excitent la curio--
sité de Wells, et il trouva là des sujets qu'il a traités
en des nouvelles singulièrement intéressantes. Le
recueil intitulé Les Pirates de la Mer (1) en contient
quatre : L'Homme qui pouvait accomplir des Miracles,
l'Œuf de Cristal, la Chambre rouge et la Tentation
d'Harringay; on trouve l'Histoire de feu Mr Elvesham
dans Effrois et Fantasmagories (2); au nombre des
Douze Histoires et un Rêve (3) l'occulte en compte i deux : Le Bazar magique et Le Fantôme inexpérimenté,
et il est bien difficile de dire lequel entre tous ces
récits est le plus saisissant; mais le plus merveilleux
est sans contredit La Porte dans le Mur. Le recueil qui
le contient s appelle Le Pays des Aveugles (4), d'après
le titre de la nouvelle sur laquelle le livre s'ouvre et
qui est incontestablement un chef-d'œuvre ; on y peut
lire aussi Les Cuirassés de Terre, où bien des années
avant la guerre, Wells fait figurer des engins de
combat qui ressemblent étonnamment à es que furent
les tanks et les chars d'assaut.
La lecture des œuvres de Wells inspire tout de
suite une première remarque : quels qu'ils soient,
ses romans sont d'un extraordinaire réalisme, en ce
sens que la fantaisie la plus imprévue, les inventions
les plus audacieuses, les utopies les plus aventureuses
sont solidement établies sur la réalité; elles s'enche--
vêtrent dans la vie de tous les jours; elles se basent
sur les mœurs, les institutions actuelles, les appli--
cations de la science et des inventions humaines, et l'avenir s'y coordonne merveilleusement avec le présent.
(1) Traduit par Henry D. Davray, Mercure de France.
(2) Traduit par Henry D. Davray et B. Kozakiewicz, Mercure de France.
(3) Traduit par Henry D. Davray et B. Kozakiewicz, Mercure de France.
Du reste, certains romans de Wells démontrent qu'il a, du présent, une perception singulièrement perspicace, et qu'il sait voir les gens et les choses sous un angle d'indulgente malice ou d'implacable réprobation. Ainsi, alternant avec les histoires fan-tastiques, parurent ces tableaux de la vie des humbles que pourrait réclamer le populisme : La Burlesque Equipée du Cycliste, L'Amour et Mr Lewisham, L' Histoire de Mr Polly, Anne Véronique (1) et tant d'autres.
Après la Guerre dans les Airs, Wells ne touche plus que de loin en loin au merveilleux scientifique : on ne le verra plus que rarement se lancer dans de grands essors prophétiques. Il ramène son attention vers « ce qui l'entoure immédiatement. Sa sagacité, sa pénétrante clairvoyance lui font voir les choses telles qu'elles sont. Il arrache les masques; les traits véri-tables des « tragi-comédiens de la vie », comme a dit George Meredith, lui apparaissent et il les montre avec un sens aigu du comique, avec une drôlerie, avec un humour divertissants, avec aussi une colère vengeresse contre les hypocrisies, les impostures et les brigandages de la politique et des profiteurs de toute espèce.
Cela ne lui suffit pas. Sa formation scientifique — son premier ouvrage est un manuel de biologie en deux volumes — l'oblige à scruter le problème sous tous ses aspects, et, comme la connaissance du passé lui manque, il étudie les transformations géologiques de la Terre, l'histoire de l'homme, des races, des peuples, des nations, le colossal déroulement de l'activité humaine sous toutes ses formes : il rédige alors une monumentale Histoire du Monde qui se lit « comme on lit un roman ». Elle est le cadre indis-pensable pour l'étude d'une période quelconque de (1) Ces romans ont été traduits par Henry D. Davray et B. Koza-kicwicz, Mercure de France. la chronologie terrestre ou de l'histoire d'une nation particulière.
« Wells, petite syllabe, grand nom », écrivit jadis J. Ernest-Charles qui commentait avec admiration les romans de notre auteur. Oui, certes, et l'œuvre que, par un incessant labeur, Wells a accumulé, oblige à reconnaître qu'il est l'une des plus prodi-gieuses intelligences de notre époque, et peut-être de tous les temps.
Henry D. DAVBAY.
LA GUERRE DANS LES AIRS (1) D. Davray et B. ^ Guerre dan8 les Airs, traduit par Henry
Kozakiewicz, Mercure de France.
Les immenses aéronefs allemands étaient fois més d'un squelette à côtes d'acier et d'aluminium, recouvert d'une enveloppe extérieure, résistante et non élastique, qui abritait à l'intérieur un ballon à gaz en tissu caoutchouté imperméable, coupé en compartimenta dont le nombre variait de cinquante à cent. Chacune de ces alvéoles, remplie d'hydro-gène, offrait une imperméabilité absolue. On main-tenait l'aérostat à une hauteur voulue par le moyen d'un long ballonnet intérieur, de toile de soie ren-forcée, dans lequel on comprimait de l'air et d'où on l'expulsait, suivant le cas. L'aéronat pouvait être ainsi rendu plus lourd ou plus léger que l'air; les pertes de poids provenant de l'usure du com-bustible, du lancement des bombes, et d'autres causes, étaient aussi compensées par l'admission d'air dans les sections du grand ballon. Cela cons-tituait finalement un mélange explosible dangereux, mais, avec tous ces engins, il y a des risques à pré-voir. La rigidité de l'énorme machine était assurée encore par un axe d'acier, une poutre armée, qui portait à l'une de ses extrémités l'appareil propul-seur et à l'autre l'équipage et les munitions, répartis dans une série de cabines aménagées sous la proue. Le moteur, extraordinairement puissant, était du type Pforzheim, ce triomphe suprême des inventions allemandes; sa marche se réglait par des commandes électriques disposées dans un des compartiments de la proue, qui formait en réalité la seule partie habitable du vaisseau aérien. Si quelque panne survenait, les mécaniciens se rendaient à l'arrière par une échelle de cordes ou par un passage ménagé dans les chambres à gaz. La tendance au roulis se corrigeait en partie par des ailerons horizontaux latéraux, et la direction s'effectuait par deux ailettes verticales qui, normalement, se repliaient comme des ouïes contre chaque côté de la proue. Somme toute, on avait là l'adaptation la plus complète de la forme du poisson aux conditions du vol aérien, avec cette différence, toutefois, que la vessie nata-toire, les yeux et le cerveau se trouvaient au-dessous au lieu d'être au-dessus. Une particularité qui n'avait rien d'aquatique, était l'appareil de télégraphie sans fil qui se balançait sous la cabine d'avant, c'est-à-dire sous le menton même du poisson.
Ces monstres, par temps calme, atteignaient des vitesses de quatre-vingt-dix milles, ou cent cin-quante kilomètres, à l'heure, de sorte qu'ils pouvaient avancer contre n'importe quel vent, excepté un ouragan furieux. Leur longueur variait de huit cents à deux mille pieds et leur force ascensionnelle allait de soixante-dix à deux cents tonnes. L'his-toire n'a pas enregistré combien de ces aéronats possédait l'Allemagne; mais, au cours de sa brève inspection, Bert compta jusqu'à quatre-vingts de ces énormes masses, en une interminable perspec-tive qui s'allongeait sur plusieurs rangs. Telles étaient les armes sur lesquelles l'Allemagne comptait s'appuyer pour répudier la Doctrine de Monroe et réclamer hardiment sa part de l'empire du (Nouveau-- Monde. En outre, elle pouvait recourir aux Dra-chenflieger, de valeur encore inconnue, et qui, montés par un seul homme, servaient à lancer des bombes.
