LA TERRE AU POUVOIR DES MARSIENS
Sous LE TALON
...Le vicaire et moi étions entrés nous cacher dans une maison d'Halliford, dans l'espoir d'échapper à la Fumée Noire. Nous y demeurâmes toute la nuit du dimanche et le jour suivant — le jour de la panique — comme dans une petite île d'air pur, séparés du reste du monde par un cercle de vapeur suffocante. Nous n'avions qu'à attendre dans une oisiveté angoissante, et c'est ce que nous fîmes pendant ces deux interminables jours.
Mon esprit était plein d'anxiété en pensant à ma femme. Je me la représentais à Leatherhead, ter-rifiée, en danger et me pleurant déjà comme un homme mort. J'allais et venais dans cette maison, pleurant de rage à l'idée d'être ainsi séparé d'elle, songeant à tout ce qui pouvait lui arriver en mon absence. Je savais que mon cousin était assez brave pour affronter toute circonstance, mais il n'était pas homme à mesurer les choses d'un coup d'œil et à se décider promptement. Ce qu'il fallait main-tenant, ce n'était pas de la bravoure, mais de la réflexion et de la prudence. Ma seule consolation était de savoir que les Marsiens s'avançaient vers Londres et tournaient ainsi le dos à Leatherhead. Toutes ces vagues craintes me surexcitaient l'esprit. Bientôt, je me sentis fatigué et irrité des perpétuelles jérémiades du vicaire. Son égoïste désespoir m'im-patientait. Après quelques remontrances sans effet, je me tins éloigné de lui dans une pièce qui conte-nait des globes, des bancs et des tables, des cahiers et des livres et qui était évidemment une salle de classe. Quand il vint m'y rejoindre, je montai au sommet de la maison et m'enfermai dans un débarras, afin de rester seul avec mes pensées douloureuses et mes misères.
Pendant toute cette journée et le matin suivant, nous fûmes absolument cernés par la Fumée Noire. Le dimanche soir, nous eûmes des indices que la maison voisine était habitée : une figure derrière une fenêtre, des lumières allant et venant, le claque-ment d'une porte qu'on fermait. Mais je ne sus qui étaient ces gens ni ce qu'il advint d'eux. Nous ne les aperçûmes plus le lendemain. La Fumée Noire descendit, en flottant lentement, vers la rivière, pendant toute la matinée du lundi, passant de plus en plus près de nous et disparaissant enfin sans s'être avancée plus loin que le bord de la route, devant la, maison où nous étions réfugiés.
Vers midi, un Marsien parut au milieu des champs, déblayant l'atmosphère aveo un jet de vapeur sur-chauffée, qui sifflait contre les murs, brisait toutes les vitres qu'il touchait et brûla les mains du vicaire au moment où il quittait précipitamment la pièce de devant. Quand enfinx nous nous glissâmes hors des pièces trempées et que nous jetâmes un regard au dehors, on eût dit qu'une tourmente de neige noire avait passé sur la contrée vers le nord. Tour-nant nos yeux vers le fleuve, nous fûmes surpris de voir d'inexplicables rougeurs se mêler aux taches noires des prairies desséchées.
Pendant un moment, nous ne sûmes nous rendre compte du changement apporté à notre position, sinon que nous étions délivrés de notre crainte de la Fumée Noire. Bientôt je m'aperçus que nous n'étions plus cernés, que maintenant nous pour-rions nous en aller. Dès que je fus sûr qu'il y avait moyen de s'échapper, mon désir d'activité revint. Mais le vicaire restait léthargique et déraisonnable.
— Ici, nous sommes en sûreté, répétait-il, en sûreté, en sûreté!
Je résolus de l'abandonner — que ne l'ai-je fait! Plus sage maintenant et profitant de ia leçon de l'artilleur, je cherchai à me munir de nourriture et de boisson. J'avais trouvé de l'huile et des chiffons pour mes brûlures; je pris aussi un chapeau et une chemise de flanelle que je découvris dans l'une des chambres à coucher. Quand le vicaire comprit que j'allais partir seul, étant décidé à m'en aller sans lui, il se leva soudain pour me suivre. Et tout étant calme dans l'après-midi, nous nous mîmes en route vers cinq heures, autant que je peux le présumer, nous dirigeant vers Sunbury, au long du chemin tout noirci.
Dans Sunbury, et par intervalles sur la route nous rencontrâmes des cadavres de chevaux et d'hommes, gisant en attitudes contorsionnées, des charrettes et des bagages renversés et couverts d'une épaisse couche de poussière noire. Ce linceul de cendre poudreuse me faisait penser à ce que j'avais lu de la destruction de Pompéi. L'esprit -, hanté de ces spectacles étranges, nous arrivâmes sans mésav enture à I-Iampton Court, et là, nos yeux eurent un réel soulagement à trouver un espace vert qui avait échappé au nuage suffocant. Nous traver-sâmes le parc de Bushey, où les daims et les cerfs allaient et venaient sous les marronniers ; à une certaine distance, des hommes et des femmes - les premiers êtres que nous ayons rencontrés encore se hâtaient vers Hampton Court ; nous passâmes ainsi à Twickenham.
