‹ Pages choisiesChapitre 21 sur 25 · NAPOLÉON BONAPARTE · texte numérisé non relu

NAPOLÉON BONAPARTE

Le portrait de Bonaparte par Guérin.

Regardez maintenant, dans le portrait de Guérin, ce corps maigre, ces épaules étroites dans l'uniforme

plissé par les mouvements brusques, ce cou enveloppé par la haute cravate tortillée, ces tempes dissimulées par les longs cheveux plats et retombants, rien en vue que le masque, ces traits durs, heurtés par de forts contrastes d'ombre et de lumière, cesjoues creusées jusqu'à l'angle interne de l'œil, ces pommettes saillantes, ce menton massif et proéminent, ces lèvres sinueuses, mobiles, serrées par l'attention, ces grands yeux clairs, profondément enchâssés dans de larges arcades sourcilières, ce regard fixe, oblique, perçant comme une épée, ces deux plis droits qui, depuis la base du nez, montent sur le front comme un froncement de colère contenue et de volonté raidie. Ajoutez-y ce que voyaient ou entendaient les contemporains, l'accent bref, les gestes courts et cassants, le ton interrogateur, impérieux, absolu, et vous comprendrez comment, sitôt qu'ils l'abordent, ils sentent la main dominatrice qui s'abat sur eux, les courbe, les serre et ne les lâche plus. [P. 22-23.]

Napoléon est un Italien de la Renaissance.

Extraordinaire et supérieur, fait pour le commandement et la conquête, singulier et d'espèce unique, ses contemporains sentent bien ceia ; les plus versés dans la vieille histoire des peuples étrangers, Mme de Staël et, plus tard, Stendhal, remontent jusqu'où il faut pour le comprendre, jusqu'aux « petits tyrans italiens du xi\^ et du XV* siècle », jusqu'aux Castruccio-Castracani, aux Braccio de Mantoue, aux Piccinino, aux Malatesta de Rimini, aux Sforza de Milan; mais ce n'est là, dans leur pensée, qu'une analogie forfuite, une ressemblance psychologique. Or, en fait et historiquement, c'est une parenté

Slâ λAGES CHOISIES DE TAINË-

positive; il descend des grands Italiens, hommes d'action de l'an 1400, des aventuriers militaires, usurpateurs et fondateurs d'États viagers ; il a hérité, par filiation directe, de leur sang et de leur structure innée, mentale et morale. Un bourgeon, cueilli dans leur forêt avant l'âge de raffinement, de l'appauvrissement et de la décadence, a été transporté dans une pépinière semblable et lointaine où subsiste à demeure le régime tragique et militant; le germe primitif s'y est conservé intact, il s'est transmis de génération en génération, il s'est renouvelé et fortifié par des croisements. A la fin, dans sa dernière pousse, il sort de terre et se développe magnifiquement, avec les mêmes frondaisons et les mêmes fruits qu'autrefois, sur la souche originelle; la culture moderne et le jardinage français lui ont à peine élagué quelques branches, émoussé quelques épines : sa texture profonde, sa substance intime et sa direction spontanée n'ont point changé. Mais le sol qu'il rencontre en France et en Europe, défoncé par les orages de la Révolution, est plus favorable à ses prises que le vieux champ du moyen âge ; et il y est seul, il n'y subit pas, comme ses ancêtres d'Italie, la concurrence de son espèce; rien ne le réprime; il peut accaparer tous les sucs de la terre, tout l'air et le soleil de l'espace, et devenir le colosse que les anciens plants, peut-être aussi vivaces et certainement aussi absorbants que lui-même, mais nés dans un terrain moins friable et resserrés les uns par les autres, n'ont pu fournir. [P. 25-28.]

Psychologie de Napoléon. — Les trois atlas.