Il n'est pas possible d'estimer la quantité d'énergie intellectuelle et physique que l'on gâchait en pré-paratifs militaires. La Grande-Bretagne dépensait, pour son armée et sa marine, des sommes et des capacités qui, canalisées vers le développement de la culture physique et de l'éducation, auraient fait du peuple britannique l'aristocratie du monde. S'ils avaient consacré à « faire des hommes » les ressources qu'ils gaspillaient en matériel de guerre, les gou-vernements anglais auraient pu instruire et exercer la population tout entière jusqu'à l'âge de dix-huit ans, et tous les Bert Smallways du Royaume-Uni seraient devenus des êtres intelligents et robustes. Au lieu de quoi, on leur agitait des drapeaux sous le nez, jusqu'à l'âge de quatorze ans, en les inci-tant à pousser des acclamations patriotiques ; et enfin on les jugeait capables de quitter l'école pour entreprendre, par exemple, la carrière privée que nous avons brièvement esquissée. La France opérait de similaires imbécillités, l'Allemagne était pire, si possible, et la Russie, avec les charges et les dila-pidations du militarisme, courait à la débâcle et à la ruine. Toute l'Europe s'occupait à produire d'énormes canons et d'innombrables ribambelles de petits Bert Smallways. Par mesure de précaution, les Asiatiques avaient été obligés de détourner dans le même sens les forces nouvelles que la science leur apportait. A la veille de la guerre, il exis-tait au monde six grandes puissances et un essaim de plus petites, chacune s'efforçant par tous les moyens de prendre le pas sur les autres pour l'effica-cité des engins destructeurs et pour l'organisation militaire.
Les grandes puissances se composaient d'abord des États-Unis, nation adonnée au commerce, mais lancée dans les frénésies militaires par les tentatives de l'Allemagne pour s'implanter dans l'Amérique du Sud, — et par les conséquences naturelles des imprudentes annexions de pays arrachés aux griffes même du Japon. Ils entretenaient deux immenses flottes, à l'est et à l'ouest, et, à l'intérieur, ils étaient agités par un violent conflit entre le gouvernement fédéral et les législateurs d'États sur la question du service obligatoire dans la milice défensive. Ensuite, venait l'alliance de l'Asie Extrême-Orientale, l'étroite coalition du Japon et de la Chine, qui, chaque année, s'avançait à pas de géant vers la prédominance dans les affaires mondiales. Enfin restait l'alliance germanique, qui luttait encore pour parfaire son rêve d'expansion impériale et pour imposer la langue allemande à une Europe forcément confédérée. C'étaient là les trois puissances les plus ardentes et les plus agressives.
Beaucoup plus pacifique se montrait l'Empire britannique, périlleusement éparpillé sur le globe et harcelé maintenant par des mouvements insurrec-tionnels en Irlande et parmi les Races Sujettes. L'Empire avait donné, à ces Races Sujettes, les ciga-rettes, les chaussures, le chapeau melon, le cricket, les champs de course, les revolvers à bon marché, le pétrole, le travail d'usine, les journaux à un demi-penny en anglais et dans le dialecte local, les diplômes universitaires peu coûteux, la motocyclette et le tramway électrique. Il avait produit une masse considérable de littérature exprimant un mépris souverain pour les Races Sujettes, qui, d'ailleurs, avaient libre accès à ces élucubrations, et il se con-tentait de croire que rien ne résulterait de ces stimu-lants, parce que quelqu'un avait parlé jadis de « l'Orient Immémorial », et que Kipling avait proféré ces mots inspirés :
L'Est est l'Est, et l'Ouest est l'Ouest,
Et jamais ils ne se joindront.
Au lieu de quoi, l'Egypte, l'Inde et les contrées sujettes en général avaient enfanté des générations nouvelles qui vivaient dans un état d'indignation passionnée et faisaient preuve d'une énergie extrême, d'une activité toute moderne.
Plus pacifiques encore que l'Empire britannique étaient la France et ses alliées, les nations latines, États puissamment armés, certes, mais belliqueux à regret, d'autant plus que, socialement et poli-tiquement, ils étaient à la tête de la civilisation occi-dentale. La Russie demeurait par force une puissance pacifique, divisée en dedans, déchirée entre les révolutionnaires et les réactionnaires également incapables de reconstruction sociale, et elle s'enli-zait dans un désordre tragique de vendetta politique à retours chroniques. Coincés parmi ces colosses qui les régentaient et les menaçaient, les États moindres conservaient une indépendance précaire, au prix d'un armement défensif aussi redoutable que le permettaient les sacrifices qu'ils pouvaient s'imposer.
Il advint ainsi que, dans chaque contrée, une pro-portion énorme et sans cesse croissante d'hommes énergiques et inventifs travaillèrent dans un but offensif ou défensif, à élaborer un formidable matériel de guerre, jusqu'à ce que les tensions accumulées eussent atteint le point de rupture. Chaque puis-sance cherchait à garder secret ses préparatifs, à tenir de nouveaux engins en réserve, à surprendre ce que faisaient ses rivales et à les devancer. Le sentiment de danger qu'engendraient ces décou-vertes affectait l'imagination patriotique de tous les peuples du monde. Tantôt le bruit courait que les Anglais avaient un canon irrésistible, tantôt que les Français fabriquaient un fusil invincible, tantôt que les Japonais expérimentaient un explosif for-midable, ou que les Américains construisaient un sous-marin qui coulerait bas tous les cuirassés. Et chaque fois il en résultait une panique.
L'activité et l'âme des nations étaient accaparées par la pensée d'une conflagration universelle; pour-tant la masse des citoyens formait une démocratie fourmillante, aussi insoucieuse de se battre qu'elle en était mentalement, moralement et physiquement incapable. C'était là le paradoxe de l'époque, de cette période absolument unique dans l'histoire du monde. Un immense matériel, avec l'art et les méthodes stratégiques, se transformait entièrement tous les douze ans, marchant, en un fabuleux progrès, vers la perfection, et cela, alors que les peuples deve-naient de moins en moins belliqueux et qu'il n'y avait plus de guerres.
Cependant, il en vint une, à la fin. Elle fut une surprise, parce que les motifs réels en restaient cachés. Les rapports s'étaient tendus entre les États-Unis et l'Allemagne, à cause de l'intense exaspération provoquée par un conflit de tarifs douaniers et par l'attitude ambiguë de la puissance européenne vis-à-vis de la doctrine de Monroe. Les rapports s'étaient tendus aussi entre les États-Unis et le Japon, à cause de l'éternelle question de la naturalisation des jaunes. Mais, dans l'un et l'autre cas, il ne faut voir là que des prétextes. La véritable cause efficiente, et ignorée, était le perfectionnement, par l'Alle-magne, du moteur Pforzheim, qui rendait facile la construction d'aéronats rapides et parfaitement dirigeables.
A cette époque, l'Allemagne se trouvait de beau-coup dans les meilleures conditions possibles : mieux organisée pour agir vite et en secret, mieux pourvue des ressources de la science moderne, elle avait un personnel officiel et administratif plus expérimenté et plus instruit. Elle le savait, et elle exagérait à ce point cette certitude qu'elle en méprisait les plans secrets de ses voisins. Peut-être aussi que, s'habi-tuant à un excès de confiance en soi, elle laissa se relâcher son service d'espionnage. En outre, il était dans sa tradition d'agir sans scrupules et en dehors de toute considération sentimentale, ce qui pouvait vicier profondément sa politique internationale. Quand elle se vit seule capable de construire de ces engins nouveaux, son intelligence collective frémit en pensant que maintenant l'heure était venue. Une fois de plus, dans l'histoire du progrès, il semblait qu'elle tînt l'arme décisive. Maintenant, elle pourrait frapper et vaincre, — pendant que les autres tâton-naient encore en des expériences décevantes.
