QUATRIÈME PARTIE
NOTICE
Il est fort probable que si Taine avait vu l'Angleterre avec iCs yeux de Frédéric-Thomas Graindorge, et si celui-ci avait rédigé ses notes sur la patrie de Shakespeare dans le ton des Notes sur Paris, les Anglais ne se seraient point empressés de les traduire dans leur propre langue, et de les publier, d'abord dans le Daily Mail, puis en volume. C'est dire qu'il est à croire qu'ils ont trouvé dans les Noies sur l'Angleterre un portrait assez flatteur, et flatté, d'eux-mêmes. Non assurément que le pessimisme instinctif et la verve satirique et même caricaturale de l'auteur ne s'y fassent jour en plus d'un endroit. Mais au total, les jugements portés par Taine sur l'Angleterre contemporaine sont empreints de beaucoup plus d'optimisme que ceux qu'il a portés sur son propre pays.
Cette différence s'explique aisément. S'il n'est pas vrai, comme on l'a dit, que Taine fût « tout Anglais » , il est certain qu'il y avait entre le tour d'esprit anglais et le sien propre, plus d'une « affinité élective ». D'autre part, ayant longtemps vécu dans l'intimité des écrivains anglais, il était naturel qu'il s'inspirât souvent d'eux. Dans la Préface qu'il écrivait en octobre 1871, pour une traduction anglaise de son Histoire de la Ullératiire anglaise, il disait : <i Si j'examine mes propres idées sur la France, j'en trouve plusieurs qui m'ont été fournies par des étrangers, et notamment par des Anglais. » Enfin, les Notes sur l'Angleterre ont été rédigées en 1871 au retour d'un voyage à Oxford, où, par contraste avec les e'vénements de France, la puissante et traditionnelle stabilité de la société anglaise avait fait sur lui une profonde impression d'admiration et même d'envie. Ce sentiment ne pouvait manquer à son insu de percer dans ie
im PAGES CHOISIES DE TAINE.
livre. Il l'a incliné peut-être à un peu de partialité à l'égard de l'Angleterre et à une secrète sévérité attristée à l'endroit de son propre pays. Il serait sans doute exagéré de dire que les Notes sur V Angleterre sont, dans l'œuvre de Taine, quelque chose comme le De moribus Germanorum dans l'œuvre de Tacite, une apologie systématique d'un peuple voisin et une leçon indirecte à l'adresse de la France contemporaine. Mais tout serait-il entièrement faux dans un rapprochement de cette nature?
Un peu aisément optimistes, çà et là, les Notes sur l'Angleterre présentent aussi quelques lacunes. On est surpris, par exemple, de n'y pas voir cités les grands noms de Manning et de Newman, et de n'y pas trouver la moindre allusion au mouvement d'Oxford. Évidemment, l'enquête de Taine a été sur certains points, rapide, incomplète, — comme le sont du reste, presque toujours, les enquêtes de ce genre faites en courant dans de brefs voyages ; et son témoignage, tout précieux et intéressant qu'il soit, aurait besoin d'être complété, contrôlé, rectifié à l'aide d'autres témoignages contemporains. L'écrivain en convenait d'ailleurs dans sa Préface, et lui-même y invitait ses lecteurs.
Les notes qui ont servi à la rédaction du volume avaient été prises par Taine en 1861 et 1862. Publiées d'abord dans le Temps, traduites aussitôt en anglais par M. W. Fraser Rae, elles ont eu, des deux côtés du détroit, un très vif succès, que treize éditions successives n'ont assurément pas encore épuisé.
Types d'Anglaises.
— L'effarée, qui ouvre la bouche niaisement et a l'air de ne pas comprendre.
— La grande génisse grasse, lymphatique, aux cils blancs.
— L'oie femelle : grands yeux niais à fleur de tète, longue taille mal emmanchée au-dessus des bouffissures de la crinoline.
— La jeune fille enfant, rose, folâtre, aux cheveux épars sur le col, véritable oiseau, qui rit et gazouille
incessamment, et sans plus d'idées qu'un oiseau. Dickens a peint ce type dans Dora, la child-wife de David Copperfield.
— La vierge blonde, aux yeux baissés, rougissante, plus pure qu'une madone de Raphaël, sorte d'Eve incapable de cliute, dont la voix est une musique, adorable de candeur, de douceur, de bonté, et devant laquelle on est tenté de baisser les yeux par respect. Depuis Virginia, Imogène et les autres femmes de Shakespeare ou de ses grands contemporains, jusqu'aux Esther et aux Agnès de Dickens, la littérature anglaise les a mises au premier plan ; elles sont la plus parfaite fleur du pays.
— La parfaite honnête femme, calme, sérieuse, de qui la tentation n'a jamais approché, et dont la vie est arrangée de façon à écarter toute curiosité, toute mauvaise pensée, toute chance de faiUir. — Dans ce genre, beaucoup de jeunes quakeresses sont frappantes : chapeau court auvergnat, ou doublé d'un voile blanchâtre, teint reposé d'une religieuse. L'expression est celle d'une personne qui a vécu dans un enclos moral sans avoir jamais eu l'idée d'en sortir. [P. 71-73.]
Oxford.
Rien ne manque ici, ni les beautés de l'art, ni les fraîcheurs de la nature, ni les graves et grandioses impressions de l'histoire. Tout à Theure, en me promenant dans les collèges, on me citait les noms d'anciens hôtes, étudiants à jamais célèbres, Wycleff, le prince Noir, sir Walter Raleigh, Pym, Hampden, l'archevêque Laud, Ireton, Addison. A chaque bcàtiment, le Guide indique les dates et les auteurs de la fondation, des embellissements.
des restaurations. Tous ces vieux liommes semblent encore vivants ; car leur œuvre leur a survécu et dure. La sagesse des anciens temps subsiste écrite en sentences latines sur les murailles; sur une horloge, au-dessus des heures, on lit ce mol solennel : Pereunt et imputantur. — Et ce n'est point une ville morte, ni endormie; l'œuvre moderne achève et agrandit l'œuvre antique; les contemporains, comme autrefois, contribuent de leurs bâtisses et de leurs dons. Quand, à la bibliothèque Bodléienne, on a vu les manuscrits, les livres précieux, des portraits par Van Dyk, Lely et Kneller, on trouve plus loin une galerie récente d'esquisses et dessins originaux par Raphaël et Michel-Ange, où la vitalité, le sentiment du nu, le superbe paganisme de la Renaissance éclatent avec une franchise incomparable; la collection a coûté sept mille livres sterling; lord Eldon, à lui seul, en a donné quatre mille. — Je visite deux ou trois maisons de professeurs, les unes semblables à d'anciens hôtels français, les autres modernes et charmantes, toutes avec des jardins, des fleurs, des perspectives nobles ou riantes. Les plus vieilles, sous les portraits des prédécesseurs, rassemblent tout le confortable moderne. Je les compare à celles de nos savants, sortes de cages, au troisième étage d'une grande ville, aux tristes logis de la Sorbonne, et je pense à l'aspect si terne et si étriqué de notre Collège de France. — Pauvres Français si pauvres, et qui vivent campés! Nous sommes d'hier et ruinés de père en fils par Louis XIV, par Louis XV, par la Révolution, par l'Empire. Nous avions démoli, il a fallu tout refaire à nouveau, "n, la génération suivante ne rompt pas avec la précédente : les réformes se superposent aux institutions, et le présent, appuyé sur le passé, le continue. [P. 168-169.]
Le protestantisme anglais.