Tâchons de nous figurer un instant l'étendue et le contenu de cette intelligence; probablement il faudrait remonter jusqu'à César pour en découvrir une égale; mais, faute de documents, on n'a, de César, que des linéaments généraux, un contour sommaire; de Napoléon, outre la silhouette d'ensemble, nous avons le détail des traits. Lisons, jour par jour, puis chapitre par chapitre, sa correspondance, par exemple en 1806, après la bataille d'Austerhtz, ou mieux encore, en 1809, depuis son retour d'Espagne jusqu'à la paix de Vienne ; quelle que soit notre insuffisance technique, nous comprendrons que son esprit, par sa compréhension et sa plénitude, déborde au delà de toutes les proportions connues ou même croyables. — Il y a trois atlas principaux en lui, à demeure, chacun d'eux composé « d'une vingtaine de gros livrets » , distincts et perpétuellement tenus à jour. — Le premier est militaire et forme un recueil énorme de cartes topographiques aussi minutieuses que celles d'un état-major, avec le plan circonstancié de toutes les places fortes, avec la désignation spécifique et la distribution locale de toutes les forces de terre et de mer : équipages, régiments, batteries, arsenaux, magasins, ressources actuelles et futures en hommes, chevaux, voitures, armes, munitions, vivres et vêtements. — Le second, qui est civil, ressemble à ces gros volumes où, chaque année, nous lisons aujourd'hui l'état du budget, et comprend, d'abord les innombrables articles de la recette et de la dépense ordinaire et extraordinaire, impôts à l'intérieur, contributions à l'étranger, produit des domaines en France et hors de France, service de la

dette, des p-^nsions, des travaux publics et du reste, ensuite toute la statistique administrative, la hiérarchie des fonctions et des fonctionnaires, sénateurs, députés, ministres, préfets, évêques, professeurs, juges et leurs sous-ordres, chacun dans sa résidence, avec son rang, ses attributions et ses appointements. — Le troisième est un gigantesque dictionnaire biographique et moral, où, comme en un casier de haute pohce, chaque individu notable, chaque groupe local, chaque classe professionnelle ou sociale, et même chaque peuple a sa fiche, avec l'indication abréviative de sa situation, de ses besoins, de ses antécédents, partant de son caractère prouvé, de ses dispositions éventuelles et de sa conduite probable. — Toute fiche, carte ou feuillet a son résumé; tous ces résumés partiels, méthodiquement classes, aboutissent à des totaux, et les totaux des trois atlas se combinent pour fournir à leur possesseur la mesure de sa force disponible. — Or, en 1809, si grossis que soient les trois atlas, ils sont imprimés en entier dans l'esprit de Napoléon ; il en sait, non seulement le résumé total et les résumés partieîs, mais aussi les derniers détails; il y lit couramment et à toute heure ; il perçoit en bloc et par le menu les diverses nations qu'il gouverne directement ou par autrui, c'est-à-dire soixante millions d'hommes, les diverses contrées qu'il a conquises ou parcourues, c'est-à-dire soixante-dix mille lieues carrées, d'abord la France, accrue de la Belgique et du Piémont, ensuite l'Espagne d'où il revient et où il a mis son frère Joseph, l'Italie du Sud où, après Joseph, il a mis Murât, l'Italie du Centre où il occupe Rome, l'Italie du Nord où Eugène est son délégué, la Dalmatie et l'istrie qu'il a jointes à son empire, l'Autriche qu'il envahit pour la seconde fois, la Confédération du Rhin qu'il a faite el qu'il dirige, la Westphalie et la Hollande où ses frèies ne