Avant tout, il fallait attaquer promptement les États-Unis, parce que là, plutôt qu'ailleurs, était la menace d'un rival aérien. On savait que les États-- Unis possédaient une machine volante d'une valeur pratique considérable, dérivée du modèle Wright; mais rien n'indiquait que l'administration de la guerre, à Washington, eût fait aucune tentative importante pour créer une force militaire aérienne, et il était indispensable de porter le premier coup.
La France disposait d'une flotte aérienne com-posée de dirigeables dont la construction, pour plu-sieurs, remontait à 1908, mais leur vitesse était trop réduite pour qu'ils pussent lutter avec le nou-veau type. Créés dans le seul but de surveiller la frontière de l'Est, ils étaient presque tous trop petits pour transporter un poids supérieur à celui d'une trentaine d'hommes sans armes ni provisions, et aucun ne pouvait franchir plus de quarante milles à l'heure. La Grande-Bretagne, prise, semblait-il, d'un accès de lésinerie, tergiversait et discutait avec l'impérial Butteridge pour l'acquisition de son secret. Encore cet appareil ne pouvait-il être fabriqué en nombre avant plusieurs mois. D'Asie ne venait aucun signe d'activité, ce que les Allemands expliquaient en affirmant que les peuples jaunes étaient dénués d'esprit d'invention. Aucun autre compétiteur à. redouter.
— Maintenant ou jamais! — se disaient les Alle-mands. — C'est le moment de nous emparer de l'air, comme jadis les Anglais se sont emparés des mers, A l'œuvre, avant que les autres soient prêts!...
Ce fut le romanesque, bizarre et cruel prince Karl Albert qui décida l'empereur hésitant à approuver ce grand dessein. Favori de l'esprit impérialiste allemand, il représentait l'idéal du nouveau senti-ment aristocratique, — la chevalerie nouvelle, disait-on, —r- qui régna après que le socialisme, affaibli par ses divisions intestines et son manque de discipline, fut anéanti, et que la richesse se fut concentrée entre les mains de quelques familles. D'obséquieux flatteurs le comparaient au prince Noir, à Alcibiade, à César. Grand, blond, viril et splendidement amoral, il semblait à beaucoup l'in-carnation du Surhomme annoncé par Nietzsche.
La première de ses équipées, qui étonna l'Europe et déchaîna presque une nouvelle guerre de Troie, fut l'enlèvement de la princesse Hélène de Norvège et con refus formel de l'épouser. Puis vint son mariage avec Gretchen Krass, une jeune Suissesse d'une beauté incomparable; puis encore le téméraire sau-vetage, où il faillit laisser sa vie, de trois tailleurs dont le bateau avait chaviré et qui se noyaient près d'Hé-ligoland. Pour cet exploit et pour le récompenser d'avoir enlevé au yacht américain Defender, C. C. I., la coupe internationale, l'empereur lui avait par-donné et l'avait placé à la tête des forces aéronau-tiques de l'armée allemande. Le Prince les déve-loppa avec une énergie et une habileté merveilleuses, résolu, disait-il, à donner à l'Allemagne, l empire du ciel, des mers et de la terre. La passion nationale pour l'agression trouvait en lui son exposant suprême, comme elle trouva, grâce à lui, l occasion ^ de se révéler pleinement dans cette guerre stupé fiante. Mais la fascination qu'il exerçait était plus que nationale. Partout, sa ténacité barbare dominait les esprits, comme autrefois la légende napoléonienne. Des Anglais, dégoûtés des méthodes lentes, com-plexes et civilisées de la politique britannique, se tournaient vers cette figure puissante et opiniâtre. Des Français croyaient en lui. On lui dédiait des odes en Amérique !
Il élabora et provoqua la guerre.
Tout autant que le reste du monde, l'ensemble de la population allemande fut pris a l improviste par la soudaine décision du gouvernement impérial. Cependant, l'imagination germaine était en partie préparée à une telle éventualité par toute une litté-rature de prévisions militaires, qui commence dès 1906, avec Rudolf Martin, auteur non seulement d'un brillant volume d'anticipations, mais aussi de la phrase fameuse : « L'avenir de l'Allemagne est dans les airs ! »
On n'eut aucune nouvelle du combat naval, ce matin-là, ou bien le Prince garda pour lui les radio-grammes qui parvinrent. Un peu après midi, les bulletins commencèrent à se succéder, et l'un d'eux affola le lieutenant, qui entra, gesticulant et surexcité :
— Le Barbarossa désemparé coule à pic, s'excla-mait-il, Gott in Himmel ! Der alte Barbarossa ! Aber welch ein braver Krieger !
Il arpentait la cabine, ne cessant de grommeler en allemand. Tout à coup, il s'adressa à Bert en anglais :
— Songez donc, Smallways! Notre vieux bateau, que nous tenions si propre, si astiqué. Tout est fracassé, mis en pièces, et les camarades aussi sont réduits en miettes!... Gott 1... Des jets de vapeur qui sifflent partout, les flammes qui se tordent en tous sens... le fracas des canons et des projectiles qui éclatent, et vous écrabouillent, quand on est auprès... Tout se disloque, et saute... Rien ne résiste! Et moi qui suis ici, dans les airs!... Si près et si loin! Der alte Barbarossa !
— Et les autres ? questionna Smallways.
— Gott 1... Ah! oui... Nous avons perdu le Karl der Grosse, le plus grand et le meilleur de nos vais-seaux... Un transatlantique anglais s'est jeté au milieu de la bataille, qu'il voulait pourtant éviter, et une collision s'ensuivit avec le Karl der Grosse qui est sérieusement endommagé; il a son avant brisé et il sombre lentement... On se bat dans la tempête. On n'a jamais vu pareille mêlée... D'excel-lents navires et d'excellents soldats de chaque côté... Dans la tempête, dans la nuit, à toute vitesse sur les flots en fureur... Pas moyen de se servir des sous-marins, pas de coups de poignard en dessous... Rien que les canons!... Nous sommes sans nouvelles de la moitié de nos vaisseaux, parce que les mâts sont coupés par les obus. Latitude 30° 38' nord, longitude 40° 31 ouest... Où ça se trouve-t-il ?
Il déplia davantage sa carte et l'examina avec des yeux qui ne voyaient rien.
— Der alte Barbarossa ! Je ne puis penser à autre chose... des obus dans ses machines, les flammes refoulées hors des foyers, les chauffeurs et les méca-niciens brûlés, carbonisés... Des camarades, des amis... c'est le dernier jour!... Pas eu de veine... Désemparé! Coulé à fond! Tout le monde ne peut avoir le dessus dans la bataille, c'est certain! Pauvre vieux Schneider ! Je parie bien qu'il leur en a envoyé plus qu'il n'en a reçu.
Les nouvelles arrivèrent ainsi par fragments toute la matinée. Les Américains perdirent un second bâtiment dont on n'eut pas le nom. Le Hermann fut endommagé en couvrant le Barbarossa. Kurt s'agitait comme un animal emprisonné, montant à la plate-forme d'avant, sous l'aigle, courant à la galerie d'arrière, revenant à ses cartes, parcourant tout l'aéronat. Il communiquait à Bert le sentiment de l'actualité immédiate de cette lutte.
Mais quand Bert descendit à son tour à la galerie, tout était vide et calme; au-dessus, s'étendait un ciel clair d'un bleu noirâtre, et au-dessous, à travers un voile plissé de cirrus ensoleillés et diaphanes, on entrevoyait le vaste train des nuages galopants, qui cachaient l'Océan.
Les moteurs ronflaient et crépitaient, et les deux longues lignes de dirigeables suivaient l'aéronat du Prince, tel un vol de cygnes derrière son guide. A part le bourdonnement trépidant des moteurs, tout était silencieux comme un rêve. Et en bas, quelque part dans le vent et la pluie, les canons rugissaient, les obus mutilaient, fracassaient, émiettaient, et, selon l'antique loi de la guerre, des hommes s'agi-taient, s'exaspéraient, souffraient et... mouraient.