Au loin, les bois, par delà Ham et Petersham, brûlaient encore. Twickenham n'avait souffert ni du Rayon Ardent, ni de la Fumée Noire, et il y avait encore dans ces localités des gens en grand nombre, mais personne ne put nous donner de nouvelles. Pour la plupart, les habitants profitaient, comme nous, d'une accalmie pour changer de quartiers. J'eus l'impression qu'une certaine quantité de maisons étaient encore occupées par leurs habitants épouvantés, trop effrayés sans doute pour essayer de fuir. Les signes d'une débandade hâtive abon-daient le long du chemin. Je me rappelle très vive-ment trois bicyclettes brisées et enfoncées dans le sol par les roues des voitures qui suivirent. Nous traversâmes le pont de Richmond vers huit heures et demie, fort précipitamment, car on s'y trouvait trop exposé, et je remarquai, descendant le courant, un certain nombre de masses rouges. Je ne savais pas ce que c'était, n'ayant pas le temps d'examiner longuement, mais je me fis à leur propos des idées beaucoup plus horribles qu'il ne fallait. Là, encore, sur la rive du Surrey, la poussière noire qui avait été de la fumée s'étalait, recouvrant des cadavres — en tas aux abords de la station — mais nous n'aperçûmes rien des Marsiens avant d'arriver près de Barne3.
Dans la distance, parmi le paysage noirci,^nous vîmes un groupe de trois personnes descendant à toutes jambes un chemin de traverse qui menait vers le fleuve — autrement tout semblait désert. Au haut de la colline, les maisons de Richmond brûlaient activement, mais hors la ville, il n'y avait nulle part trace de Fumée Noire.
Tout à coup, comme nous approchions de Kew, des gens passèrent en courant et les parties hautes d'une machine marsienne parurent au-dessus des maisons, à moins de cent mètres de nous. L'immi-nence du danger nous frappa de stupeur, car si le Marsien avait regardé autour de lui nous eussions immédiatement péri. Nous étions si terrifiés que nous n'osâmes pas continuer, et que nous nous jetâmes de côté, cherchant un abri sous un hangar dans un coin, pleurant en silence et refusant de bouger. fg;^
Mon idée fixe de parvenir à Leatherhead ne me laissait pas de repos, et de nouveau je m'aventurai au dehors, dans la nuit tombante. Je traversai un endroit tout planté d'arbustes, suivis un passage au long d'une grande maison qui avait tenu bon sur ses bases et je débouchai ainsi sur la route de Kew. Le vicaire, que j'avais laissé sous le hangar, me rattrapa bientôt en courant îg ^
Ce second départ fut la chose la plus téméraire-ment folle que je fis jamais, car il était évident que les Marsiens nous environnaient. A peine le vicaire m'eut-il rejoint que nous aperçûmes la première machine marsienne, ou peut-être même une autre, au loin par delà les prairies qui s'étendent jusqu'à Kew Lodge. Quatre ou cinq petites formes noires se sauvaient devant elle, parmi le vert grisâtre des champs, car, selon toute apparence, le Marsien, les poursuivait. En trois enjambées, il eut rattrapé ces pauvres êtres, qui se mirent à fuir dansftoutes les directions. Il ne se servit pas du Rayon Ardent pour les détruire, mais les ramassa un par un; il dut les mettre dans l'espèce de grand*récipient®métallique qui faisait saillie derrière lui, à la façon dont une hotte pend aux épaules du chiffonnier.
L'idée me vint alors que les Marsiens pouvaient avoir d'autres intentions que de détruire l'humanité bouleversée. Nous restâmes un instant comme pétrifiés, puis tournant les talons et escaladant une barrière qui fermait un jardin clos de murs, nous tombâmes heureusement dans une sorte de fosse où nous nous terrâmes, jusqu'à ce que la nuit fût noire, osant à peine échanger quelques mots à voix basse.
Il devait bien être onze heures quand nous prîmes le courage de nous remettre en chemin, ne nous risquant plus sur la route, mais nous glissant furti-vement au long de haies et de plantations, le vicaire épiant à droite et moi à gauche, essayant de pénétrer les ténèbres, de crainte des Marsiens qui, nous semblait-il, allaient surgir à chaque instant autour de nous. Un moment, nous piétinâmes dans un endroit brûlé et noirci, presque refroidi alors et plein de cendres, où gisaient des corps d'hommes, la tête et le buste horriblement brûlés, mais les jambes et les bottes presque intactes; et aussi des cadavres de chevaux, derrière une rangée de canons éventrés et de caissons brisés.
Sheen paraissait avoir échappé à la destruction, mais tout y était silencieux et désert. Nous ne ren-contrâmes là aucun cadavre, et la nuit était trop sombre pour nous permettre de voir dans les rues transversales. Soudain, mon compagnon se plaignit de la fatigue et de la soif et nous décidâmes d'explorer quelqu'une des maisons de l'endroit.