LF, RÉfilME MODERNE. 221

font que ses lieutenants, la Prusse qu'il a soumise, qu'il a lautilée, qu'il exploite et dont il détient encore les plus fortes places; ajoutez un dernier tableau intérieur, celui qui lui représente les mers du Nord, l'Atlantique et la Méditerranée, toutes les escadres du Continent au large et dans les ports, depuis Dantzig jusqu'à Flessingue et Bayonne, depuis Cadix jusqu'à Toulon et Gaëte, depuis Tarente jusqu'à Venise, Corfou et Constantinople. — Dans l'atlas psychologique et moral, outre une lacune primitive qu'il ne comblera jamais, parce qu'elle tient à son caractère, il y a quelques résumés faux, notamment à l'endroit du pape et des consciences catholiques ; pareillement, il cote trop bas l'énergie du sentiment national en Espagne et en Allemagne; il cote trop haut, en France et dans les pays annexés et sujets, son prestige, le reliquat de confiance et de zèle sur lequel il peut compter. Mais ces erreurs sont l'œuvre de sa volonté plutôt que de son intelligence; par intervalles, il les reconnaît; s'il a des illusions, c'est qu'il se les forge; laissé à lui-même, son bon sens resterait infaillible ; il n'y a que ses passions qui puissent troubler sa lucidité. — Quant aux deux autres atlas, surtout l'atlas topographique et militaire, ils sont aussi complets et aussi exacts que jamais; la réalité qu'ils figurent a eu beau s'enfler et se compliquer; toute monstrueuse qu'elle soit à cette date, par leur ampleur et leur précision, ils lui correspondent encore trait pour trait.

Mais cette multitude de notations n'est que la moindre partie de la population mentale qui pullule dans cette cervelle immense, car, sur l'idée qu'il a du réel, germent et fourmillent les conceptions qu'il se fait du possible; sans ces conceptions, nul moyen de manier et de transformer les choses, et l'on sait s'il les manie, s'il les transforme. Avant d'agir, il a choisi son plan, et, s'il a

choisi ce plan, c'est entre plusieurs autres, après examen, comparaison et préférence; il a donc conçu tous les autres. Derrière chaque combinaison adoptée, on entrevoit la foule des combinaisons rejetées; il y en a par dizaines derrière chaque décision prise, manœuvre effectuée, traité signé, décret promulgué, ordre expédié, et je dirai même, derrière presque toute action ou parole improvisée, car il met du calcul dans tout ce qu'il fait, dans ses expansions apparentes et jusque dans ses explosions sincères; quand il s'y abandonne, c'est de parti pris avec prévision de leur effet, afin d'intimider ou d'éblouir; il exploite tout d'autrui, et aussi de lui-même, sa passion, ses emportements, ses défauts, son besoin déparier, et il exploite tout pour l'avancement de l'édifice qu'il bâtit. — Certainement, parmi ses diverses facultés, si grandes qu'elles soient, celle-ci, l'imagination constructive, est la plus forte. Dès le commencement, on en sentait la chaleur intense et les bouillonnements, sous la froideur et la raideur de ses instructions techniques et positives : c Quand je fais un plan militaire, disait-il à « Rœderer, il n'y a pas d'homme plus pusillanime que « moi. Je me grossis tous les dangers et tous les maux « possibles dans les circonstances. Je suis dans une agita- (( tion tout à fait pénible. Cela ne m'empêche pas de pa- « raître fort serein devant les personnes qui m'entourent ; « je suis comme une fille qui accouche. » Passionnément, avec des frémissements de créateur, il s'absorbe ainsi dans sa création future; par anticipation et de cœur, il habite déjà sa bâtisse imaginaire : « Général, lui disait « un jour Mme de Glermont-Tonnerre, vous construisez (( derrière un échafaudage que vous ferez tomber quand « vous aurez fini. — Oui, madame, c'est bien cela, ré- « pond Bonaparte, vous avez raison, /e ne vis jamais que c dans deux ans..,. » Sa réponse est partie avec « une