A mesure que la journée s'avançait, la tempête diminuait de violence, et la mer redevenait visible par intermittences. La flotte aérienne gagna les couches inférieures de l'atmosphère, et, au coucher du soleil, l'équipage du Vaterland aperçut, très loin dans l'est, le Barbarossa désemparé. En entendant les hommes se précipiter dans le passage, Bert sortit sur la galerie, où s'étaient rassemblés une douzaine d'officiers qui, au moyen de jumelles, examinaient l'horizon. Deux navires, l'un, un pétrolier vide, très élevé au-dessus de l'eau, l'autre, un transatlantique converti en transport, dansaient sur les flots non loin de l'épave.
Kurt se tenait un peu à l'écart.
— Oott ! fit-il, en abaissant ses jumelles marines. C'est comme si l'on voyait un vieil ami qui aurait le nez coupé et qui attendrait qu'on l'achève!... Der Barbarossa !
Par une soudaine impulsion, il tendit les jumelles à Bert, qui essayait de distinguer le malheureux cuirassé en abritant ses yeux sous sa main.
Jamais Bert n'avait vu spectacle pareil. Ce n'était pas seulement un navire démantelé qui flottait à la dérive, mais une carcasse mutilée, déchiquetée. Ses puissantes machines avaient causé sa ruine. En donnant la chasse à la flotte américaine au cours de la nuit, il avait pris une grande avance sur ses conserves et se trouva seul entre le Sus-quehanna et le Kansas-City. Ceux-ci, s'apercevant de son approche, ralentirent de façon à l'avoir de flanc et prévinrent par signaux le Theodore-Roo-sevelt et le Monitor. A l'aube, le Barbarossa était enfermé. Le combat n'avait pas duré cinq minutes qu'apparaissaient, à l'est, le Hermann, et, à l'ouest, le Fürst-Bismarck, qui obligèrent les Américains à fuir, non sans qu'ils eussent eu le temps de lacérer et de disloquer leur ennemi ; ils avaient passé sur lui toute la colère accumulée pendant leur pénible retraite. Bert ne vit plus qu'un amas fantastique de métal désarticulé, déchiré, émietté, sans qu'il pût reconnaître aucune des parties du navire, sinon par leur position.
— Gott ! gronda Kurt, reprenant les jumelles que Bert lui tendait. Gott ! Da waren A lbrecht... der gute Albrecht und der alte Zimmermann... und von Rosen !
Longtemps après que le Barbarossa eut été englouti dans la brume, le lieutenant demeura sur la galerie, les jumelles aux yeux, et, quand il revint à sa cabine, il était pensif et taciturne.
— C'est un rude jeu, Smallways! dit-il enfin. Oui, cette guerre est un rude jeu. On voit les choses sous un jour différent, après le spectacle de tout à l'heure. Il a fallu bien des hommes pour construire le Barbarossa et bien des hommes pour le monter... des hommes comme on n'en rencontre pas de pareils tous les jours... Albrecht... il y en avait un qui s'appe-lait Albrecht... il jouait de la cithare et il improvisait... Où est-il à présent ?... Lui et moi, nous étions des amis intimes, à la manière allemande...
Pendant la nuit, la bataille navale et la poursuite étaient entrées dans une phase nouvelle. Très habile-ment, les Américains avaient rapproché les extré-mités de leur ligne de marche et s'étaient formés en colonne, au sud de la flotte dispersée des Allemands. Puis, avant le jour, ils avaient viré de bord et mi s le cap, en ordre serré, sur le nord, avec l'idée de passer à travers la ligne de bataille allemande et de tomber sur le convoi de ravitaillement qui se dirigeait vers New-York. La situation avait changé, depuis que les adversaires étaient entrés en contact. A présent, l'amiral américain O'Connor était informé de l'exis-tence des dirigeables, et il ne s'inquiétait plus de Panama, d'où on l'avait prévenu que la flottille de sous-marins était arrivée et que le Delaware et l' Abraham Lincoln, deux des plus récents et des plus puissants cuirassés, étaient signalés à Rio-Grande, sur la côte du Pacifique, à l'extrémité du canal. Cependant, sa manœuvre fut retardée par une explo-sion de chaudières à bord du Susquehanna. A l'aube, ce bâtiment se trouva en vue, et bientôt si près du Bremen et du Weimar que l'action s'engagea instan-tanément, et que, devant l'alternative de laisser le navire soutenir seul la lutte ou de risquer une attaque générale, O'Connor prit ce dernier parti. Ce n'était pas, à coup sûr, une résolution désespérée. Bien que plus nombreux et plus puissants, les Allemands s'échelonnaient sur une distance de plus de quarante-cinq milles : avant qu'ils pussent se rassembler, la colonne compacte des sept vaisseaux américains avait des chances pour les mettre un à un hors de combat.
Le jour se leva, gris et nuageux, et ni le Bremen ni le Weimar ne s'étaient rendu compte qu'ils avaient à affronter d'autres cuirassés que le Susquehanna, quand, tout à coup, l'escadre entière surgit à une distance d'un mille et fonça sur eux. Telle était la situation, lorsque le Vaterland apparut dans le ciel. Les lueurs rouges que Bert avait entrevues prove-naient de l'infortuné Susquehanna, que l'incendie dévorait à l'avant et à l'arrière, mais qui se défendait encore avec deux de ses canons, en naviguant lente-ment vers le sud. Le Bremen et le W eimar, tous deux atteints en divers endroits, s'éloignaient dans la direc-tion du sud-ouest. Guidée par le Theodore-Roosevelt, la flotte américaine passa derrière eux, chaque unité leur envoyant successivement quelques projectiles, et les séparant du Fürst-Bismark, qui avançait à toute vitesse, venant de l'ouest.
Bert ignorait les noms de ces navires, et, long-temps, à vrai dire, trompé par les évolutions des combattants, il prit les Américains pour les Alle-mands et vice-versa. H observa une colonne de six vaisseaux de guerre lancés à la poursuite de trois autres, au secours desquels un nouveau venu accou-rait, mais le fait que le Bremen et le Weimar se mirent à tirer sur le Susquehanna bouleversa toutes ses supputations. Puis, un bon moment, il fut absolu-ment désorienté. Le fracas des canons le déroutait aussi; ils ne semblaient plus détoner avec un éclat assourdissant; c'était une explosion nette, sèche et, à chaque jet de flammes, Bert sentait son cœur bondir dans l'attente du choc imminent. De plus, il voyait ces cuirassés, non plus de profil comme sur les images, mais de plan et curieusement aplatis et raccourcis. Sur la plupart, les ponts étaient déserts, mais par endroits de petits groupes d'hommes s'abritaient derrière des bastingages d'acier. Les longs nez agités des grands canons lançaient des éclairs transparents, et, sur les flancs, l'activité des pièces à tir rapide retenait surtout l'attention. Les bâtiments américains, mus par des turbines à vapeur, avaient de deux à quatre cheminées; les bâtiments allemands, munis de moteurs à explosion qui faisaient un ronflement extraordinaire, flottaient beaucoup plus affaissés sur l'eau. Les bateaux amé-ricains, à cause de leur système de propulsion, étaient plus larges et d'un contour plus gracieux.
Ces navires aplatis combattaient avec toute leur artillerie, secoués par d'immenses vagues basses, sous la clarté froide et nette de l'aube. Et le spec-tacle se déplaçait selon le large balancement ryth-mique du dirigeable.