La première où nous entrâmes, après avoir eu quelque difficulté à ouvrir la fenêtre, était une petite villa écartée, et je n'y trouvai rien de man-geable qu'un peu de fromage moisi. Il y avait pour-tant de l'eau, dont nous bûmes, et je me munis d'une hachette qui promettait d'être utile dans notre prochaine effraction.
Nous traversâmes la route à un endroit oii elle fait un coude pour aller vers Mortlake. Là, s'élevait une maison blanche au milieu d'un jardin entouré de murs : dans l'office nous découvrîmes une réserve de nourriture — deux pains entiers, une tranche de viande crue et la moitié d'un jambon. Si j'en dresse un catalogue aussi précis, c'est que nous allions être obligés de subsister sur ces provisions pendant la quinzaine qui suivit. Au fond d'un placard, il y avait aussi des bouteilles de bière, deux sacs de haricots blancs et quelques laitues ; cet office donnait dans une sorte de laverie, d'arrière-cuisine, où se trouvaient un tas de bois et un buffet qui renfer-mait une douzaine de bouteilles de vin rouge, des soupes et des poissons conservés et deux boîtes de biscuits.
Nous nous assîmes dans la cuisine adjacente, demeurant dans l'obscurité — car nous n'osions pas même faire craquer une allumette — et nous mangeâmes du pain et du jambon et nous vidâmes une bouteille de bière. Le vicaire, encore timoré et inquiet, était d'avis, assez étrangement, de se remettre en route sur-le-champ; j'insistais pour qu'il réparât ses forces en mangeant, quand arriva la chose qui devait nous emprisonner.
— Il n'est sans doute pas encore minuit, disais-je, et au même moment nous fûmes aveuglés par un éclat de vive lumière verte. Tous les objets que contenait la cuisine se dessinèrent vivement, claire-ment visibles avec leurs parties vertes et leurs ombres noires, puis tout s'évanouit. Instantanément, il y eut un choc tel que je n'en entendis jamais aupa-ravant ni depuis d'aussi formidable. Suivant ce choc de si près qu'elle parut être simultanée, une secousse se produisit, avec, tout autour de nous, des bruits de verrerie brisée, des craquements et un fracas de maçonnerie qui s'écroule; au même moment le plafond s'abattit sur nous, se brisant en une multitude de fragments sur nos têtes. Je fus projeté contre la poignée du four, renversé sur le plancher et je restai étourdi. Mon évanouissement dura longtemps, me dit le vicaire; quand je repris mes sens nous étions encore dans les ténèbres et il me tamponnait avec une compresse, tandis que sa figure, comme je m'en aperçus après, était toute couverte du sang d'une blessure qu'il avait reçue au front.
Pendant un certain temps, il me fut impossible de me rappeler ce qui était arrivé. Puis les choses me revinrent lentement et je sentis à ma tempe la douleur d'une contusion.
— Vous sentez-vous mieux ? demanda le vicaire à voix très basse.
A la fin, je pus lui répondre et cherchai à me redresser.
— Ne bougez pas, dit-il, le plancher est couvert de débris de vaisselle. Vous ne pouvez guère remuer sans faire de bruit, et je crois bien qu'ils sont là, dehors.
Nous demeurâmes un instant assis, dans un grand silence et retenant notre souffle. Tout semblait mortellement tranquille, bien que de temps en temps autour de nous quelque chose, plâtras ou morceau de brique, tombât avec un bruit qui retentissait partout. Au dehors et très près, s'entendait un grincement métallique intermittent.
— Entendez-vous ? demanda le vicaire, quand le bruit se produisit de nouveau.
— Oui, répondis-je, mais qu'est-ce ?
—- Un Marsien ! dit le vicaire.
J'écoutai de nouveau.
— Ça ne ressemble pas au bruit du Rayon Ardent, dis-je, et pendant un moment j'inclinai à croire que l'une des grandes machines avait trébuché contre la maison, comme j'en avais vu une se heurter à la tour de l'église de Shepperton.
Notre situation était si étrange et si incompré-hensible que, pendant trois ou quatre heures, jusqu'à ce que vînt l'aurore, nous bougeâmes à peine. Alors la lumière s'infiltra, non pas par la fenêtre qui demeura obscure, mais par une ouverture triangulaire entre une poutre et un tas de briques rompues, dans le mur derrière nous. Pour la première fois nous pûmes vaguement apercevoir l'intérieur de la cui-sine.
La fenêtre avait cédé sous une masse de terre végétale qui, recouvrant la table où nous avions pris notre repas, arrivait jusqu'à nos pieds. Au dehors le sol était entassé très haut contre la maison; dans l'embrasure de la fenêtre, nous pouvions voir un fragment de conduite d'eau arrachée. Le plancher était jonché de quincaillerie brisée ; l'extrémité de la cuisine, accotée contre la maison, avait été écrasée et comme le jour entrait par là, il était évi-dent que la plus grande partie de la maison s'était écroulée. Contrastant vivement avec ces ruines, le dressoir net et propre, teinté de vert pâle — le vernis à la mode — était resté debout avec un certain nombre d'ustensiles de cuivre et d'étain; le papier peint imitait des carreaux de faïence bleus et blancs et une couple de gravures-primes coloriées flottait au mur, au-dessus du fourneau.