Le dogme protestant s'accommode très bien aux instincts sérieux, poétiques, moraux de la race; ils n'ont pas besoin d'effort pour le garder, ils auraient besoin d'elTort pour le rejeter. Un Anglais serait très fâché de ne pas croire à l'autre vie ; elle est à ses yeux le complément naturel de celle-ci ; dans toutes les grandes crises, sa pensée devient solennelle et le porte vers les perspectives de Vau delà. — Pour se figurer la contrée mystérieuse que devinent les aspirations de son âme, il a une sorte de carte très ancienne, qui est le christianisme, commentée par un corps de gé'igraphes fort respecté, qui est son clergé. La carte souffre plusieurs interprétations, et les géographes en titre laissent une certaine latitude aux vues personnelles. N'étant point gêné, il n'est pas mécontent, et ne songe point à se défier de ses géographes, ni de sa carte. — Au contraire, il saurait mauvais gré aux importuns qui voudraient troubler (unsettle) les opinions qu'il s'est faites à ce sujet. Elles sont faites, fixes, enracinées; elles sont une partie de son éducation, de ses traditions, du grand établissement public où il est compris. Il accepte le protestantisme et l'Église en bloc, avec la Constitution anglaise. 11 voit dans le protestantisme une règle de conduite, une exhortation à la justice, un appel au self govei-nment intérieur. Il voit dans l'Église un auxiliaire de l'État, un établissement d'hygiène morale, une bonne régie des âmes. — Par toutes ces causes, le respect du christianisme s'impose à l'opinion comme un devoir, et même comme une
bienséance. On admet difficilement qu'un incrédule soit bon Anglais et hoimête homme. On blâme celui qui, ayant eu le malheur de perdre la foi, essaye d'ébranler la foi des autres. [P. 259.]
It'bumour anglais.
Ce n'est point à dire qu'ils manquent d'esprit; ils en ont un à leur usage, à la vérité peu aimable, mais tout à fait original, de saveur puissante, poignante et même un peu amère, comme leurs boissons nationales. Ils l'appellent humour; en général, c'est la plaisanterie d'un homme qui, en plaisantant, garde une mine grave. Elle abonde dans les écrits de Swift, de Fielding, de Sterne, de Dickens, de Thackeray, de Sydney Smith ; à cet égard, le Livre des Snobs et les Lettres de Peter Plymley sont des chefs-d'œuvre. On en trouve aussi beaucoup, de la qualité la plus indigène et la plus âpre, dans Carlyle. Elle aboutit tantôt à la caricature bouffonne, tantôt au sarcasme médité. Elle secoue rudement les nerfs, ou s'enfonce à demeure dans la mémoire. Elle est une œuvre de l'imagination drolatique ou de l'indignation concentrée. Elle se plaît aux contrastes heurtés, aux travestissements imprévus. Elle habille la folie avec les habits de la raison ou la raison avec les habits de la folie ; Henri Heine, Aristophane, Rabelais et parfois Montesquieu sont, hors de l'Angleterre, ceux qui en ont eu la
plus large dose. Encore faut-il chez les trois derniers en retirer un élément étranger, la verve française, la joie, la gaieté, sorte de bons vins qu'on ne récolte que dans les pays du soleil. — A l'état insulaire et pur, elle laisse toujours un arrière-goût de vinaigre. L'homme qui plaisante ainsi est rarement bienveillant et n'est jamais heureux ; il sent et accuse fortement les dissonances de la vie. Il ne s'en amuse pas; au fond, il en souffre, il s'en irrite. Pour étudier minutieusement des grotesques, pour prolonger froidement une ironie, il faut un sentiment continu de tristesse et de colère. C'est dans les grands écrivains qu'on doit chercher les spécimens parfaits du genre; mais il est tellement indigène qu'on le rencontre tous les jours dans la conversation ordinaire, dans la littérature, dans les débats politiques, et qu'il est la monnaie courante du Punch. [P. 544-545.]
La supériorité des Anglo-Saxons.
Un de mes amis revient en même temps que moi, et nous comparons nos résumés. Laquelle des deux civilisations vaut le mieux, celle de l'Angleterre ou celle de la France ? — Gela est trop vague, il faut distinguer et diviser :
Trois choses supérieures en Angleterre :
La constitution politique. — Elle est stable et ne court pas, comme la nôtre, le risque d'être violemment défaite et mal refaite tous les vingt ans. Elle est libérale et invite les particuliers à prendre part comme acteurs et collaborateurs aux affaires publiques, et non à les regarder en simples curieux. Elle en donne la direction à la classe supérieure, qui est la plus capable de les bien conduire
H. Tai:;e. — Pages choisies. 12
et qui trouve en elles son emploi natarel, au lieu de s'étioler ou de se gâter, faute de débouché comme chez nous. Elle se prête sans secousses à des améliorations continues, et aboutit en fait au bon gouvernement, celui qui respecte le plus l'initiative des individus et met le pouvoir aux mains des plus dignes. Le 5 pour 100 anglais est à 96, les citoyens parlent et s'associent comme il leur plaît, il n'y a pas dans le monde une presse aussi bien informée, ni des assemblées aussi compétentes,
La religion. — Elle subordonne les rites et les dogmes à la morale. Elle prêche le self-government, l'autorité de la conscience, la culture de la volonté. Elle laisse une place assez large à l'interprétation et au sentiment personnel. Elle n'est pas décidément hostile à l'esprit des sciences modernes ni aux tendances du monde moderne. Ses prêtres sont mariés; elle fonde des écoles, elle recommande l'action, elle ne conseille pas l'ascétisme. Ainsi rapprochée du laïque, elle a de l'autorité sur lui ; le jeune homme en entrant dans la vie, l'homme fait en fournissant sa carrière, se trouve jusqu'à un certain point contenu et guidé par un ensemble de croyances antiques, populaires, fortifiantes, qui lui fournissent une règle de conduite et une idée noble du monde. Chez nous, à vingt ans, obligé de se faire, de lui-même et par lui seul, cette idée et cette règle, il n'y parvient que tard, parfois incomplètement, ou point du tout.
La grandeur de la richesse acquise, jointe à la faculté plus grande de produire et d'acquérir. — Toute l'œuvre utile exécutée depuis des siècles s'est transmise et accumulée sans perte; l'Angleterre n'a pas subi d'invasion depuis huit cents ans, ni de guerre civile depuis deux cents ans. Son capital aujourd'hui est plusieurs fois plus grand que celui de la France. Les signes de confortable et d'opuleace y sont plus nombreux qu'en aucun pays du
NOTES SDR L'ANGLETERRE. M
monde. Voyez dans les statistiques les relevés de son commerce, de son industrie, de son agriculture et de son gain annuel. — Ceci est vrai au moral aussi bien qu'au physique; non seulement l'Anglais sait mieux que le Français conduire ses affaires publiques et privées, féconder son sol, améliorer son bétail, diriger une manufacture, défricher, coloniser et exploiter les pays lointains, mais encore il sait mieux se cultiver lui-même. Si l'on ne considère que l'élite, on trouvera, ce semble, en France, des esprits égaux, sauf en ce qui touche la politique, aux plus grands esprits de l'Angleterre, peutêtre même quelques esprits supérieurs, de portée plus vaste et plus philosophique, à la fois plus compréhensifs et plus délicats. Mais la majorité des esprits moyens, un gentleman de province, un clergyman ordinaire, possède ici une instruction plus étendue et plus solide. Certainement, sa cervelle est mieux meublée, son mobilier intellectuel est moins suranné et moins incomplet. Surtout, le nombre des hommes suffisamment informés et capables d'avoir un avis en matière politique est plus grand. Comparez notre clergj'man, notre gentleman anglais à un bourgeois et à un curé de France, ou bien encore regardez tour à tour le pain quotidien de leurs intelligences, le journal anglais et le journal français, surtout une gazette française de petite ville et une gazette anglaise de petite ville : la distance est excessive. Or ce n'est pas la petite élite, c'est la majorité moyenne qui donne le ton, dicte l'opinion, mène les affaires*. [P. 390-592.]
1. Il est juste d'ajouter ici que ce développement est suivi d'un autre, dont voici le thème : a En revanche, trois choses sont meilleures en France : le climat, la distribution de la richesse, la via de famille et de société. »
NOTICE
Les Origines de la France contemporaine, nous l'avons déjà dit, ou laissé entendre, sont, avec VUistoire de la liltérature anglaise, la grande œuvre de Taine, celle qui le définit, le classe et le juge au regard de la postérité : c'est aussi l'une des œuvres maîtresses du xix* siècle français, l'une de celles qui ont exercé, qui exercent encore le plus d'influence. Qu'on s'en réjouisse ou qu'on le déplore, on ne saurait nier que, si les Origines n'avaiem pas été écrites, la pensée contemporaine aurait suivi un autre cours.