De toute la flotte aérienne, seul le Vaterland entra en scène. Il plana au-dessus du Theodore-- Roosevelt, réglant sa vitesse sur celle du cuirassé, dont toutes les machines donnaient à pleine puis-sance et dont l'équipage pouvait par intermittences entrevoir l'ennemi à travers le voile mouvant des nuages. Le reste des aéronefs allemands demeurait au-dessus de la couche opaque, à une hauteur de six à sept mille pieds, communiquant avec l'aéronat de l'état-major au moyen de la télégraphie sans fil, mais évitant de s'exposer à l'artillerie navale.
On ignore exactement à quel moment les infor-tunés Américains constatèrent la présence de cet élément nouveau dans la lutte. Aucun récit de cet épisode n'a survécu. Nous ne pouvons que nous imaginer du mieux que nous pourrons quelle dut être l'impression du marin tout absorbé par la bataille lorsque, levant soudain les yeux, il découvrit au-dessus de sa tête cette gigantesque forme muette, de dimensions plus vastes que celles d'aucun cui-rassé, avec en poupe un immense pavillon allemand. Bientôt, à mesure que le ciel s'éclaircit, des monstres identiques apparurent de plus en plus nombreux, et, dédaigneux de toute artillerie et de tout blin-dage, accordèrent leur allure pour suivre les navires qui combattaient.
Pas une fois on ne tira le canon contre le Vater-land, mais on essaya de quelques coups de fusil, et c'est seulement par un hasard malchanceux qu'un homme fut mortellement atteint à bord du diri-geable, qui, du reste, ne prit de part directe au combat que vers la fin. Le Vaterland planait au-dessus de la flotte américaine, destinée à périr, tandis que le Prince dirigeait par la télégraphie sans fil les mouvements de ses conserves. Pendant ce temps, le Vogelstem et le Preussen, remor-quant chacun une demi-douzaine de Drachenflieger, voguaient à toute vitesse et descendaient, à travers les nuées, à cinq milles en avant des premiers vais-seaux américains. Immédiatement, le Theodore-- Roosevelt pointa sur eux les gros canons de sa tou-relle d'avant, mais les obus éclatèrent bien au-dessous du Vogtlslem. Aussitôt une douzaine de Drachen-flieger se détachèrent des dirigeables et partirent à l'attaque.
Bert, le buste à demi sorti de la fenêtre de sa cabine, assista à cette première rencontre de l'aéro-plane et du cuirassé. Les bizarres Drachenflieger allemands, avec leur unique pilote, leurs grandes ailes plates, leur tête carrée, leur carcasse munie de roues, avaient pris leur essor comme un vol d'oiseaux.
— Nom de nom! s'écria Bert.
Vers la droite, l'un des aéroplanes piqua folle-ment du nez, se redressa presque perpendiculairement, explosa avec un bruit énorme et s'abîma en flammes dans la mer. Un autre descendit plonger obliquement dans les flots et se brisa en mille morceaux au moment où il frappa la surface. Au-dessous, sur le pont du Theodore-Roosevelt, des êtres humains minuscules, raccourcis au point qu'on ne distinguait que leur tête et leurs pieds, se précipitaient en tous sens et épaulaient des armes pour tirer sur les assaillants. Le Drachenflieger le plus rapide passa au-dessus du cuirassé américain et laissa tomber sur la tourelle d'avant une bombe qui éclata avec un fracas terrible auquel répliqua une volée de coups de fusil. Les pièces à tir rapide se mirent de la partie, et au même instant le cuirassé allemand Fürst-Bismarck logeait un obus dans les blindages de son adversaire. Un second et un troisième aéroplanes glissèrent au-dessus du vais-seau américain en lui jetant des bombes; un qua-trième, dont le pilote avait été atteint par une balle, culbuta et s'abattit entre les cheminées déchiquetées du navire et les arracha en sautant lui-même. Bert eut le temps d'entrevoir la petite forme noire du pilote lancé hors de sa machine démolie, et retom-bant comme un paquet flasque, anéanti aussitôt dans le flamboiement furieux de l'explosion.
Une autre explosion se produisait au même ins-tant à l'avant du vaisseau amiral américain; un énorme fragment de métal s'en détachait, allait s'engloutir dans les flots en projetant des hommes de tous côtés et laissant une cavité béante dans laquelle un aéroplane fit choir promptement une bombe enflammée.
Alors, avec une cruelle netteté, dans l'impitoyable clarté du jour qui grandissait, Bert aperçut une multitude de menus animalcules convulsivement actifs dans le sillage écumant du Theodore-Roosevelt. Qu'était-ce ? Des hommes ? Impossible!... Ces petites créatures mutilées se débattant dans les remous déchiraient de leurs doigts crispés l'âme de Bert.
— Mon Dieu!... mon Dieu!... pleurnichait-il.
Bientôt il n'y eut plus rien, et la proue noire de l' Andrew-Jackson, défiguré par la dernière bordée du Bremen qui sombrait, sépara en deux longues vagues symétriques les eaux qui avaient englouti les naufragés. Haletant d'horreur, Bert, un instant aveuglé par les larmes, ne discerna plus rien de cette désolation.
Tout à coup, avec un fracas formidable, dans lequel, pour ainsi dire, se confondit un éparpillement de détonations moindres, le Susquehanna, dérivant à trois milles vers l'est, sauta et disparut brusquement dans un bouillonnement de flots en furie. Pendant un moment, ce ne fut qu'un chaos liquide qui éruc-tait, en un tumulte ininterrompu, de la vapeur, de l'air, du pétrole, des morceaux de métal et de bois, et aussi des hommes.
La catastrophe produisit comme un arrêt dans la bataille, et l'arrêt sembla fort long à Bert. Il chercha des yeux les Drachenflieger. Les débris de l'un d'eux flottaient par le travers du Monitor; plu-sieurs avaient disparu, lançant au passage des bombes sur la colonne des cuirassés américains : d'autres, apparemment indemnes, étaient tombés à l'eau ; trois ou quatre évoluaient encore dans les airs,
PAOES CHOISIES 30 décrivant à présent de vastes cercles pour regagner leur dirigeable. Les cuirassés américains n'étaient plus en formation de colonne ; le Theodore-Roo-sevelt, très endommagé, filait vers le sud-est, et Y Andrew-Ja,el-son, fortement délabré, sans cepen-dant qu'eussent souffert ses organes essentiels, se risquait entre le vaisseau amiral et le Fürst-Bi8marck pour intercepter le feu de ce cuirassé ennemi encore intact. Vers l'ouest, l'Hermann et le Oermanicus s'approchaient, prêts à prendre part au combat.
Après le désastre du Susquehanna, Bert perçut un bruit semblable au grincement d'une porte mal huilée : c'étaient les acclamations répétées de l'équi-page du Fûrst-Bismarck.
Semblant répondre à ces clameurs, le soleil apparut, les eaux sombres devinrent lumineusement bleues et un torrent de clarté dorée inonda le monde, — ce fut un sourire soudain dans une scène de carnage et d'horreur. Comme par magie, le voile des nuages s'était évanoui, et le ciel révélait toute la flotte aérienne allemande, qui s'abattait de conserve sur sa proie.
Les canons se remirent à tonner, mais les cui-rassés n'étaient pas construits pour résister à des assaillants tombant du zénith. Les volées de mous-queterie dirigées sur les aéronats demeurèrent sans effet, à part quelques balles qui tuèrent ou blessèrent par hasard une douzaine d'hommes. L'escadre amé-ricaine était dispersée : le Susquehanna avait coulé; le Theodore-Roosevelt, épave surchargée de décombres, son artillerie hors de combat, ne gouvernait plus, et le Monitor était visiblement démantelé. Ces deux derniers avaient cessé le feu, de même que le Bremen et le Weimar, de sorte que les quatre vaisseaux restaient à portée de canon les uns des autres, en une trêve involontaire, avec chacun son pavillon hissé à l'arrière. Seuls, maintenant, quatre cuirassés américains, VAndrew-Jacslcon en tête, cinglaient à toute vapeur vers le sud-est. Le Fiirst-Bismarck, l' H ermann et le Germanicus leur donnaient parallèle-ment la chasse, les criblant d'obus. A ce moment, le Vaterland s'éleva lentement dans les airs, préparant le dénouement du drame.