Quand l'aube devint plus claire, nous pûmes mieux distinguer, à travers la brèche du mur, le corps d'un Marsien, en sentinelle, sans doute, auprès d'un cylindre encore étincelant. A cette vue, nous nous retirâmes à quatre pattes avec toutes les pré-cautions possibles, hors de la demi-clarté de la cuisine, dans l'obscurité de la laverie.
Brusquement, me vint à l'esprit l'exacte inter-prétation de ces choses.
— Le cinquième cylindre, murmurai-je, le cin-quième projectile de Mars est tombé sur la maison et l'a enterrée sous ses ruines.
Un instant le vicaire garda le silence et il murmura :
— Dieu aie pitié de nous !
Je l'entendis bientôt pleurnicher tout seul.
A part le bruit qu'il faisait, nous étions abso-lument tranquilles dans la laverie. Pour ma part, j'osais à peine respirer et je restais assis, les yeux fixés sur la faible clarté qu'encadrait la porte de la cuisine. J'apercevais juste la figure du vicaire, un ovale indistinct, son faux-col et ses manchettes. Au dehors commença un martellement métallique, puis il y eut une sorte de cri violent et ensuite, après un intervalle de silence, un sifflement pareil à celui d'une machine à vapeur. Ces bruits, pour la plupart pro-blématiques, se continuèrent par intermittences, et semblèrent devenir plus fréquents à mesure que le temps passait. Bientôt, des secousses cadencées et des vibrations, qui faisaient tout trembler autour de nous, firent sans interruption sauter et résonner la vaisselle de l'office. Une fois, la lueur fut éclipsée et le fantastique cadre de la porte de la cuisine devint absolument sombre ; nous dûmes rester blottis pendant maintes heures, silencieux et trem-blants, jusqu'à ce que notre attention lasse défaillît...
Enfin, je m'éveillai, très affamé. Je suis enclin à croire que la plus grande partie de la journée dut s'écouler avant que nous ne nous réveillions. Ma faim était si impérieuse qu'elle m'obligea à bouger. Je dis au vicaire que j'allais chercher de la nourriture et me dirigeai à tâtons vers l'office.
*vll ne me répondit pas, mais dès que j'eus commencé à manger, le léger bruit que je faisais le décida à se remuer, et je l'entendis venir en rampant.
DANS Lt MAISON EN RUINES
Après avoir mangé, nous regagnâmes la laverie, et je dus alors m'assoupir de nouveau, car, m'éveillant tout à coup, je me trouvai seul. Les secousses régu-lières continuaient avec une persistance pénible. J'appelai plusieurs fois le vicaire à voix basse et me dirigeai à la fin du côté de la cuisine. Il faisait encore jour et je l'aperçus à l'autre bout de la pièce contre la brèche triangulaire qui donnait vue sur les Marsiens. Ses épaules étaient courbées, de sorte que je ne pouvais voir sa tête.
J'entendais des bruits assez semblables à ceux de machines d'usines, et tout était ébranlé par les vibrations cadencées. A travers l'ouverture du mur, je pouvais voir la cime d'un arbre teintée d'or, et le bleu profond du ciel crépusculaire et tranquille. Pendant une minute ou deux, je restai là, regardant le vicaire, puis j'avançai pas à pas et avec d'extrêmes précautions au milieu des débris de vaisselle qui encombraient le plancher.
Je touchai la jambe du vicaire et il tressaillit si violemment qu'un fragment de la muraille se détacha et tomba au dehors avec fracas. Je lui saisis le bras, craignant qu'il ne se mît à crier, et pendant un long moment nous demeurâmes terrés là, immobiles. Puis je me retournai pour voir ce qui restait de notre rempart. Le plâtre, en se détachant, avait ouvert une fente verticale dans les décombres, et, me sou-levant avec précaution contre une poutre, je pouvais voir par cette brèche ce qu'était devenue la tran-quille route suburbaine de la veille. Combien vaste était le changement que nous pouvions ainsi con-templer !
Le cinquième cylindre avait dû tomber au plein milieu de la maison que nous avions d'abord visitée. Le bâtiment avait disparu, complètement écrasé, pulvérisé et dispersé par le choc. Le cylindre s'était enfoncé plus profondément que les fondations, dans un trou beaucoup plus grand que celui que j'avais vu à Woking. Le sol avait éclaboussé, de tous les côtés, sous cette terrible chute — « éclaboussé » est le seul mot — des tas énormes de terre qui cachaient les maisons voisines. Il s'était comporté exactement comme de la boue sous un violent coup de marteau. Notre maison s'était écroulée en arrière; la façade, même celle du rez-de-chaussée, avait été complè-tement détruite; par hasard, la cuisine et la laverie avaient échappé et étaient enterrées sous la terre et les décombres, nous étions enfermés de toutes parts sous des tonnes de terre, sauf du côté du cylindre ; nous nous trouvions donc exactement sur le bord du grand trou circulaire que les Marsiens étaient occupés à faire; les sons sourds et réguliers que nous entendions venaient évidemment de derrière nous et, de temps en temps, une brillante vapeur grise montait comme un voile devant l'ouverture de notre cachette.