Le livre est sorti tout entier des préoccupations et des alarmes patriotiques que les événements de 1870-1871 avaient fait naître dans l'esprit de Taine. 11 écrivait, un peu plus tard, à quelqu'un qui croyait que l'œuvre avait été conçue avant la guerre: « 11 me semble qu'à cette date (1868 ou 1869), je n'ai pas dû vous parler de mes études historiques ; j'écrivais alors un gros livre qui a paru en 1870, V Intelligence; c'est en 1871 , pour payer ma dette et être utile autant que je le pouvais, que je me suis mis à regarder de près notre histoire contemporaine et à fréquenter les Archives*. » Ce n'est pas d'ail-
i. De fait, la première mention précise des Origines que l'on trouve dans la Correspondance est datée du 4 avril 1871 : « J'ébauche en pensée mon futur livre sur la France contemporaine », lisonsnous dans ime lettre à Mme Taine. Quelques semaines après, le 48 mai, Taine écrivait encore à sa femme : « Ce matin, j'ai réfléchi à mon travail de l'été, et j'incline presque décidément à faire la France contemporaine. Je vous en dirai toutes les raisons au retour. » Or, c'était bien là une orientation toute nouvelle qu'il donnait à sa vie intellectuelle, c Si j'ai la santé et le loisir, écrivait-il
letirs que d'anciens projets, plus ou moins vaguement caressés, ne trouvassent, dans ce dessein d'une vaste enquête historique sur la France d'aujourd'hui ou d'hier, leur réaUsation imprévue. N'avait-il pas jadis esquissé le plan d'un livre sur les Lois en histoire, ot d'un autre sur la Religion et la société en France'} N'écrivaiV-il pas, le 3 décembre 1861, à son ami Edouard de Suckau : « Je prends des notes, je suis allé aux églises, au Palais de Justice, je vais aller au Casino... : cela fera peut-être une France contemporaine; mais j'ai peur de mes notes, elles sont peu patriotiques, point gaies et encore moins respectueuses? » Mais ce qu'il faut bien maintenir, et ce que l'on peut affirmer, c'est que ces rêves n'auraient point pris corps si la guerre franco-allemande, si la Commune n'avaient pas eu lieu, si la France mutilée, en proie à ses discordes intestines, menacée dans son prochain avenir, dans sa vie même, n'avait pas réclamé l'appui, le secours efficace de tous ses enfants. C'est la guerre de 1870 qui a détaché Taine de la spéculation pure ; c'est son patriotisme qui l'a fait historien politique.
Rechercher dans notre histoire, depuis un siècle, les causes de nos révolutions et de notre instabilité politique; décrire les vices de nos institutions et montrer en quoi elles heurtent les dispositions foncières de notre tempérament et les conditions mêmes de la vie sociale, indiquer les principes généraux qui doivent présider à l'organisation des sociétés modernes, et, d'autre part, les redressements possibles, les réparations urgentes qu'il conviendrait de faire subir à l'édifice inconfortable où nous abritons nos destinées : tel est, brièvement résumé, l'objet, le dessein essentiel des Originet.
Dès qu'il fut en possession de son idée maîtresse, Taine se mit à l'œuvre avec son activité et sa conscience habituelles, sans illusion sur le sort qui l'attendait, sachant fort bien qu'il
encore le 29 novembre 1870 à Albert Sorel, j'écrirai sur la Volonté pour compléter ce que j'ai fait sur l'Intelligence. Mon désir et mes aptitudes s'arrêtent là. n Les désastres publics devaient bientôt le faire changer d'avis et lui suggérer un autre emploi de ses facultés : « Il est bien probable, écrivait-il le 7 février 1871 à Emile Planât, qu'à mon retour, je ferai à Paris des articles politiques de fond, malgré ma répugnance et mon insuffisance; il faut maintenant que tout le monde mette la moin à l'œuvre. » C'est pour mettre la main à l'œuvre qu'il écrivit les Origines.
allait s'exposer aux injures et aux clameurs des partis. « Mon prochain livre, — écrivait-il à sa femme dés 1872, — sera singulier, très anticlérical et très anti-révolutionnaire; on va me tomber dessus des deux côtés ; mais j'ai bon dos. » Les lettres qui remplissent les deux derniers volumes de la Correspondance nous montrent l'historien presque tout entier absorbé par son énorme labeur qui s'allonge sans cesse devant lui, à l'affût de tous les documents imprimés ou manuscrits, connus ou inédits qui peuvent rentrer dans son enquête, très attentif aussi à l'impression que produisent ses jugements sur les esprits sérieux et informés, très préoccupé, quand il rencontrait des critiques courtois et avisés, de leur faire mieux entendre sa pensée, de défendre et de leur faire accepter ses conclusions. Les écrivains d'autrefois publiaient souvent des (( défenses » de leurs grands ouvrages : tels Montesquieu et Chateaubriand. La Défense des Origines de la France contemporaine est dispersée dans les lettres des vingt dernières années de la vie de Taine. On en a lu plus haut quelques-unes, et l'on a pu saisir sur le vif la loyauté, la conscience scrupuleuse, la modestie aussi de l'historien philosophe.
Ce fut cette probité même qui l'amena peu à peu à concevoir sa tâche avec une ampleur qui dépassait ses premières prévisions. Tout d'abord, il se proposait de n'écrire qu'un seul volume sur la France contemporaine. Bien vite, il reconnut la nécessité d'en avoir trois, un pour chacune des périodes qu'il se proposait d'étudier successivement. Et ce furent ensuite, quatre, puis cinq, puis six volumes qu'il s'agit de préparer et d'écrire. Et pour achever complètement l'œuvre, qui sait s'il n'en aurait pas fallu un septième? Le premier volume, l'Ancien Régime, — où de bons juges veulent voir le chef-d'œuvre de Taine, — parut à la fin de 1875. La Révolution fut publiée en trois fois : VAnarchie, en mars 1878, la Conquête jacobine en mai 1881, le Gouvernement révolutionnaire, en novembre 1884. Le premier volume du Régime moderne, Napoléon- Bonaparte, est de novembre 1890 : le second, l'Église, l'École est posthume (1895); mais il avait paru tout entier, ainsi qu'un certain nombre de morceaux des volumes précédents, dans la Revue des Deux Mondes. L'ouvrage forme actuellement, depuis 1899, douze volumes dans le format in-16.
Peu de livres de notre temps ont provoqué, au moment de leur apparition, et depuis, des discussions aussi passionnées.
Voici quinze ans que Taine est mort, et l'on écrit encore des articles, — et même des livres, — pour le réfuter. Y a-t-on réussi? C'est une autre question, et que les historiens de profession ne semblent pas avoir encore tranchée par l'affirmative. En tout cas, c'est là une preuve, et smgulièrement éloquente, de l'action qu'exercent encore les Origines sur les esprits contemporains.
Une autre preuve, plus matérielle, mais non moins frappante, de cette action, c'est le grand nombre des éditions qui se sont succédé du livre, sans interruption depuis trente ans. Les Origines de la France contemporaine ont été l'un des grands succès de librairie du xix* siècle : à l'heure où nous écrivons ces lignes, vingt-cinq éditions, — soit trois cent seize mille volumes, — ont été pubUées de tout l'ouvrage, et plus de cinqxmnte-deux mille exemplaires ont été vendus de Y Ancien Régime. Ce sont là des chiffres qui peuvent dispenser de tout commentaire.
D'où vient ce succès, sinon sans précédent, tout au moins assez rare dans les annales de la librairie française? Et qu'estce qui a fait, dans l'histoire intellectuelle et morale de notre temps, la haute fortune des Originesl Faisons aussi large que possible la part des raisons secondaires que l'on pourrait alléguer pour expliquer ce fait incontestable. Admettons que le livre de Taine ait bénéficié du bruit que les partis ont mené autour de lui, de l'aliment qu'il a fourni aux passions politiques, enfin de l'intérêt qui s'attache depuis longtemps à toutes les œuvres d'histoire qui ont la Révolution ou l'Empire pour objet. 11 est clair que ces raisons qui expliquent fort bien le succès, d'ailleurs très honorable, d'autres œuvres historiques, d'ailleurs parfaitement estimables, ne suffisent pas à expliquer la faveur unique où le public a tenu et continue de tenir les Origines de la France contemporaine.