Rangés en file, une douzaine de dirigeables se lancèrent sans hâte, mais de toute la puissance de leurs moteurs, à la poursuite de la flotte ennemie. Jusqu'à ce qu'ils l'eussent rattrapée, ils planèrent à une hauteur de deux mille pieds. Alors, descendant rapidement et prenant une vitesse un peu plus grande que celle des navires, le premier aéronat déversa sur le pont légèrement blindé du dernier cuirassé une pluie de bombes qui le transforma en un foyer crépitant. Ainsi les monstres volants passèrent l'un après l'autre au-dessus de leurs cibles échelon-nées, et chacun d'eux aggrava les dégâts qu'avait causés son prédécesseur. Les artilleurs américains se turent, à part quelques héroïques obstinés, et les bâtiments continuèrent à naviguer à toute allure, tenaces, sanglants, déchiquetés, indomptables, cra-chant des volées de balles contre leurs assaillants aériens, et canonnés sans pitié par les cuirassés allemands. Mais Bert n'entrevoyait plus l'escadre des États-Unis que par intermittences, entre les masses énormes des dirigeables qui s'acharnaient sur elle.
Soudain, il remarqua que, la bataille reculant dans le lointain, les proportions des combattants diminuaient et le vacarme s'assourdissait : le Vater-land s'élevait dans les airs, sans bruit et régulière-ment. Bientôt, la déflagration des canons cessa de se répercuter dans sa poitrine et ne parvint plus à son oreille qu'atténuée par la distance; les quatre vaisseaux muets n'étaient plus, à l'est, que de gros points sombres... mais étaient-ils bien quatre ? Bert parcourut l'horizon et ne discerna plus, dans une traînée de soleil, que trois de ces épaves fumantes. Le Bremen avait mis à l'eau deux embarcations. Le Theodore-Roosevelt descendait aussi des canots, où de minuscules objets, ballottés par les larges vagues de l'Océan, essayaient de grimper.
Tout ce tumulte impétueux dérivait vers le sud-est, de plus en plus réduit pour la vue et pour Foule. L'un des aéronats, incendié, reposait sur les flots, monstrueuse fournaise de flammes, et, à l'horizon, au sud-ouest, surgirent l'un après l'autre trois cui-rassés allemands, accourant de toute la puissance de leurs machines pour renforcer la première escadre.
Les dirigeables allemands étaient à peine en vue des flots de l'Atlantique, et la première flotte asia-tique était à peine annoncée dans la Haute Birmanie, que le fantastique édifice du crédit et de la finance, qui avait soutenu économiquement le monde depuis un siècle, branla sur ses bases et s'écroula. Dans toutes les Bourses de la terre, ce fut une avalanche de titres que les porteurs voulaient vendre; les banques suspendirent leurs paiements, les affaires furent paralysées et cessèrent; par une sorte d'élan acquis, les manufactures demeurèrent actives, ache-vant les commandes de clients en déconfiture ou massacrés déjà. Cette cité de New York, que Bert admira, se débattait, malgré toute la splendeur de ses lumières et de son mouvement, dans un krach économique et financier, sans exemple dans l'histoire. Le torrent des approvisionnements diminuait et, avant que la guerre mondiale eût duré quinze jours (vers le temps à peu près où le mât de fortune fut planté dans le désert du Labrador), il n'existait plus une ville au monde, en dehors de la Chine, où le gouvernement et les autorités locales n'eussent adopté des mesures de circonstance pour obvier au manque de nourriture et à l'encombrement des gens sans emploi.
La guerre aérienne, une fois déchaînée, devait presque fatalement entraîner la désorganisation sociale. Les Allemands furent les premiers à discerner cette conséquence, lors de leur attaque contre New-- York; ils constatèrent qu'un aéronat possède un énorme pouvoir de destruction sur tout ce qui s'étend au-dessous de lui, mais qu'il est à peu près incapable d'occuper et de maintenir en état de soumission une position qui s'est rendue. En face de populations citadines souffrant de la débâcle économique, exas-pérées par la famine, cette impuissance relative des flottes aériennes permit nécessairement des collisions violentes et funestes; de sorte que, sous la menace même des aéronat s évoluant inactifs dans les airs, des troubles sanglants éclataient et la guerre civile régnait. Jamais encore on n'avait enregistré une pareille perturbation, à moins qu'on n'en prenne comme une image réduite l'attaque de quelque vaste agglomération sauvage ou barbare par un navire de guerre au xixe siècle, ou l'un de ces bombarde-ments navals qui déparent l'histoire de l'Angleterre à la fin du xvnie siècle. Ce furent alors des destruc-tions et des massacres qui laissaient vaguement prévoir les atrocités de la lutte aérienne. De plus, avant le XXe siècle, on n'avait eu qu'un exemple, et relativement sommaire, avec l'insurrection de la Commune de Paris, en 1871, de ce dont était capable une population urbaine moderne en temps de conflit armé.
Les mêlées aériennes révélèrent une autre parti-cularité qui eut son contre-coup sur le bouleverse-ment social. Les aéronats militaires ne pouvaient à peu près rien les uns contre les autres. Il leur était facile de lancer, avec les effets les plus meurtriers, une pluie d'explosifs sur tout ce qui se trouvait au-dessous d'eux. Les villes et les campagnes, les forts et les navires étaient à leur merci; mais, à moins qu'ils fussent disposés à un abordage qui devenait un suicide, ils étaient complètement impuissants à se causer mutuellement d'importants dommages. Le seul armement des énormes dirigeables allemands, aussi gigantesques que les plus grands transatlan-tiques, consistait en un canon-revolver qu'on aurait pu aisément, avec tous ses accessoires, charger sur deux mules. En outre, quand il devint évident que la domination de l'air ne s'obtiendrait pas sans combat, les soldats aéronautes et aérostiers furent pourvus de petites carabines à balles explosibles chargées d'oxygène et de substances inflammables. Mais, somme toute, les dirigeables n'étaient pas mieux fournis, en fait de cuirassement et d'armement, que la plus petite canonnière. En conséquence, lorsque ces monstres devaient en venir aux prises, ou bien ils manœuvraient pour s'élever et pour dominer l'adversaire, ou bien ils s'abordaient comme des jonques, et leurs équipages combattaient en se lançant des bombes, en luttant corps à corps, tout comme au moyen âge. Les risques de chavirer et de choir sur le sol équilibraient, pour l'assaillanb, les chances de victoire. Aussi remarque-t-on, chez les amiraux aériens, après leurs premières expériences, une tendance croissante à éviter la défensive et à chercher plutôt l'avantage moral d'une contre-attaque.
Si, en vue des résultats immédiatement décisifs, les dirigeables se montraient insuffisants, les aéro-planes apparaissaient aussi ou trop instables, comme ceux des Allemands, ou trop légers comme ceux des Japonais. Plus tard, il est vrai, les Brésiliens firent usage de machines volantes de type et de dimensions tels qu'elles pouvaient attaquer les dirigeables, mais ils n'en construisirent qu'un petit nombre dont ils se servirent seulement chez ceux, et on n'en retrouva plus trace par la suite.