« vivacité incroyable », comme un sursaut; c'est le sursaut de l'âme touchée dans sa fibre vitale, au centre. — Aussi bien, de ce côté, la puissance, la rapidité, la fécondité, le jeu et le jet de sa pensée semblent sans limites. Ce qu'il a fait est surprenant ; mais il a entrepris bien davantage, et, quoi qu'il ait entrepris, il a rêvé bien au delà. Si vig^oureuses que soient ses facultés pratiques, sa faculté poétique est plus forte; même elle l'est trop pour un homme d'État : la grandeur s'y exagère jusqu'à l'énormité, et l'énormité y dégénère en folie. En Italie, après le 18 Fructidor, il disait déjà à Bourrienne : « L'Europe est une taupinière; il n'y a jamais eu de « grands empires et de grandes révolutions qu'en « Orient, où vivent six cents raillions d'hommes ». L'année suivante, devant Saint-Jean-d'Acre, la veille du dernier assaut, il ajoutait : « Si je réussis, je trouverai « dans la ville les trésors du pacha et des armes pour « trois cent mille hommes. Je soulève et j'arme toute la « Syrie..., je marche sur l)amas et Alep; je grossis mon « armée, en avançant dans le pays, de tous les mécon- (( tents. J'annonce au peuple l'abolition de la servitude et « du gouvernement tyrannique des pachas. J'arrive à c Constantinople avec des masses armées; je renverse « l'empire turc; je fonde dans l'Orient un nouvel et « grand empire, qui fixera ma place dans la postérité, et « peut-être je retournerai à Paris par Andrinople ou par « Vienne, après avoir anéanti la maison d'Autriche. » — Devenu consul, puis empereur, il se reportera souvent vers cette époque heureuse où, « débarrassé des freins c d'une civilisation gênante », il pouvait imaginer et construire à discrétion. « Je créais une religion ; je me « voyais sur le chemin de l'Asie, monté sur un éléphant, « le turban sur ma tète, et dans ma main un nouvel Al- « coran que j'aurais composé à mon gré. » — Confiné

en Europe, il songe, dès 1804, à y refaire l'empire de Charlemagne. « L'empire français deviendra la mère « patrie des autres souverainetés — Je veux que chaque « roi d'Europe soit forcé de bâtir à Paris un grand palais « à son usage ; lors du couronnement de l'empereur des « Français, ces rois ^iendront l'habiter; ils orneront de « leur présence et salueront de leurs hommages cette « imposante cérémonie. » Le pape y sera; il est venu à la première; il faudra qu'il revienne à Paris, qu'il s'y installe à poste fixe ; où le Saint-Siège serait-il mieux que dans la nouvelle capitale de la chrétienté, sous la main de Napoléon, héritier de Charlemagne, et souverain temporel du souverain pontife? Par le temporel, l'Empereur tiendra le spirituel, et, par le pape, les consciences. En novembre 1811, dans un accès de verve, il dit à l'abbé de Pradt : « Dans cinq ans, je serai le maître du monde; il « ne reste que la Russie, mais je l'écraserai.... Paris ira (( jusqu'à Saint-Cloud.... » — Faire de Paris la capitale physique de l'Europe, cela est, de son propre aveu, « un de ses rêves perpétuels ». — « Parfois, dit-il, je (( voulais qu'elle devînt une ville de deux, trois, quatre « millions d'habitants, quelque chose de fabuleux, de f colossal, d'inconnu jusqu'à nos jours, et dont les « établissements publics eussent répondu à la popula- « tion.... Archimède proposait de soulever le monde si « on lui laissait poser son levier; pour moi, je l'eusse « changé partout où l'on m'eût laissé poser mon énergie, « ma persévérance ^t mes budgets. » — Du moins, il le croit; car si haut et si mal appuyé que doive être le prochain étage de sa bâtisse, toujours il y superpose d'avance un nouvel étage plus élevé et plus chancelant. Quelques mois avant de se lancer, avec toute l'Europe à dos, dans la Russie, il disait à Narbonne : « Après tout, « mon cher, cette longue route est la route de l'Inde.