S'il leur a prodigué cette faveur, c'est d'abord qu'il y a vu l'œuvre d'un écrivain de génie. On a tout dit, en bien et en mal, sur le style de Taine; on a loué, on a critiqua aussi la « prolixité concise » qui le distingue, et cette « dureté brillante )) qui nous fait croire parfois, « en tournant ses pages qu'on remue de minces feuillets métalliques dont on voit le reflet et dont on entend le bruissement sonore' ». Ce qu'où
1. Ces expressions sont d'Emile Montégut dans ses Essais sur ia littérature anglaise (Paris, Hachette, 1883, p. 71).
ne saurait nier, c'est que Taine a un style, et que jamais ce style n'a eu plus de force et plus d'éclat, n'a mieux manifesté ses qualités, ses défauts peut-être aussi, n'a plus triomphalement déployé toutes ses ressources que dans certaines pages des Origines. Le public lui a su gré, — et ce n'est que juslice, — de n'avoir point cru, comme on l'enseigne avec succès dans une certaine école, que, pour êlre un grand historien, il fût nécessaire d'être un écrivain illisible.
On a été aussi reconnaissant à Taine de n'avoir écrit sur la France révolutionnaire et impériale, qu'après l'enquête la plus minutieuse, la plus complète, la plus méthodique qui eût encore été instituée sur cette période de notre histoire. Certams critiques, — dont il ne faudrait peut-être pas épluclier les livres de trop près, — ont aujourd'hui beau jeu à lui reprocher quelques erreurs ou quelques lacunes. De quelle œuvre humaine, surtout de quelle œuvre un peu étendue ne pourrait-on en dire autant? Quand du reste tous leurs reproches seraient justifiés, — et ils ne le sont pas*, — il n'en serait pas moins vrai qu'à l'époque où Taine écrivait, personne encore n'avait pris soin de dépouiller une masse aussi formidable de documents de toute sorte, imprimés ou manuscrits, pour y fonder ses jugements d'historien. Ces jugements sontils justes, impartiaux, et méritent-ils une entière confiance? C'est la seule question qui mérite d'être posée à propos des Origines.
A cette question on a répondu, comme bien l'on pense, assez diversement. Les idées de Taine sur les hommes et sur les choses de l'Ancien Régime, de la Révolution et de l'Empire ont soulevé des objections assez fortes et assez spécieuses. Pour notre part, nous ferions volontiers nôtres la plupart de celles qu'Albert Sorel et Ferdinand Brunetière ont présentées à plus d'une reprise. D'une manière générale, nous serions tenté de trouver que, si Taine a merveilleusement mis en lufiiière, — et peut-être, çà et là, un peu trop durement condamné et llétri, — ce qui dans l'histoire de la Révolution était révolution proprement dite, il n'a pas assez -bien vu, ou trop systématiquement négligé et dédaigné ce qui était évolution, et évolution légitime. Mais, en revanche, que d'idées
i. Voyez par exemple dans les Annales révolutionnaires, avriljnin 1908, r»rticle très sugg:estif et peu suspect de M. A. Mnthiez 8ur Taine, historien de la Hévolulion française par M. Aulard.
neuves, fortes, profondes, répandues à profusion sur tous sujets dans cette histoire! Que de vues supérieures de philosophie historique ou de politique expérimentale! Taine n'est pas seulement un historien qui sait, c'est un historien qui pense. A ce titre, tous ceux qui aiment à réfléchir sur l'homme et sur la condition humaine, fussent-ils très loin de Taine par leurs tendances et leur tour d'esprit, ceux-là trouveront toujours dans les Origines un aliment qu'aucune autre Histoire peut-être ne leur fournira à un pareil degré.
Et ce n'est pas tout encore. Œuvre d'un grand écrivain, d'un historien très informé, d'un puissant philosophe, les Origines sont aussi, elles sont surtout peut-être une longue, une persuasive leçon de conservation sociale. Respect de la tradition: culte pieux et réfléchi du passé; soumission de l'individu aux disciphnes établies, et dont une longue histoire a éprouvé la vivante solidité et montré la bienfaisante justesse; subordination des aspirations personnelles à tout ce qui, dans l'homme, dépasse l'homme, et prolonge son être éphémère dans le passé et dans l'avenir; répudiation de l'esprit jacobin, au nom de la conscience et au nom de l'histoire; condamnation sans merci des creuses et dangereuses chimères de l'idéologie politique : voilà ce que les Origines nous prêchent à toutes les lignes, avec une autorité, une force démonstrative, une fougue d'éloquence indignée, une âpreté d'accent, une chaleur d'émotion intime qui ne pouvaient manquer de frapper les jeunes générations montantes. La leçon même était d'autant plus frappante, pour ceux mêmes qui inclinaient à penser que cà et là, sur quelques points peutêtre, elle n'était pas sans dépasser un peu la mesure, qu'elle nous venait d'un homme qui, en d'autres temps, avait paru tenir un autre langage. Le Taine volontiers iconoclaste des Philosophes classiques, de l'article sur Jean Reynaud, de certaines pgges de l'Histoire de la littérature anglaise, la forme mise à part, n'était pas toujours très facile à reconnaître dans les Origines de la France contemporaine. Son témoignage était d'autant moins suspect.
Et enfin, ce qui, plus que tout le reste, au lendemain de la guerre, explique et légitime le succès continu des Origines, c'est l'ardeur de patriotisme dont tout le hvre témoigne. Pour essayer d'éclairer son pays sur les fautes qu'il avait commises, et sur ses incerlainos destinées, Taine avait spontanément
renoncé aux travaux qui auraient eu son intime préférence: il avait accepté d'user vingt années de sa vie à d'arides et laborieuses recherches d'archives. La haute beauté de ce sacrifice se sent à travers son œuvre, lui communique cette gravité, cette noblesse qui inspirent et commandent le respect. « Pour payer sa dette et être utile autant qu'il le pouvait », le pur spéculatif est devenu homme d'action. Au contact des faits et des réalités de la vie, il a eu la révélation « d'un autre ordre » que, jusqu'ici, il n'avait guère fait qu'entrevoir: il y est entré, non pas jusqu'au bout, suffisamment pourtant pour retrouver, pour restaurer la plupart « des choses utiles, salutaires ou nécessaires » qu'il avait un peu trop légèrement dédaignées jadis. C'est « cette évolution graduelle et naturelle, sincère et progressive, déterminée tout entière pai le seul effet de l'observation assidue, jointe au travail intérieur d'un esprit \oyal et sain* », c'est cette lente prise de possession d'une vérité plus complète et plus haute par une âme généreuse et profonde qui achève de donner aux Origines tout leur sens véritable; c'est ce qui en a fait la beauté morale, l'intérêt symbolique et dramatique tout ensemble aux yeux de tous ceux qui, sous l'auteur, veulent découvrir l'homme. Et c'est ce qui leur permet à ceux-là de souscrire sans réserve aux fortes paroles qu'on a gravées sur la tombe de Taine : Causas renim aitissimas candido et constanti animo in pliilosophia, hisloria, litteris verscrutatus, veritatern unice dilexit.
L'ANCIEN RÉGIME L'esprit classique et l'idéologie'.
Suivre en toute recherche, avec toute confiaace, sans réserve ni précaution, la méthode des mathématiciens; extraire, circonscrire, isoler quelques notions très simples et très générales; puis abandonnant l'expérience, les comparer, les combiner, et, du composé artificiel ainsi
1. Expression de Taine à propos de révolution de George Sand (Cf. ci-dessous p. 249.)
2. Disons ici, une fois pour toutes, que, sauf exception, nous supprimons les très nombreuses notes que Taine a mises au bas de presque toutes les pages de ses Origines.