Au centre du trou, le cylindre était déjà ouvert; sur le bord opposé, parmi la terre, le gravier et les arbustes brisés, l'une des grandes machines de combat des Marsiens, abandonnée par son occupant, se tenait debout, raide et géante, contre le ciel du soir. Bien que, pour plus de commodité, je les aie décrits en premier lieu, je n'aperçus d'abord presque rien du trou ni du cylindre; mon attention fut absorbée par un extraordinaire et scintillant mécanisme que je voyais à l'œuvre au fond de l'excavation, et par les étranges créatures, qui !rampaient pénible-ment et lentement sur les tas de terre.
Le mécanisme, certainement, frappa d abord ma curiosité. C'était l'un de ces systèmes compliqués, qu'on a appelés depuis Mains-Machines, et dont l'étude a donné déjà une si puissante impulsion au développement de la mécanique terrestre. Telle qu'elle m'apparut, elle présentait l aspect d une sorte d'araignée métallique avec cinq jambes arti-culées et agiles, ayant autour de son corps un nombre extraordinaire de barres, de leviers articulés, et de tentacules qui touchaient et prenaient. La plu-part de ses bras étaient repliés, mais avec trois longs tentacules elle attrapait des tringles, des plaques, des barres qui garnissaient le couvercle et apparemment renforçaient les parois du cylindre. A mesure que les tentacules les prenaient, tous ces objets étaient déposés sur un tertre aplani.
Le mouvement de la machine était si rapide, si complexe et si parfait que, malgré les reflets métal-liques, je ne pus croire au premier abord que ce fut un mécanisme. Les engins de combat étaient coor-donnés et animés à un degré extraordinaire, mais rien en comparaison de ceci. Ceux qui n'ont pas vu ces constructions, et n'ont pour se renseigner que les imaginations inexactes des dessinateurs, ou les des-criptions forcément imparfaites de témoins ocu-laires, peuvent difficilement se faire une idée de l'im-pression d'organismes vivants qu elles donnaient.
Je me rappelle les illustrations de l'une des pre-mières brochures qui prétendaient donner un^ récit complet de la guerre. Evidemment, l'artiste n'avait fait qu'une étude hâtive des machines de combat et à cela se bornait sa connaissance de la mécanique marsienne. Il avait représenté des tripodes raides, sans aucune flexibilité ni souplesse, avec une mono-tonie d'effet absolument trompeuse. La brochure qui contenait ces renseignements eut une vogue considérable et je ne la mentionne ici que pour mettre le lecteur en garde contre l'impression qu'il en peut garder. Tout cela ne ressemblait pas plus aux Marsiens que je vis à l'œuvre qu'un poupard de carton ne ressemble à un être humain. A mon avis, la brochure eût été bien meilleure sans ces illustra-tions.
D'abord, ai-je dit, la Machine à Mains ne me donna pas l'impression d'un mécanisme, mais plutôt d'une créature assez semblable à un crabe, avec un tégu-ment étincelant, qui était le Marsien, actionnant et contrôlant les mouvements de ses membres mul-tiples au moyen de ses délicats tentacules, et sem-blant être, simplement, l'équivalent de la partie cérébrale du crabe. Je perçus alors la ressemblance de son tégument gris-brun, brillant, ayant l'aspect du cuir, avec celui des autres corps rampants envi-ronnants et la véritable nature de cet adroit ouvrier m apparut sous son vrai jour. Après cette décou-verte, mon intérêt se porta vers les autres créatures, — les Marsiens réels. J'avais eu d'eux, déjà, une impression passagère, et la nausée que j'avais ressentie alors ne revint pas troubler mon observation. D'ail-leurs, j'étais bien caché et immobile sans aucune nécessité de bouger.
Je voyais maintenant que c'étaient les créatures les moins terrestres qu'il soit possible de concevoir. Ils étaient formés d'un grand corps rond, ou plutôt d'une grande tête ronde d'environ quatre pieds de diamètre et pourvue d'une figure. Cette face n'avait pas de narines — à vrai dire les Marsiens ne semblent pas avoir été doués d'odorat — mais possédait deux grands yeux sombres, immédiatement au-dessous desquels se trouvait une sorte de bec cartilagineux. Derrière cette tête ou ce corps — car je ne sais vraiment lequel de ces deux termes employer — était une seule surface tympanique tendue, qu'on a su depuis être anatomiquement une oreille, encore qu'elle dût leur être presque entièrement inutile dans notre atmosphère trop dense. En groupe autour de la bouche, seize tentacules minces, presque des lanières, étaient disposés en deux faisceaux de huit chacun. Depuis lors, avec assez de justesse, le pro-fesseur Stowes, le distingué anatomiste, a nommé ces deux faisceaux des mains. La première fois, même, que j'aperçus les Marsiens, ils paraissaient s'efforcer de se soulever sur ces mains, mais cela leur était naturellement impossible à cause de l accroissement de poids dû aux conditions terrestres. On peut avec raison supposer que, dans la planète Mars, ils se meuvent sur ces mains avec facilité.