« Alexandre était parti d'aussi loin q'.ie Moscou pour « atteindre le Gange; je me le suis dit depuis Saint- « Jean-d'Acre.... Aujourd'hui, c'est d'une extrémité de « l'Europe qu'il me faut reprendre l'Asie à revers, pour « y atteindre l'Angleterre.... Supposez .Moscou pris, la « Russie abattue, le tsar réconcilié ou mort de quelque « complot de palais, peut-être un autre trône nouveau {( et dépendant : et dites-moi si, pour une armée de « Français et d'auxiliaires partis de Tifîis, il n'y a pas « d'accès possible jusqu'au. Gange, qu'il suffit de toucher (( d'une épée française pour faire tomber dans toute « l'Inde cet échafaudage de grandeur mercantile. Ce « serait l'expédition gigantesque, j'en conviens, mais « exécutable, du xix« siècle. Par là, du même coup, la « France aurait conquis l'indépendance de l'Occident et « la liberté des mers. » En disant cela, ses yeux brillent d'un éclat étrange, et il continue, accumulant les motifs, pesant les difficultés, les moyens, les chances; il a été saisi par l'inspiration et il s'y livre. Subitement, la faculté maîtresse s'est dégagée et déployée; l'artiste, enfermé dans le politique, est sorti de sa gaine ; il crée dans l'idéal et l'impossible. On le reconnaît pour ce qu'il est, pour un frère posthume de Dante et de Michel- Ange ; effectivement, par les contours arrêtés de sa vision, par l'intensité, la cohérence et la logique interne de son rêve, par la profondeur de sa méditation, par la grandeur surhumaine de ses conceptions, il est leur pareil et leur égal ; son génie a la même taille et la même structure; il est un des trois esprits souverains de la Renaissance italienne. — Seulement, les deux piemiers opéraient sur le papier ou le marbre; c'est sur l'homme vivant, sur la chair sensible et souffrante que colui-ci a travaillé. [P. 49-61.1

Besoins moraux de la France en 1800.

Plus profond et plus universel encore s'élève un autre soupir', celui des âmes en qui subsiste ou se réveille le ] regret de leur culte aboli et de leur église détruite. — ■ En toute religion, la discipline et les rites tiennent à la croyance, puisque c'est la croyance qui les suggère ou les prescrit; ils en sont le prolongement et l'affleurement; elle aboutit par eux et se manifeste par eux; ils sont les dehors dont elle est le dedans ; ainsi, quand on les froisse, on la blesse : à travers l'épiderme sensible, on a choqué une chair vivante et vivace. — Dans le catholicisme, cet épiderrae est plus sensible qu'ailleurs; car il tient à la chair, non seulement par l'adhérence ordinaire qui esi i effet de l'adaptation et de la coutume, mais encore par une attache organique et spéciale qui est le dogme; ici, la théologie a érigé en articles de foi la nécessité des sacrements et la nécessité du sacerdoce ; partant, entre les parties superficielles et les parties centrales d» la religion, l'abouchement est direct. Aussi bien, les sacrements catholiques ne sont pas simplement des symboles; par eux-mêmes, ils ont « une force effi- « cace, une vertu sanctifiante ». a Ce qu'ils figurent, « ils l'opèrent. » Quand on m'en interdit l'accès, on me bouche les sources où mon âme allait boire la grâce, le pardon, la pureté, la santé et le salut. Si je n'ai pu faire baptiser mes enfants, ils ne sont pas chrétiens ; si je ne puis procurer l'extrême-onction à ma mère mourante, elle part sans viatique pour le grand voyage; si je ne suis marié que devant le maire, ma femiue et moi nous vivons eu concubinage ; si je n'ai pu confesser mes péchés, je n'en suis pas absous, et ma conscience