L'ANCIEN RÈGliîE. 171
obtenu, déduire par le pur raisonnement toutes les conséquences qu'il enferme : tel est le procédé naturel de l'esprit classique. Il lui est si bien inné, qu'on le rencontre également dans les deux siècles, chez Descartes, Malebranche et les partisans des idées pures, comme chez les partisans de la sensation, du besoin physique, de l'instinct primitif, Condillac, Rousseau, Helvétius, plus tard Condorcet, Volney, Siéyès, Cabanis et Destutt de Tracy. Ceux-ci ont beau se dire sectateurs de Bacon et rejeter les idées innées: avec un autre point de départ que les cartésiens, après un léger emprunt, ils laissent là l'expérience. Dans cet énorme monde moral et social, dans cet arbre humain aux racines et aux branches innombrables, i'^- détachent l'écorce \isible, une superficie; ils ne peuvent pénétrer ni saisir au delà; leurs mains ne sauraient contenir davantage. Ils ne soupçonnent pas qu'il y ait rien de plus ; l'esprit classique n'a que des prises courtes, une compréhension bornée. Pour eux, l'écorce est l'arbre entier, et, l'opération faite, ils s'éloignent avec l'épiderme sec et mort, sans plus jamais revenir au tronc. Par insuffisance d'esprit et par amourpropre littéraire, ils omettent le détail caractéristique, le fait vivant, l'exemple circonstancié, le spécimen significatif, probant et complet. Il n'y en a presque aucun dans la Logique et dans le Traité des sensations de Condillac, dans l'Idéologie de Destutt de Tracy, dans les Rapports du physique et du moral de Cabanis. Jamais, avec eux, on n'est sur le terrain palpable et solide de l'observation personnelle et racontée, mais toujours en l'air, dans la région vide des généralités pures. Condillac déclare que le procédé de l'arithmétique convient à la psychologie et qu'on peut démêler les éléments de notre pensée par une opération analogue a à la règle de trois » . Siéyès a le pins profond dédain pour l'histoire, et a la politique est pour
(( lui une science qu'il croit avoir achevée » du premier coup, par un effort de tête, à la façon de Descartes, qui trouva ainsi la géométrie analytique. Destutt de Tracy, voulant commenter Montesquieu, découvre que le grand historien s'est tenu trop servilement attaché à l'histoire, et il refait l'ouvrage en construisant la société qui doit être au lieu de regarder la société qui est. — Jamais, avec un aussi mince extrait de la nature humaine, on n'a bâti des édifices si réguliers et si spécieux. Avec la sensation Condillac anime une statue, puis, par une suite de purs raisonnements, poursuivant tour à tour dans l'odorat, dans le goût, dans l'ouïe, dans la vue, dans le toucher, les effets de la sensation qu'il suppose, il construit de toutes pièces une âme humaine. Au moyen d'un contrat, Rousseau fonde l'association politique, et, de cette seule donnée, il déduit la constitution, le gouvernement et les lois de toute société équitable. Dans un livre qui est comme le testament philosophique du siècle, Condorcet déclare que cette méthode est « le dernier pas de la phi- « losophie, celui qui a mis en quelque sorte une barrière « éternelle entre le genre humain et les vieilles erreurs « de son enfance ». — « En l'appliquant à la morale, à a la pohtique, à l'économie politique, on est parvenu à a suivre dans les sciences morales une marche presque « aussi |sûre que dans les sciences naturelles. C'est par « elle qu'on a pu découvrir les droits de l'homme. » Comme en mathématiques, on les a déduits d'une seule définition primordiale, et cette définition, pareille aux premières vérités mathématiques, est un fait d'expérience journalière, constaté par tous, évident de soi. — L'école subsistera à travers la Révolution, à travers l'Empire, jusque pendant la Restauration, avec la tragédie dont elle est la sœur, avec l'esprit classique qui est leur père commun, puissance primitive et souveraine, aussi dange-
reuse qu'utile, aussi destructive que créatrice, aussi capable de propager l'erreur que la vérité, aussi étonnante par la rigidité de son code, par l'étroitesse de son joug, par l'uniformité de ses œuvres, que par la durée de son règne et par l'universalité de son ascendant*. [P. 315- 518.]
Légitimité de la tradition.
Le préjugé héréditaire est une sorte de raison qui s'ignore. Il a ses titres aussi bien que la raison ellemême; mais il ne sait pas les retrouver; à la place des bons, il en allègue d'apocryphes. Ses archives sont enterrées; il faut, pour les dégager, des recherches dont il n'est pas capable; elles subsistent pourtant, et aujourd'hui l'histoire les remet en lumière. — Quand on le considère de près, on trouve que, comme la science, il a pour source une longue accumulation d'expériences : les hommes, après une multitude de tâtonnements et d'essais, ont fini par éprouver que telle façon de vivre ou de penser était la seule accommodée à leur situation, la plus praticable de toutes, la plus bienfaisante, et le régime ou dogme qui aujourd'hui nous semble une convention arbitraire a d'abord été un expédient avéré de salut public. Souvent même il l'est encore ; à tout le moins, dans ses grands traits, il est indispensable, et l'on peut dire avec certitude que si, dans une société, les principaux préjugés
1. Ne pourrait-on pas faire observer que si, vraiment, l'esprit classique avait des prises aussi a courtes » et une compréhension aussi a bornée » que Taine le déclare ici, on ne s'expliquerait pas qu'il ait mis au moins deux longs siècles à consommer la ruine de la France, et que, à l'époque de son apogée, sous Louis XIV, la France ait été aussi prospère, — et aussi enviée?
disparaissaient tout d'un coup, l'honime, privé du legs précieux que lui a transmis la sagesse des siècles, retomberait subitement à l'état sauvage et redeviendrait ce qu'il fut d'abord, je veux dire un loup inquiet, affamé, vagabond et poursuivi. Il fut un temps où cet héritage manquait; aujourd'hui encore il y a des peuplades où il manque entièrement. Ne pas manger de chair humaine, ne pas tuer les vieillards inutiles ou incommodes, ne pas exposer, vendre ou tuer les enfants dont on n'a que faire, être le seul mari d'une seule femme, avoir horreur de l'inceste et des mœurs contre nature, être le propriétaire unique et reconnu d'un champ distinct, écouter les voix supérieures de la pudeur, de l'humanité, de l'honneur, de la conscience, toutes ces pratiques, jadis inconnues et lentement établies, composent la civilisation des âmes. Parce que nous les acceptons de confiance, elles n'en sont pas moins saintes, et elles n'en deviennent que plus saintes lorsque, soumises à l'examen et suivies à travers l'histoire, elles se révèlent à nous conune la force secrète qui, d'un troupeau de brutes, a fait une société d'hommes. — En général, plus un usage est universel et ancien, plus il est fondé sur des naotifs profonds, motifs de physiologie, d'hygiène, de prévoyance sociale. Tantôt, comme dans la séparation des castes, il fallait conserver pure une race héroïque ou pensante, en prévenant les mélanges par lesquels un sang inférieur lui eût apporté la débilité mentale et les instincts bas. Tantôt, comme dans l'interdiction des spiritueux ou des \iandes, il fallait s'accommoder au climat qui prescrivait un régime végétal ou au tempérament de la race pour qui les boissons fortes étaient funestCo. Tantôt, comme dans l'institution du droit d'aînesse, il fallait former et désigner d'avance le commandant militaire auquel obéirait la bande, ou le chef civil qui conserverait le domaine, conduirait l'exploi-
tation et soutiendrait la famille. — S'il y a des raisons valables pour légitimer la coutume, il y en a de supérieures pour consacrer la religion. Considérez-la, non pas en général et d'après une notion vague, mais sur le vif, à sa naissance, dans les textes, en prenant pour exemple une de celles qui maintenant régnent sur le monde, christianisme, brahmanisme, loi de Mahomet ou de Bouddha. A certains moments critiques de l'histoire, des hommes, sortant de leur petite vie étroite et routinière, ont saisi par une vue d'ensemble l'univers infini; la face auguste de la nature éternelle s'est dévoilée tout d'un coup; dans leur émotion sublime, il leur a semblé qu'ils apercevaient son principe; du moins ils en ont aperçu quelques traits. Et, par une rencontre admirable, ces traits étaient justement les seuls que leur siècle, leur race, un groupe de races, un fragment de l'humanité fût en état de comprendre. Leur point de vue était le seul auquel les multitudes échelonnées au-dessous d'eux pouvaient se mettre. Pour des millions d'hommes, pour des centaines de générations, il n'y avait d'accès que par leur voie aux choses divines. Ils ont prononcé la parole unique, héroïque ou tendre, enthousiaste ou assoupissante, la seule qu'autour d'eux et après eux le cœur et l'esprit voulussent entendre, la seule qui fût adaptée à des besoins profonds, à des aspirations accumulées, à des facultés héréditaires, à toute une structure mentale et morale, là-bas à. celle de l'Indou ou du Mongol, ici à celle du Sémite ou de l'Européen, dans notre Europe à celle du Germain, du Latin ou du Slave; en sorte que ses contradictions, au lieu de la condamner, la justifient, puisque sa diversité produit son adaptation, et que son adaptation produit ses bienfaits. — Cette parole n'est pas une formule nue. Un sentiment si grandiose, une divination si compréhensive et si pénétrante, une pensée par laquelle
