‹ Pages choisiesChapitre 11 sur 17 · LE SILENCE · texte numérisé non relu

LE SILENCE

Il y eut une petite secousse, un bruit comme celui d'un bouchon de champagne qui sauterait dans une pièce voisine, suivi d'un sifflement affaibli. Pendant un court instant, j'eus la sensation d une tension énorme, la conviction passagère que mes pieds pressaient vers en bas aveo une force d'innombrables tonnes ; cela dura un espace de temps infinitésimal, mais suffisant pour m inviter à agir.. , ,

Cavor ! appelai-je dans l 'obseurité, mes nerfs sont en loques... Je ne crois pas... ^

Je m'arrêtai. Il ne fit aucune réponse. -./MI

— Au diable! m'écriai-je. Je suis un imbécile! Qu'ai-je à faire ici ? Je ne pars pas, Cavor! La chose est trop risquée, je veux sortir !

-— Impossible, dit-il.

— Impossible. Nous allons bien voir!

Il ne répondit pas, l'espace de dix secondes.

— Il est trop tard pour nous quereller mainte-nant, Bedford, dit-il. La petite secousse de tout à l'heure était le départ. Déjà nous avançons aussi vite qu'un boulet dans le gouffre de l 'espace.

— Je... je..., balbutiai-je.

Après quoi, il me sembla que peu importait ce qui pourrait arriver.

Pendant un certain' temps, je fus pour ainsi dire étourdi. Je ne trouvai rien à dire. C'était absolu-ment comme si je n'avais pas encore entendu parler de cette idée de quitter la terre. Puis, je perçus dans mes sensations corporelles un inexplicable changement : c'était une sorte de légèreté, d'irréa-lité. A cela s'ajoutait une sensation bizarre dans la tête, un effet apoplectique presque, et le battement des vaisseaux sanguins dans les oreilles. Aucun de ces effets physiques ne diminua à mesure que le temps s'écoulait, mais, à la fin, je m'y habituai si bien que je n'en éprouvai aucune incommodité.

J'entendis un déclic, et une petite lampe à incan-descence apparut.

Je vis la figure de Cavor, aussi pâle que je sentais être la mienne. Nous nous regardâmes en silence. La transparente obscurité du verre derrière lui eût fait croire qu'il flottait dans le vide.

— Eh bien! nous y sommes, finis-je par dire.

— Oui, répéta-t-il, nous y sommes.

— Ne bougez pas! exclama-t-il au bout d'un instant, en me voyant faire mine de gesticuler. Gardez vos muscles absolument flasques, comme si vous étiez au lit. Nous sommes dans un petit univers à nous. Regardez ces objets.

Il m'indiqua du doigt les boîtes et les caisses que nous avions posées sur les couvertures, dans la partie inférieure de la sphère. Je constatai avec étonnement qu'elles flottaient maintenant à une distance d'un pied au moins du mur de verre. Alors, je vis, d'après son ombre, que Cavor n'était plus appuyé contre la paroi. Je passai mon bras derrière mon dos et trouvai que j'étais, moi aussi, suspendu dans l'espace sans toucher à la sphère.

Je n'eus ni un cri ni un geste, mais la crainte me saisit. Il me semblait que j'étais tenu et soulevé par quelque chose, sans que je susse quoi. Le simple contact de ma main contre la paroi m 'en éloignait rapidement. Je compris ce qui arrivait, sans que pour cela ma crainte disparût. Nous étions séparés de toute gravitation extérieure et, seule, s'effectuait l'attraction des objets contenus dans notre sphère. En conséquence, tout ce qui n'était pas fixé contre le verre tombait lentement, a cause de l 'exiguïté de nos masses, vers le centre de gravité de notre petit monde, vers le centre de notre sphère.

Il faut nous tourner, dit Cavor, et flotter dos à dos, avec ces objets entre nous. ^ ^

Ce fut la sensation la plus étrange qu'il soit possible de concevoir, ce flottement libre dans l 'espace. D'abord, à vrai dire, ce fut une horreur étrange, et quand cette horreur eut disparu, une sensation nulle-ment désagréable et extrêmement reposante.

La sensation la plus proche de celle-là, que je connaisse dans les choses terrestres, est de reposer sur un lit de plume très épais et très doux; mais rien ne donne l'agrément de ce détachement des choses et de cette complète indépendance!

Page 1