Leur anatomie interne, comme la dissection l'a. démontré depuis, était également simple. La partie la plus importante de leur structure était le cerveau qui envoyait aux yeux, à l'oreille et aux tentacules tactiles des nerfs énormes. Ils avaient, de plus, des poumons complexes, dans lesquels la bouche s 'ou-vrait immédiatement, ainsi que le cœur et ses vais-seaux. La. gêne pulmonaire que leur causaient la pesanteur et la densité plus grande de l'atmosphère n'était que trop évidente aux mouvements convulsifs de leur enveloppe extérieure.
A cela se bornait l'ensemble des organes d'un Marsien. Aussi étrange que cela puisse paraître à un être humain, tout le complexe appareil digestif, qui constitue la plus grande partie de notre corps, n'existait pas chez les Marsiens. Ils étaient des têtes, rien que des têtes. Dépourvus d'entrailles, ils ne mangeaient pas et digéraient encore moins. Au lieu de cela, ils prenaient le sang frais d'autres créatures vivantes et se l' injectaient dans leurs propres veines. Je les ai vus moi-même se livrer à cette opération et je le mentionnerai quand le moment sera venu. Mais si excessif que puisse paraître mon dégoût, je ne puis me résoudre à décrire une chose dont je ne pus endurer la vue jusqu'au bout. Qu'il suffise de savoir qu'ayant recueilli le sang d'un être encore vivant — dans la plupart des cas, d'un être humain — ce sang était transvasé au moyen d'une sorte de minuscule pipette dans un canal récepteur.
;gsans aucun doute, nousTéprouvons à la simple idée de cette opération une répulsion horrifiée, mais, en même temps, réfléchissons combien nos habitudes carnivores sembleraient répugnantes à un lapin doué d'intelligence.
Les avantages physiologiques de ce procédé d'in-jection sont indéniables, si l'on pense à l'énorme perte de temps et d'énergie humaine qu'occasionne la nécessité de manger et de digérer. Nos corps sont en grande partie composés de glandes, de tubes et d'organes occupés sans cesse à convertir en sang une nourriture hétérogène. Les opérations digestives et leur réaction sur le système nerveux sapent notre force et tourmentent notre esprit. Les hommes sont heureux ou misérables selon qu'ils ont le foie plus ou moins bien portant ou des glandes gastriques plus ou moins saines. Mais les Marsiens échappaient à ces fluctuations organiques des sentiments et des émotions.
Leur indéniable préférence pour les hommes, comme source de nourriture, s'explique en partie par la nature des restes des victimes qu'ils avaient amenées avec eux comme provisions de voyage. Ces êtres, à en juger par les fragments ratatinés qui restèrent au pouvoir des humains, étaient bipèdes, pourvus d'un squelette siliceux sans consistance — presque semblable à celui des éponges siliceuses — et d'une faible musculature; ils avaient une taille d'environ six pieds de haut, la tête ronde et droite, de larges yeux dans des orbites très dures. Les Mar-siens devaient en avoir apporté deux ou trois dans chacun de leurs cylindres, et tous avaient été tués avant d'atteindre la terre. Cela valut aussi bien pour eux, car le simple effort de vouloir se mettre debout sur le sol de notre planète aurait sans doute brisé tous les os de leurs corps.
^Puisque j'ai entamé cette description, je puis donner ici certains autres détails qui, encore que nous les ayons remarqués par la suite seulement, permettront au lecteur qui les connaîtrait mal de se faire une idée plus claire de ces désagréables enva-hisseurs.
En trois autres points, leur physiologie différait étrangement de la nôtre. Leurs organismes ne dor-maient jamais, pas plus que ne dort le cœur de l'homme. Puisqu'ils n'avaient aucun vaste méca-nisme musculaire à récupérer, ils ignoraient le pério-dique retour du sommeil. Ils ne devaient ressentir, semble-t-il, que peu ou pas de fatigue. Sur la terre, ils ne purent jamais se mouvoir sans de grands efforts et cependant ils conservèrent jusqu'au bout leur activité. En vingt-quatre heures, ils fournissaient vingt-quatre heures de travail, comme c'est peut-être le cas ici-bas avec les fourmis.
D'autre part, si étonnant que cela paraisse dans un monde sexué, les Marsiens étaient absolument dénués de sexe et devaient ignorer, par conséquent, les émotions tumultueuses que fait naître cette diffé-rence entre les humains. Un jeune Marsien, le fait est indiscutable, naquit réellement ici-bas pendant la durée de la guerre; on le trouva attaché à son parent, à son progéniteur, partiellement retenu à lui, à la façon dont porssent les bulbes de lis ou les jeunes animalcules des polypiers d'eau douce.