l'homme embrassant l'immensité et la profondeur des choses, dépasse de si loin les bornes ordinaires de sa condition mortelle, ressemble à une illumination; elle se change aisément en vision, elle n'est jamais loin de l'extase, elle ne peut s'exprimer gue par des symboles, elle évoque les figures divines. La religion est de sa nature un poème métaphysique accompagné de croyance. C'est à ce titre qu'elle est efficace et populaire; car, sauf pour une élite imperceptible, une pure idée n'est qu'un mot vide, et la vérité, pour devenir sensible, est obligée de revêtir un corps. Il lui faut un culte, une légende, des cérémonies, afin de parler au peuple, aux femmes, aux enfants, aux simples, à tout homme engagé dans la vie pratique, à l'esprit humain lui-même dont les idées, involontairement, se traduisent en images. Grâce à cette forme palpable, elle peut jeter son poids énorme dans la conscience, contre-balancer l'égoïsme naturel, enrayer l'impulsion folle des passions brutales, emporter la volonté vers l'abnégation et le dévouement, arracher l'homme à lui-même pour le mettre tout entier au service de la vérité où au service d'autrui, faire des ascètes et des martyrs, v^es sœurs de charité et des missionnaires; Ainsi, daiî|S toute société, la religion est un organe à la fois précieux- et naturel. D'une part, les hommes ont besoin d'eUe^pour penser l'infini et pour bien vivre; si elle manqûail' tout d'un coup, il y aurait dans leur âme un grà^d vide douloureux et ils se feraient plus de mal les uns aux, autres. D'autre part, on essayerait en vain de l'àrràcher.; ieS' mains qui se porteraient sur elle n'atteindraient que son enveloppe; elle repousserait après une opération sanglante; son germe est trop profond pour , qu'on puièsè l'extirper. — Si enfin, après la religion et la coutume» nOiis envisageons l'État, c'est-à-dire le pouvoir armé quia la force physique en même temps que l'auto-
rilé morale, nous lui trouvons une source presque aussi noble. En Europe du moins, de la Russie au Portugal, et de la Norvège aux Deux-Siciles, il est par origine et par essence un établissement militaire où l'héroïsme s'est fait le champion du droit. Çà et là, dans le chaos des races mélangées et des sociétés croulantes, un homme s'est rencontré qui, par son ascendant, a rallié autour de lui une bande de fidèles, chassé les étrangers, dompté les brigands, rétabli la sécurité, restauré l'agriculture, fondé la patrie et transmis comme une propriété à ses descendants son emploi de justicier héréditaire et de généralné. Par cette délégation permanente, un grand office public est soustrait aux compétitions, fixé dans une famille, séquestré en des mains sûres ; désormais la nation possède un centre vivant, et chaque droit trouve un protecteur visible. Si le prince se renferme dans ses attributions, s'il est retenu sur la pente de l'arbitraire, s'il ne verse pas dans l'égoïsme, il fournit au pays ''un des meilleurs gouvernements que l'on ait vus dans le monde, non seulement le plus stable, le plus capable de suite, le plus propre à maintenir ensemble vingt ou trente millions d'hommes, mais encore l'un des plus beaux, puisque le dévouement y ennoblit le commandement et l'obéissance, et que, par un prolongement de la tradition militaire, la fidélité et l'honneur rattachent de grade en grade le chef à son devoir et le soldat à son chef. — Tels sont les titres très valables du préjugé héréditaire; on voit qu'il est, comme l'instinct, une forme aveugle de la raison. Et ce qui achève de le légitimer, c'est que, pour devenir efficace, la raison elle-même doit lui emprunter sa forme. Une doctrine ne devient active qu'en devenant aveugle. Pour entrer dans la pratique, pour prendre le gouvernement des âmes, pour se transformer en un ressort d'action, il faut qu'elle se dépose dans les esprits à l'état
de croyance faite, d'habitude prise, d'inclination établie, de tradition domestique, et que, des hauteurs agitées de l'intelligence, elle descende et s'incruste dans les basfonds immobiles de la volonté; alors seulement elle fait partie du caractère et devient une force sociale. Mais, du même coup, elle a cessé d'être critique et clairvoyante; elle ne tolère plus les contradictions ou le doute, elle n'admet plus les restrictions ni les nuances ; elle ne sait plus ou elle apprécie mal ses preuves. Nous croyons aujourd'hui au progrès indéfini à peu près comme on croyait jadis à la chute originelle; nous recevons encore d'en haut nos opinions toutes faites, et l'Académie des sciences tient à beaucoup d'égards la place des anciens conciles. Toujours, sauf chez quelques savants spéciaux, la croyance et l'obéissance seront irréfléchies, et la raison s'indignerait à tort de ce que le préjugé conduit les choses humaines, puisque, pour les conduire, elle doit elle-même devenii- un préjugé. [T. Il, p. 6-13.]
Insuffisance et fragilité de la raison dans l'homme.
Non seulement la raison n'est pointnaturelle à l'homme ni universelle dans l'humanité ; mais encore, dans la conduite de l'homme et de l'humanité, son influence est petite. Sauf chez quelques froides et lucides intelligences, un Fontenelle, un Hume, un Gibbon, en qui elle peut régner parce qu'elle ne rencontre pas de rivales, elle est bien loin de jouer le premier rôle; il appartient à d'autres puissances, nées avec nous, et qui, ù titre de premiers occupants, restent en possession du logis. La place que la raison y obtient est toujours étroite ; l'office
qu'elle y remplit est le plus souvent secondaire. Ouvertement ou en secret, elle n'est qu'un subalterne commode, un avocat domestique et perpétuellement suborné, que les propriétaires emploient à plaider leurs affaires ; s'ils lui cèdent le pas en public, c'est par bienséance. Ils ont beau la proclamer souveraine légitime, ils ne lui laissent jamais sur eux qu'une autorité passagère, et, sous son gouvernement nominal, ils sont les maîtres de la maison. Ces maîtres de l'homme sont le tempérament physique, les besoins corporels, l'instinct animal, le préjugé héréditaire, l'imagination, en général la passion dominante, plus particulièrement l'intérêt personnel ou l'intérêt de famille, de caste, de parti. Nous nous tromperions gravement si nous pensions qu'ils sont bons par nature, généreux, sympathiques, ou, tout au moins, doux, maniables, prompts à se subordonner à l'intérêt social ou à l'intérêt d'autrui. Il y en a plusieurs, et des plus forts, qui, livrés à eux-mêmes, ne feraient que du ravage. — En premier lieu, s'il n'est pas sûr que l'homme soit })ar le sang un cousin éloigné du singe, du moins il est certain que, par sa structure, il est un animal très voisin du singe, muni de canines, Carnivore et carnassier, jadis cannibale, par suite chasseur et belliqueux. De là en lui un fonds persistant de brutalité, de férocité, d'instincts violents et destructeurs, auxquels s'ajoutent, s'il est Français, la gaieté, le rire, et le plus étrange besoin de gambader, de polissonner au milieu des dégâts qu'il fait ; on le verra à l'oeuvre. — En second lieu, dès l'origine, sa condition l'a jeté nu et dépourvu sur une terre ingrate où la subsistance est difficile, où, sous peine de mort, il est tenu de faire des provisions et des épargnes. De là pour lui la préoccupation constante et l'idée fixe d'acquérir, d'amasser et de posséder, la rapacité et l'avarice, notamment dans la classe qui, collée à la glèbe, jeûne
depuis soixante générations pour nourrir les autres classes, et dont les raains crochues s'étendent incessamment pour saisir ce sol où elles font pousser les fruits ; on la verra à l'œuvre. — En dernier lieu, son organisation mentale la plus fine a fait de lui, dès les premiers jours, un être Imaginatif en qui les songes pullulants se développent d'eux-mêmes en chimères monstrueuses, pour amplifier au delà de toute mesure ses craintes, ses espérances et ses désirs. De là en lui un excès de sensibilité, des afflux soudains d'émotion, de transports contagieux, des courants de passion irrésistible, des épidémies de crédulité et de soupçon, bref, l'enthousiasme et la panique, surtout s'il est Français, c'est-à-dire excitable et communicatif, aisément jeté hors de son assiette et prompt à recevoir les impulsions étrangères, dépourvu du lest naturel que le tempérament flegmatique et la concentration de la pensée solitaire entretiennent chez ses voisins Germains ou Latins; on verra tout cela à l'œuvre. — Voilà quelquesunes des puissances brutes qui gouvernent la vie humaine. En temps ordinaire, nous ne les remarquons pas ; comme elles sont contenues, elles ne nous semblent plus redoutables. Nous supposons qu'elles sont apaisées, amorties ; nous voulons croire que la discipline imposée leur est devenue naturelle, et qu'à force de couler entre des digues elles ont pris l'habitude de rester dans leur lit. La vérité est que, comme toutes les puissances brutes, conune un fleuve ou un torrent, elles n'y restent que par contrainte; c'est la digue qui, par sa résistance, fait leur modération. Contre leurs débordements et leurs dévastations, il a fallu installer une force égale à leur force, graduée selon leur degré, d'autant plus rigide qu'elles sont plus menaçantes, despotique au besoin contre leur despotisme, en lout cas contraignante et répressive, à l'origine un chef de bande, plus tard un chef d'armée,
de toutes façons un gendarme élu ou héréditaire, aux yeux vigilants, aux mains rudes, qui, par des voies de fait, inspire la crainte et, par la crainte, maintienne la paix. Pour diriger et limiter ses coups, on emploie divers mécanismes, constitution préalable, division des pouvoirs, code, tribunaux, formes légales. Au bout de tous ces rouages apparaît toujours le ressort final, l'instrument efficace, je veux dire le gendarme armé contre le sauvage, le brigand et le fou que chacun de nous recèle, endormis ou enchaînés, mais toujours vivants, dans la caverne de sou propre cœur. [P. 59-62.]