Les luttes aériennes étaient donc extraordinaire-ment dévastatrices, et demeuraient cependant tout à fait indécises. Ce genre d'hostilités offrait c£ trait unique, de laisser chacun des belligérants exposé aux représailles de l'ennemi. Dans toutes les précé-dentes formes de guerre, sur terre ou sur mer, le vaincu était rapidement mis hors d'état d'envahir le territoire de son antagoniste et d'inquiéter ses communications. On combattait sur un front de bataille, et, derrière ce front, le vainqueur, ses appro-visionnements et ses ressources, ses villes, ses manu-factures, son capital, le pays entier, restaient en sécurité. Lors d'une campagne navale, quand il avait anéanti les escadres de l'adveisaire, le vainqueur bloquait ses ports, s'emparait de ses stations de charbon et donnait la chasse à tous les navires qui menaçaient ses propres ports. Etablir un blocus et investir des côtes demeure dans la limite des choses possibles, mais comment bloquer et cerner la surface entière d'un pays ? Il faut un long temps pour cons-truire des croiseurs, armer des corsaires, et l'on ne peut les emballer et les transporter subrepticement d'un point à un autre. Dans la guerre aérienne, le vainqueur, même s'il annihilait la flotte antagoniste, était contraint de surveiller toute la contrée ennemie, de découvrir et de détruire tous les chantiers où il serait possible de construire des engins nouveaux et peut-être plus redoutables. La nécessité impérieuse s'imposait pour lui d'emplir le ciel de dirigeables, par conséquent de les construire par milliers et de former des aéronautes par centaines de milliers. Un aéronat dégonflé peut aisément se dissimuler sous un hangar, dans une rue de village, dans un bois; un aéroplane démonté est encore moins encom-brant.
Dans les airs, en outre, toutes les directions mènent partout. Il n'y a ni passages, ni défilés, ni détroits, où l'on puisse dire d'un adversaire : « Pour assiéger ma capitale, il faut qu'il débouche par ici. »
Ce n'était donc par aucune des méthodes établies qu'on pouvait mettre fin aux hostilités. La flotte du parti A, comprenant un millier de dirigeables, a défait la flotte du parti B, et, évoluant au-dessus de la capitale du vaincu, menace de la bombarder si B ne capitule. Par la télégraphie sans fil, B réplique qu'en ce moment même une de ses escadres aériennes, composée de trois aéronefs corsaires à grande vitesse, bombarde la principale ville manufacturière de A. Celui-ci dénonce comme pirates les aéronefs de B, bombarde sa capitale, se lance à la poursuite des corsaires, tandis que B, dans un état de surexcitation passionnée et d'héroïsme indomptable, se met à l'œuvre au milieu de ses ruines, fabrique de nouveaux vaisseaux aériens et des approvisionnements d'ex-plosifs, qui, du reste, profitent à A. La guerre devient ainsi forcément une guérilla universelle, impliquant inévitablement l'élément civil et tout l'appareil de la vie sociale.
Le monde ne s'attendait pas à ces aspects de la lutte aérienne. Nulle sagacité clairvoyante n'avait déduit ces conséquences, qui, si on les avait présagées, auraient pu être réglées par la Conférence Univer-selle de la Paix dès 1900. Mais l'invention mécanique se développait avec une rapidité d'allure que ne parvenait pas à suivre l'organisation intellectuelle et sociale, et le monde, avec ses vieux drapeaux, son absurde tradition des nationalités, sa presse populaire, ses impérialismes et ses passions plus populaires encore, ses bas mobiles commerciaux, ses vulgarités et ses mensonges habituels, ses hypocrisies et ses conflits de race, fut surpris par la catastrophe. Une fois la guerre commencée, rien ne l'arrêta plus. Le fragile édifice du crédit, — qui avait des proportions que nul n'avait prévues, et qui avait tenu dans une dépendance réciproque des centaines de millions d'hommes, sans que personne s'en rendît clairement compte, — s'effondra dans la panique. Partout, dans l'atmosphère, les dirigeables évoluaient, faisant pleu-voir les bombes, détruisant tout espoir même de relèvement, et partout, sur terre, régnait le cata-clysme économique, l'émeute et le désordre social, la famine qui exaspérait les foules sans travail. Toutes les intelligences dirigeantes et créatrices qui guidaient les nations avaient été emportées dans le torrentueux écroulement. Les journaux et les documents histo-riques qui survivent de cette période répètent le même récit : les villes privées de leurs approvisionne-ments, les citoyens affamés et chômant, se pressant par les rues; les administrations désorganisées, rem-placées par l'état de siège; des gouvernements pro-visoires et des comités de défense, et, dans le cas de l'Inde et de l'Egypte, des comités insurrectionnels se chargeant d'armer les populations, de distribuer l'artillerie aux révoltés, et de fabriquer précipitam-ment des dirigeables et des aéroplanes.
On entrevoit cet universel tohu-bohu, par inter-mittences, comme à travers un voile de nuages qui se déchire. C'est la dissolution d'une époque, l'anéan-tissement d'une civilisation qui s'était fiée au machi-nisme, et qui vit la machine devenir l'instrument de sa ruine.
Alors que l'effondrement des grandes civilisations précédentes, celle de Rome, par exemple, avait été l'œuvre de plusieurs siècles, s'était produit phase après phase, comme un homme vieillit et meurt, le cataclysme qui anéantit notre civilisation survint tout à coup, comme la locomotive ou l'auto qui écrase le piéton, et la destruction qu'il causa fut rapide et définitive.
Les premières rencontres de la guerre aérienne furent sans doute déterminées par le désir d'appliquer l'ancienne tactique navale, qui consistait à recon-naître les positions de la flotte ennemie et à l'anéantir. Il y eut ainsi, tout d'abord, la bataille de l'Oberland bernois; les dirigeables italiens et français, en route pour prendre de flanc le parc aérostatique de Fran-conie, furent assaillis par l'escadre suisse d'expéri-mentation, au secours de laquelle arrivèrent, plus tard, dans la journée, les dirigeables germaniques. Puis ce fut la lutte rapide entre les aéroplanes anglais du type Winterhouse-Dunne et trois infortunés aéronats allemands. Ensuite se place, dans le nord de l'Inde, l'attaque de l'établissement aéronautique anglo-hindou, qui se défendit pendant trois jours contre des forces écrasantes, et fut finalement détruit de fond en comble.
Simultanément, commença la formidable lutte entre les Allemands et les Asiatiques, lutte connue sous le nom de Bataille du Niagara (à cause de l'objet qu'avaient en vue les Jaunes dans cette affaire) et qui se transforma en un conflit épars sur la surface d'un continent. Les aéronats allemands qui purent échapper atterrirent et se rendirent aux Améri-cains, qui les garnirent d'un nouvel équipage. Finalement ce ne fut plus qu'une série d'engagements héroïques et impitoyables entre, d'une part les Amé-ricains sauvagement résolus à exterminer leurs ennemis, et, d'autre part, les envahisseurs jaunes campés sur le rivage du Pacifique et appuyés par une flotte navale immense qui les renforçait sans cesse. Dès le début, les hostilités furent menées avec une âpreté implacable : pas de quartier et pas de prisonniers. Avec une féroce et magnifique éner-gie, les Américains construisirent des aéronefs qu'ils lancèrent l'un après l'autre dans la lutte et qui périrent dans leur choc contre les multitudes asiatiques. Toute autre activité fut subordonnée à cette guerre et, par elle, bientôt la population entière vécut et mourut. Mais on verra que la race blanche ne tarda pas à trouver dans l'aéroplane de Butteridge un engin qui put se mesurer contre les machines volantes des Asiatiques.