Chez l'homme, chez tous les animaux d'un ordre élevé, une telle méthode de génération » disparu; mais ce fut certainement, même ici-bas, la méthode primitive. Parmi les animaux d'ordre inférieur, à. partir même des Tuniciers, ces premiers cousins des vertébrés, les deux procédés coexistent, mais généralement la méthode sexuelle l'emporte sur l'autre. Pourtant, sur la planète Mars, le contraire apparemment se produit.
Il est intéressant de faire remarquer qu'un cer-tain auteur, d'une réputation quasi-scientifique, écrivant longtemps avant l'invasion marsienne, prévit pour l'homme une structure finale qui ne différait pas grandement de la condition véritable des Mar-siens. Je me souviens que sa prophétie parut, en novembre ou en décembre 1892, dans une publica-tion depuis longtemps défunte, le Pall Mail Budget, et je me rappelle à ce propos une caricature, publiée dans un périodique comique de l'époque ante-mar-sienne : Punch. L'auteur expliquait, sur un ton presque facétieux, que le perfectionnement incessant des appareils mécaniques devait finalement amener la disparition des membres, comment la perfection des inventions chimiques devait supprimer la digestion, comment des organes tels que la chevelure, la partie externe du nez, les dents, les oreilles, le menton, ne seraient bientôt plus des parties essentielles du corps humain et comment la sélection naturelle amè-nerait leur diminution progressive dans les temps à venir. Le cerveau restait une nécessité cardinale. Une seule autre partie du corps avait des chances de survivre, et c'était la main, « moyen d'information et d'action du cerveau ».
Beaucoup de vérités ont été dites en plaisantant, et nous possédons indiscutablement dans les Marsiens l'accomplissement réel de cette suppression du côté animal de l'organisme par l'intelligence. Il est à mon avis absolument admissible que les Marsiens peuvent descendre d'êtres assez semblables à nous, par suite d'un développement graduel du cerveau et des mains — ces dernières se transformant en deux faisceaux de tentacules — aux dépens du reste du corps. Sans le corps, le cerveau deviendrait natu-rellement une intelligence plus égoïste, ne possé-dant plus rien du substratum émotionnel de 1 être humain.
Le dernier point saillant par lequel le système vital de ces créatures différait du nôtre pouvait être regardé comme un détail trivial et sans impor-tance. Les micro-organismes, qui causent, sur terre, tant de maladies et de souffrances, étaient inconnus sur la planète Mars, soit qu'ils n'y aient jamais paru, soit que la science et l'hygiène marsiennes les aient éliminés depuis des âges. Des centaines de maladies, toutes les fièvres et toutes les contagions de la vie humaine, la tuberculose, les cancers, les tumeurs et autres états morbides n'intervinrent jamais dans leur existence et puisqu'il s'agit ici des différences entre la vie à la surface de la planète Mars et la vie terrestre, je puis dire un mot des curieuses conjectures faites au sujet de l herbe Rouge.
Apparemment, le règne végétal dans Mars, au lieu d'avoir le vert pour couleur dominante, est d'une vive teinte rouge-sang. En tous les cas, les semences que les Marsiens — intentionnellement ou acciden-tellement — apportèrent avec eux donnèrent tou-jours naissance à des pousses rougeâtres. Seule pourtant, la plante connue sous le nom populaire d'Herbe Rouge réussit à entrer en compétition avec les végétations terrestres. La variété rampante n'eut qu'une existence transitoire et peu de gens l'ont vue croître. Néanmoins, pendant un certain temps, l'Herbe Rouge crût avec une vigueur et une luxu-riance surprenantes. Le troisième ou le quatrième jour de not.ro emprisonnement, elle avait envahi tout le talus du trou et ses tiges, qui ressemblaient à celles du cactus, formaient une frange carminée autour de notre lucarne triangulaire. Plus tard, je la trouvai dans toute la contrée et particulièrement aux endroits où coulait quelque cours d'eau.