Voltaire.
La philosophie a besoin d'un écrivain qui se donne pour premier emploi le soin de la répandre, qui ne puisse la contenir en lui-même, qui l'épanché hors de soi à la façon d'une fontaine regorgeante, qui la verse à tous, tous les jours et sous toutes les formes, à larges flots, en fines gouttelettes, sans jamais tarir ni se ralentir, par tous les orifices et tous les canaux, prose, poésie, grands et petits vers, théâtre, histoire, romans, pamphlets, plaidoyers, traités, brochures, dictionnaire, correspondance, en public, en secret, pour qu'elle pénètre à toute profondeur et dans tous les terrains : c'est Voltaire. — « J'ai fait plus en mon temps, dit-il quelque part, que Luther et Calvin », et en cela il se trompe. La vérité est pourtant qu'il a quelque chose de leur esprit. Il veut comme eux changer la religion régnante, il se conduit en fondateur de secte, il recrute et ligue des prosélytes, il écrit des lettres d'exhortation, de prédication et de direction, il fait circuler les mots d'ordre, il donne « aux
frères » une devise ; sa passion ressemble au zèle d'un apôtre et d'un prophète. — Un pareil esprit n'est pas capable de réserve; il est par nature militant et emporté; il apostrophe, il injurie, il improvise, il écrit sous la dictée de son impression, il se permet tous les mots, au besoin les plus crus. Il pense par explosions ; ses émotions sont des sursauts, ses images sont des étincelles; il se lâche tout entier, il se livre au lecteur, c'est pourquoi il le prend. Impossible de lui résister, la contagion est trop forte. Créature d'air et de flamme, la plus excitable qui fût jamais, composée d'atomes plus éthérés et plus vibrants que ceux des auttres hommes, il n'y en a point dont la structure mentale soit plus fine ni dont l'équilibre soit à la fois plus instable et plus juste. On peut le comparer à ces balances de précision qu'un souffie dérange, mais auprès desquelles tous les autres appareils de mesure sont inexacts et grossiers. — Dans cette balance délicate, il ne faut mettre que des poids très légers, de petits échantillons ; c'est à cette condition qu'elle pèse rigoureusement toutes les substances ; ainsi fait Voltaire, involontairement, par besoin d'esprit et pour lui-même autant que pour ses lecteurs. Une philosophie complète, une théologie en dix tomes, une science abstraite, une bibliothèque spéciale, une grande branche de l'érudition, de l'expérience ou de l'invention humaine se réduit ainsi sous sa main à une phrase ou à un vers. De l'énorme masse rugueuse et empâtée de scories, il a extrait tout l'essentiel, un grain d'or ou de cuivre, spécimen du reste, et il nous le présente sous la forme la plus maniable et la plus commode, dans une comparaison, dans une métaphore, dans une épigramme qui devient un proverbe. En ceci, nul écrivain ancien ou moderne n'approche de lui; pour simplifier et vulgariser, il n'a pas son é^al au monde. Sans sortir
L'ANCIEÎÏ RÉGIME. 183
du ton de la conversation ordinaire et comme en se jouant, il met en petites phrases portatives les plus grandes découvertes et les plus grandes hypothèses de l'esprit humain, les théories de Descartes, Malebranche, Leibnitz, Locke et Newton, les diverses religions de l'antiquité et des temps modernes, tous les systèmes connus de physique, de physiologie, de géologie, de morale, de droit naturel, d'économie politique, bref, en tout ordre de connaissances, toutes les conceptions d'ensemble que l'espèce humaine au xyiii® siècle avait atteintes. — Sa pente est si forte de ce côté, qu'elle l'entraine trop loin; il rapetisse les grandes choses à force de les rendre accessibles. On ne peut mettre ainsi en menue monnaie courante la religion, la légende, l'antique poésie populaire, les créations spontanées de l'instinct, les demi-visions des âges primitifs ; elles ne sont pas des sujets de conversation amusante et vive. Un mot piquant ne peut pas en être l'expression ; il n'en est que la parodie. Mais quel attrait pour des Français, pour des gens du monde, et quel lecteur s'abstiendra d'un livre où tout le savoir humain est rassemblé en mots piquants ? — Car c'est bien tout le savoir humain, et je ne vois pas quelle idée importante manquerait à un homme qui aurait pour bréviaire les Dialogues, le Dictionnaire et les Romans. I>elisez-les cinq ou six fois, et alors seulement vous vous rendrez compte de tout ce qu'ils contiennent. Non seulement les vues sur le monde et sur l'homme, les idées générales de toute espèce y abondent, mais encore les reni^eignements positifs et même techniques y fourmillent, petits faits semés par milliers, détails multipliés et précis sur l'astronomie, la physique, la géographie, la physiologie, la statistique, l'histoire de tous les peuples, expériences innombrables et personnelles d'un homme qui par lui-même a lu les textes, manié les instruments,
visité les pays, touché les industries, pratiqué les hommes et qui, par la netteté de sa merveilleuse mémoire, par la vivacité de son imagination toujours flambante, revoit ou voit, comme avec les yeux de la tète, tout ce qu'il dit à mesure qu'il le dit. Talent unique, le plus rare en un siècle classique, le plus précieux de tous, puisqu'il consiste à se représenter les êtres, non pas à travers le voile grisâtre des phrases générales, mais en eux-mêmes, tels qu'ils sont dans la nature et dans l'histoire, avec leur couleur et leur forme sensibles, avec leur saillie et leur relief individuels, avec leurs accessoires et leurs alentours dans le temps et dans l'espace, un paysan à sa charrue, un quaker dans sa congrégation, un baron allemand dans son château, des Hollandais, des Anglais, des Espagnols, des Italiens, des Français chez eux, une grande dame, une intrigante, des provinciaux, des soldats, des filles, et le reste du pêle-mêle humain, à tous les degrés de l'escalier social, chacun en raccourci et dans la lumière fuyante d'un éclair.