L'invasion jaune effaça complètement le conflit germano-américain, qui, à ce moment, disparaît de l'histoire, après avoir été, à lui seul, suffisamment tragique. A la nouvelle de la destruction de New-- York, l'Amérique s'était levée d'un seul élan, résolue à endurer mille morts plutôt que de se soumettre à l'Allemagne. Obstinément décidés à briser toute résistance, et exécutant les plans conçus par le Prince, les Allemands s'étaient emparés de la ville de Niagara, et de ses gigantesques stations d'énergie électrique, avaient chassé tous les habitants et fait le vide aux environs jusqu'à Buffalo. Aussitôt qu'ils furent informés de la déclaration de guerre de la France et de l'Angleterre, ils ravagèrent aussi le territoire canadien dans un rayon de plus de dix milles. Puis en un va-et-vient continu, comme des abeilles quittant et rejoignant la ruche, ils transportèrent sur la côte de l'Est les hommes et le matériel, que leur flotte navale avait amenés d'Europe.
C'est alors que survinrent les forces asiatiques, et c'est dans cette attaque de la base allemande d'opé-rations que l'Orient et l'Occident se heurtèrent pour la première fois et qu'on put entrevoir l'issue finale.
Une des singularités nombreuses de cette lutte aérienne provenait du secret profond dans lequel les escadres d'aéronefs avaient été préparées. Chaque puissance n'avait eu vent que de la façon la plus vague des projets de ses rivales, et la nécessité du secret réduisait au strict minimum les manœuvres d'expérimentation. Les constructeurs de dirigeables et d'aéroplanes n'avaient jamais su clairement quels antagonistes leurs machines auraient à affronter, et la plupart n'avaient même pas imaginé qu'elles auraient jamais à combattre dans les airs : ils les aménageaient uniquement pour le lancement de bombes explosives sur le sol. Ainsi avaient procédé les Allemands, et la flotte de Franconie ne possédait comme arme offensive que son canon-revolver installé à la proue. Ce ne fut qu'après la bataille de New-- York qu'on distribua aux hommes de courtes cara-bines à balles explosives. Théoriquement, les Dra-chenflieger constituaient la véritable arme offen-sive; ils étaient, déclarait-on, les torpilleurs de l'air, et l'aéronaute avait pour tactique de fondre sur l'adversaire et de le cribler de bombes au passage. Mais, en pratique, ces appareils étaient d'une insta-bilité déplorable, et, dans les engagements qui eurent lieu, un tiers à peine réussirent à regagner le diri-geable auquel ils étaient attachés. Le reste fut démoli par les projectiles ennemis, ou alla s'abîmer à terre.
Dans la flotte alliée des Chinois et des Japonais, la même distinction était faite entre les dirigeables et les machines de combat plus lourdes que l'air : les uns et les autres appartenaient à un type entière-ment différent des modèles occidentaux, et presque tous les détails étaient dus à l'invention des ingé-nieurs asiatiques, — ce qui témoigne éloquemment de la vigueur avec laquelle ces grands peuples s'assi-milèrent et perfectionnèrent les méthodes scienti-fiques européennes. Au nombre de ces ingénieurs, l'un des plus remarquables était Mohini K. Chatterjee, un condamné politique jadis attaché au parc aéro-nautique de Lahore.
Le dirigeable allemand avait la forme d'un poisson, avec un avant arrondi. L'aéronat asiatique avait aussi la forme d'un poisson, mais se rapprochant plutôt de la raie ou de la sole que de la morue ou du goujon; le dessous en était large et plat, sans aucune fenêtre ni ouverture, excepté dans la ligne centrale. Les cabines occupaient l'axe, avec une sorte de pont-promenade au-dessus, et les alvéoles de gonflement et les ballonnets donnaient à l'appareil l'aspect d'une tente cerclée, comme celle des romanichels, mais plus écrasée. L'aéronat allemand était essentiellement un ballon dirigeable plus léger que l'air. L'aéronat asiatique, à peine plus léger que l'air, glissait à travers l'atmosphère avec une vélocité beaucoup plus grande, mais avec une stabilité infiniment moindre; à la proue et à la poupe deux canons, — celui d'arrière de plus fort calibre, — lançaient des projectiles inflammables. En outre, de chaque côté, des sortes de casemates abritaient des fusiliers. Si réduit que fût cet armement en comparaison de celui de la plus petite canonnière, il était suffisant cependant pour donner à ces engins une réelle supé-riorité sur les dirigeables monstres des Allemands. Grâce à leur vitesse plus grande, ils manœuvraient de façon à se placer derrière leur adversaire ou au-dessus. Ils s'aventuraient même à passer impétueuse-ment dessous, en évitant de se trouver immédiate-ment sous les soutes à munitions, puis, une fois cet exploit accompli, ils pointaient leur canon d'arrière sur l'ennemi et envoyaient dans ses compartiments à gaz des obus d'oxygène et des bombes enflammées.
La force des Asiatiques ne provenait pas telle-ment de leurs dirigeables que de leurs aéroplanes. A part la machine de Butteridge, ceux-ci furent à coup sûr les plus redoutables engins « plus lourds que l'air » qu'on ait jamais connus. Ils avaient été inventés par un artiste japonais, et différaient beau-coup du Drachenflieger allemand, qui procédait davantage du cerf-volant. Les aréoplanes asiatiques étaient munis d'ailes latérales flexibles curieuse-ment incurvées, pareilles à celles du papillon, inflé-chies, faites d'une substance ressemblant à du celluloïd et recouvertes d'une soie aux couleurs brillantes. Ils se terminaient par une longue queue d'oiseau-mouche. Par les crampons qui garnissaient l'extré-mité des ailes, comme des grimes de chauve-souris, la machine volante pouvait harponner et déchirer les parois des dirigeables. L'aviateur s'installait entre les ailes, au-dessus d'un moteur transversal à explosion, qui ne présentait aucune différence essentielle avec les moteurs employés à cette époque pour les motocyclettes légères. Au-dessous était adaptée une grande hélice. A cheval sur une selle, comme dans le monoplan Butteridge, le pilote portait, en plus de sa carabine à balles explosibles, un large sabre à double tranchant. Aucun de ces détails, aucune de ces disparités, n'étaient clairement connus de ceux qui se mesurèrent dans la monstrueuse bataille qui se livra au-dessus des grands lacs d'Amérique.
Chaque parti engagea la lutte contre il ne savait quoi, dans des conditions entièrement nouvelles et avec des appareils qui, même en restant sur la défen-sive, pouvaient provoquer les surprises les plus déconcertantes. Les plans d'actions combinées, les essais de manœuvres collectives étaient bouleversés dès le premier contact, comme cela s'était passé lors des rencontres de cuirassés au siècle précé-dent. Chaque capitaine reprenait alors son action individuelle et agissait selon ses propres inspira-tions; l'un voyait le triomphe dans ce que l'autre estimait un motif de fuite et de désespoir.
Mais la civilisation ne sombra pas sans de colos-sales et d'héroïques résistances. Du bouleverse-ment social, surgirent des ligues patriotiques, des groupements de citoyens intègres, des comités improvisés, des individus, princes ou édiles, qui s'efforcèrent de maintenir l'ordre sur terre, et d'écarter toute menace du ciel. Mais ce double effort leur fut fatal et, au moment où l'épuisement des ressources mécaniques de la civilisation libère les cieux de toute trace d'aéronats, l'Anarchie, la Famine et la Peste triomphent sur la terre.
Les grandes nations et les empires ne sont plus que des noms sur les lèvres des hommes. Partout, des ruines, des morts sans sépulture, des survivants amaigris, blêmes, et dans une mortelle apathie. Des troupes de voleurs, des comités de vigilance, des bandes de guérillas exercent le pouvoir sur telle partie de territoire; d'étranges fédérations et asso-ciations se forment et se dissolvent; des fanatismes religieux, que suscite le désespoir, étincellent dans les yeux fiévreux des affamés.
C'est une dissolution universelle.
Comme une vessie qui éclate, le bel ordre et le bien-être se sont évanouis de ce monde. En cinq courtes années, la terre entière et toute la vie humaine ont subi un changement rétrogressif aussi profond que celui qui sépare la période des Antonins et l'Europe du IXe siècle...