Les Marsiens étaient pourvus, selon toute appa-rence, d'une sorte d'organe de l'ouïe, un unique tympan rond placé derrière leur tête et d'yeux ayant une portée visuelle peu sensiblement différente de la nôtre, excepté que, selon Philips, le bleu et le violet devaient leur paraître noir. On suppose géné-ralement qu'ils communiquaient entre eux par des sons et des gesticulations tentaculaires ; c'est ce qui est affirmé, du moins, dans la brochure remar-quable, mais hâtivement rédigée — écrite évidem-ment par quelqu'un qui ne fut pas témoin oculaire des mouvements des Marsiens — à laquelle j'ai déjà fait allusion et qui a été, jusqu'ici, la principale source d'information concernant ces êtres. Or, aucun de ceux qui survécurent ne vit mieux que moi les Marsiens à l'œuvre, sans que je veuille pour cela me glorifier d'une circonstance purement acci-dentelle, mais le fait est exact. Aussi je puis affirmer que je les ai maintes fois observés de très près, que j'ai vu quatre, cinq et une fois six d'entre eux, exécu-tant indolemment ensemble les opérations les plus compliquées et les plus élaborées, sans le moindre son ni le moindre geste. Leur cri particulier précé-dait invariablement leur espèce de repas; il n'avait aucune modulation et n'était, je crois, en aucun sens un signal, mais simplement une expiration d'air, nécessaire avant la succion. Je peux pré-tendre à une connaissance au moins élémentaire de la psychologie et à ce sujet je suis convaincu — aussi fermement qu'il est possible de l'être — que les Marsiens échangeaient leurs pensées sans aucun intermédiaire physique et j'ai acquis cette convio-tion malgré mes doutes antérieurs et de fortes pré-ventions. Avant l'invasion marsienne, comme quelque lecteur se le rappellera peut-être, j'avais, avec quelque véhémence, essayé de réfuter la transmis-sion de la pensée et les théories télépathiques.
Les Marsiens ne portaient aucun vêtement. Leurs idées sur le décorum et les ornements extérieurs étaient nécessairement différentes des nôtres et ils n'étaient pas seulement beaucoup moins sensibles aux changements de température que nous ne le sommes, mais les changements de pression atmo-sphérique ne semblent pas avoir sérieusement affecté leur santé. Pourtant, s'ils ne portaient aucun vête-ment, d'autres additions artificielles à leurs res-sources corporelles leur donnaient une grande supé-riorité sur l'homme. Nous autres, humains, avec nos cycles et nos patins de route, avec les machines volantes Lilienthal, avec nos bâtons et nos canons, ne sommes encore qu'au début de l évolution au terme de laquelle les Marsiens sont parvenus. En réalité, ils se sont transformés en simples cerveaux, revêtant des corps divers suivant leurs besoins diffé-rents, de la même façon que nous revêtons nos divers costumes et prenons une bicyclette pour une course pressée ou un parapluie s'il pleut. Rien peut-être, dans tous leurs appareils, n'est plus surprenant pour l'homme que l'absence de la roue, ce trait domi-nant de presque tous les mécanismes humains. Parmi toutes les choses qu'ils apportèrent sur la terre, rien n'indique qu'ils emploient le cercle. On se serait attendu du moins à le trouver dans leurs appareils de locomotion. A ce propos, il est curieux de remarquer que, même ici-bas, la nature paraît avoir dédaigné la roue ou qu'elle lui ait préféré d autres moyens. Non seulement > les Marsiens ne connais-saient pas la roue — ce qui est incroyable — ou
s'abstenaient de l'employer, mais même ils se ser-vaient singulièrement peu, dans leurs appareils, du pivot fixe ou du pivot mobile avec des mouvements circulaires dans un seul plan. Presque tous les joints de leurs mécanismes présentent un système compli-qué de coulisses se mouvant sur de petits appuis et des coussinets de friction superbement courbés. Pendant que nous en sommes à ces détails, remar-quons que leurs leviers très longs étaient, dans la plupart des cas, actionnés par une sorte de muscu-lature composée de disques enfermés dans une gaine élastique. Si l'on faisait passer à travers ces disques un courant électrique, ils étaient polarisés et assemblés étroitement et puissamment. De cette façon était atteint ce curieux parallélisme aveo les mouvements animaux qui était chez eux si sur-prenant et si troublant pour l'observateur humain. Des muscles du même genre abondaient dans les membres de la machine que je vis en train de dé-charger le cylindre, lorsque je regardai la première fois par la fente. Elle semblait infiniment plus animée que les réels Marsiens, gisant plus loin en plein soleil, haletant, agitant vainement leurs tentacules et se remuant avec de pénibles efforts, après leur immense voyage à travers l'espace.
Tandis que j'observais encore leurs mouvements affaiblis et que je notais chaque étrange détail de leur forme, le vicaire me rappela soudain sa présence en me tirant violemment par le bras. Je tournai la tête pour voir une figure renfrognée et des lèvres silencieuses mais éloquentes. Il voulait aussi regarder par la fente devant laquelle on ne pouvait se mettre qu'un à la fois et je dus, tandis que le vicaire jouissait de ce privilège, interrompre pendant un moment mes observations.
Quand je revins à mon poste, l'active machine avait déjà assemblé plusieurs des pièces qu'elle avait retirées du cylindre et le nouvel appareil qu'elle construisait prenait une forme d'une ressemblance évidente avec la sienne ; vers le bas à gauche se voyait maintenant un petit mécanisme qui lançait des jets de vapeur verte en tournant autour du trou, fort occupé à régulariser l'ouverture, creusant, extrayant et entassant la terre avec méthode et discernement. C'était là la cause des battements réguliers et des chocs rythmiques qui avaient fait pendant longtemps trembler notre refuge. Tout en travaillant, il faisait entendre une sorte de sifflement incessant. Autant que je pus m'en rendre compte, la machine allait seule, sans être nullement dirigée par un Marsien.