Car c'est là le trait le plus frappant de ce style, la rapidité prodigieuse, le défilé éblouissant et vertigineux de choses toujours nouvelles, idées, images, événements, paysages, récits, dialogues, petites peintures abréviatives, qui se suivent en courant comme dans une lanterne magique, presque aussitôt retirées que présentées par le magicien impatient qui en un clin d'œil fait le tour du monde, et qui, enchevêtrant coup sur coup l'histoire, la fable, la vérité, la fantaisie, le temps présent, le temps passé, encadre son œuvre tantôt dans une parade aussi saugrenue que celles de la foire, tantôt dans une féerie plus magnifique que toutes celles de l'Opéra. Amuser, s'amuser, « faire passer son âme par tous les modes imaginables », comme un foyer ardent où l'on jette tour à tour les substances les plus diverses i)our lui faire rendre
toutes les flammes, tous les pétillements et tous les parfums, voilà son premier instinct. « La vie, dit-il encore, est un enfant qu'il faut bercer jusqu'à ce qu'il s'endorme. » 11 n'y eut jamais de créature mortelle plus excitée et plus excitante, plus impropre au silence et plus hostile à l'ennui, mieux douée pour la conversation, plus visiblement destinée à devenir la reine d'un siècle sociable où, avec six jolis contes, trente bons mots et un peu d'usage, un homme avait son passeport mondain et la certitude d'être bien accueilli partout. Il n'y eut jamais d'écrivain qui ait possédé à un si haut degré et en pareille abondance tous les dons du causeur, l'art d'animer et d'égayer la parole, le talent de plaire aux gens du monde. Du meilleur ton quand il le veut, et s'enfermant sans gêne dans les plus exactes bienséances, d'une politesse achevée, d'une galanterie exquise, respectueux sans bassesse, caressant sans fadeur et toujours aisé, il lui suffit d'être en public pour prendre naturellement l'accent mesuré, les façons discrètes, le demi-sourire engageant de l'homme bien élevé qui, introduisant les lecteurs dans sa pensée, leur fait les honneurs du logis. Êtes-vous familier avec lui, et du petit cercle intime dans lequel il s'épanche en toute liberté, portes closes, le rire ne vous quittera plus. Brusquement, d'une main sûre et sans avoir l'air d'y toucher, il enlève le voile qui couvre un abus, un préjugé, une sottise, bref quelqu'une des idoles humaines. Sous cette lumière subite, la vraie figure, difforme, odieuse ou plate, apparaît; nous haussons les épaules. C'est le rire de la raison agile et victorieuse. En voici un autre, celui du tempérament gai, de l'improvisateur bouffon, de l'homme qui reste jeune, enfant et même gamin jusqu'à son dernier jour, et « fait des gambades sur son tombeau ». Il aime les caricatures, il charge les traits des visages, il met en scène des grotesques, il les promène en tous sens comme
des marionnettes, il n'est jamais las de les reprendre et de les faire danser sous de nouveaux cosiumes ; au plus fort de sa philosophie, de sa propagande et de sa polémique, il installe en plein vent son théâtre de poche, ses fantoches, un hachelier, un moine, un inquisiteur, Mauperluis, Pompignan, Nonotte, Fréron, le roi David, et tant d'autres qui viennent devant nous pirouetter et gesticuler en hahit de scaramouche et d'arlequin. — Quand le talent de la farce s'ajoute ainsi au besoin de la vérité, la plaisanterie devient toute-puissante; car elle donne satisfaction à des instincts universels et profonds de la nature humaine, à la curiosité maligne, à l'esprit de dénigrement, à l'aversion pour la gêne, à ce fonds de mauvaise humeur que laissent en nous la convention, l'étiquette et l'obligation sociale de porter le lourd manteau de la décence et du respect; il y a des moments dans la vie oîi le plus sage n'est pas fâché de le rejeter à demi et même tout à fait*. [P. 9^-99.]
l'anarchie
Impartialité.
... Pour les allusions, si le lecteur en trouve, c'est qu'il les aura mises, et, s'il fait des applications, c'est
1. En lisant cet étourdissant portrait du patriarche de Ferney, il n'est pas inutile de rappeler que Taine avait un moment songé à écrire une « biographie critique et philosophique de Voltaire »,
LA RÉVOLUTION. i87
lui qui en répondra. A mon sens, le passé a sa figure propre, et le portrait que voici ne ressemble qu'à l'ancienne France. Je l'ai tracé sans me préoccuper de nos débats présents; j'ai écrit comme si j'avais eu pour sujet les révolutions de Florence ou d'Athènes. Ceci est de l'histoire, rien de plus, et, s'il faut tout dù-e, j'estimais trop mon métier d'historien pour en faire un autre, à côté, en me cachant. [T. III, p. 4.J
L'œuvre de l'Assemblée constituante.
Telle est l'œuvre de l'Assemblée constituante. Par plusieurs lois, surtout par celles qui intéressent la vie privée, par l'institution de l'étal civil, par le code pénal et le code rural, par les premiers commencements et la promesse d'un code civil uniforme, par l'énoncé de quelques règles simples en matière d'impôt, de procédure et d'administration, elle a semé de bons germes. Mais, en tout ce qui regarde les institutions politiques et l'organisation sociale, elle a opéré comme une académie d'utopistes et non comme une législature de praticiens. — Sur le corps malade qui lui était confié, elle a exécuté des amputations aussi inutiles que démesurées, et appliqué des bandages aussi insuffisants que malfaisants. Sauf deux ou trois restrictions admises par inconséquence, sauf le maintien d'une royauté de parade et l'obligation d'un petit cens électoral, elle a suivi jusqu'au bout son principe, qui est celui de Rousseau. De parti pris, elle a refusé de considérer l'homme réel qui était sous ses yeux, et s'est obstinée à ne voir en lui que l'être al)strait créé par les livres. — Par suite, avec un aveuglement et une raideur de chirurgien spéculatif, elle a détruit, dans la
société livrée à son bistouri et à ses théories, non seulement les tumeurs, les disproportions et les froissements des organes, mais encore les organes eux-mêmes et jusqu'à ces noyaux vivants et directeurs autour desquels les cellules s'ordonnent pour recomposer un organe détruit, d'un côté ces groupes anciens, spontanés et persistanls que la géographie, l'histoire, la communauté d'occupations et d'intérêts avaient formés, d'un autre côté ces chefs naturels que leur nom, leur illustration, leur éducation, leur indépendance, leur bonne volonté, leurs aptitudes désignaient pour le premier rôle. D'une part, elle dépouille, laisse ruiner et proscrire toute la classe supérieure, noblesse, parlementaires, grande bourgeoisie. D'autre part, elle dépossède et dissout tous les corps hisloriques ou naturels, congrégations religieuses, clergé, provinces, parlements, corporations d'art, de profession ou de métier. — L'opération faite, tout lien ou attache entre les hommes se trouve coupé, toute subordination ou hiérarchie a disparu. Il n'y a plus de cadres et il n'y a plus de chefs. Il ne reste que des individus, vingt-six millions d'atomes égaux et disjoints. Jamais matière plus désagrégée et plus incapable de résistance ne fut offerte aux mains qui voudront la pétrir; il leur suffira pour réussir d'être dures et violentes. — Elles sont prêtes, ces mains brutales, et l'Assemblée qui a fait la poussière a préparé aussi le pilon. Aussi maladroite pour construire que pour détruire, elle invente, pour remettre l'ordre dans une société bouleversée, une machine qui, à elle seule, mettrait le désordre dans une sociét.J tranquille. Ce n'était point trop du gouvernement le plus absolu et le plus concentré pour opérer sans trouble un tel nivellement des rangs, une telle décomposition des groupes, un tel déplacement de la propriété. A moins d'une armée bien commandée, obéissante et partout présente, on ne
fait point pacifiquement une grande transformation sociale; c'est ainsi que le tsar Alexandre a pu affranchir les paysans russes. — Tout au rebours, la Constitution nouvelle réduit le roi au rôle de président honoraire, suspect et contesté d'un État désorganisé. Entre lui et le corps législatif elle ne met que des occasions de conflit et supprime tous les moyens de concorde. Sur les administrations qu'il doit diriger, le monarque n'a point de prise, et, du centre aux extrémités de l'État, l'indépendance mutuelle des pouvoirs intercale partout la tiédeur, l'inertie, la désobéissance entre l'injonction et l'exécution. La France est une fédération de quarante mille mnnicipalités souveraines, où l'autorité des magistrats légaux vacille selon les caprices des citoyens actifs, où les citoyens actifs, trop chargés, se dérobent à leur emploi public, où une minorité de fanatiques et d'ambitieux accapare la parole, l'influence, les suffrages, le pouvoir, l'action, et autorise ses usurpations multipliées, son despotisme sans frein, ses attentats croissants, parla Déclaration des Droits de l'homme. — Le chef-d'œuvre de la raison spéculative et de la déraison pratique est accompli; en vertu de la Constitution, l'anarchie spontanée devient l'anarchie légale. Celle-ci est parfaite; on n'en a pas vu de plus belle depuis le n* siècle. fT. IV. p. AA-Al.]
100 l'AGES CHOISIES DE TAINE.