chargée cherche en vain la main secourable qui la soulagera de son fardeau trop lourd; si je ne puis faire mes pàques, ma vie spirituelle avorte; il lui manque l'acte suprême et sublime par lequel elle doit s'achever, la participation mystique qui aurait uni mon corps et mon âme au corps, à l'âme et à la divinité de Jésus- Christ. — Or, aucun de ces sacrements n'est valable s'il n'a pas été conféré par un prêtre, lui-même marqué d'un caractère supérieur, unique, indélébile par un dernier sacrement, qui est l'ordre, et ne peut être conféré que sous certaines conditions ; entre autres conditions, il faut que ce prêtre ait été ordonné par un évêque; entre autres conditions, il faut que cet évêque ait été institué par le pape. Par conséquent, sans le pape, point d'évêques; sans évêques, point de prêtres; sans prêtres, point de sacrements; sans sacrements, point de salut. Ainsi l'institution ecclésiastique est indispensable au fidèle; il lui faut le sacerdoce canonique et la hiérarchie canonique pour l'exercice de sa foi. — 11 lui fait davantage, bil est fervent, imbu du vieil esprit chrétien, ascétique et mystique, qui retire l'âme du monde pour la tenir incessamment en présence de Dieu. A cet effet, plusieurs choses sont requises : d'abord, les vœux de chasteté, de pauvreté et d'obéissance, c'est-à-dire la répression perpétuelle et volontaire du plus fort instinct animal et des plus forts appétits temporels; ensuite, la prière assidue, surtout la prière en commun, où l'émotion de l'âme prosternée croît par l'émotion des âmes environnantes; au même degré, la pitié active, je veux dire l'accomplissement des bonnes œuvres, éducation et charité, en particulier l'accomplissement des besognes rebutantes, service des malades, des infirmes, des incuK"'Jjles, des idiots, des fous, des filles repenties; enfin, la règle, sorte de consigne rigoureuse et minutieuse, qui, prescrivant et

ramenant chaque jour les mêmes actes aux mêmes heures, donne l'habitude pour auxiliaire à la volonté, ajoute l'entraînement machinal à l'initiative réfléchie, et finit par introduire la facilité dans refl"ort. De là les communautés d'hommes ou de femmes, les congrégations, les couvents : eux aussi, comme les sacrements, comme le sacerdoce et la hiérarchie, ils font corps avec la croyance et sont les organes inséparables de la foi.

Avant 1789, le catholique ignorant ou inattentif, le paysan à sa charrue, l'artisan à son établi, la bonne femme à son ménage, n'avaient pas conscience de cette suture intime; grâce à la Révolution, ils en ont acquis le sentiment, et même la sensation physique. Jamais ils ne s'étaient demandé en quoi l'orthodoxie diffère du schisme, ni par quoi la religion positive s'oppose à la religion naturelle; c'est la Constitution civile du clergé qui leur a fait distinguer le curé insermenté de l'intrus, et la bonne messe de la mauvaise ; c'est l'interdiction de la messe qui leur a fait comprendre l'importance de la messe; c'est le gouvernement révolutionnaire qui les a transformés en théologiens et en canonistes. Obligés, sous la Terreur, de chanter et de danser autour de la déesse Raison, puis dans le temple de l'Être suprême, ayant subi, sous le Directoire, les nouveautés du calendrier républicain et l'insipidité des fêtes décadaires, ils ont mesuré, de leurs propres yeux, la distance qui sépare un dieu présent, personnel, incarné, rédempteur et sauveur, d'un dieu nul ou vague, et, dans tous les cas, absent; une religion vivante, révélée, immémoriale, et une religion abstraite, fabriquée, improvisée; leur culte spontané, qui est un acte de foi, et le culte imposé, qui est une parade froide; leur prêtre, en surplis, voué à la continence, délégué d'en haut pour leur ouvrir, par

delà le tombeau, les perspectives infinies du paradis ou de l'enfer, et l'officiant républicain, en écharpe municipale, Pierre ou Paul, un laïque comme eux, plus ou moins marié et bon vivant, délégué de Paris pour leur faire un cours de morale jacobine. — Par ce contraste, on les a attachés à leur clergé, à tout leur clergé, régulier et séculier. Auparavant, ils n'étaient pas toujours bien disposés pour lui; nulle part les paysans n'étaient contents de lui payer la dîme, et, dans les moines contemplatifs, oisifs et bien rentes, l'artisan comme le paysan, ne voyait guère que des fainéants gras. En sa qualité de Gaulois, l'homme du peuple, en France, a l'imagination sèche et courte; il n'est pas enclin à la vénération, mais bien plutôt narquois, critique, frondeur à l'endroit des puissances, avec un fonds héréditaire de méfiance et d'envie contre tout homme en habit de drap qui mange et boit sans travailler de ses bras. — A présent, son clergé ne lui fait plus envie, mais pitié : religieux et religieuses, curés et prélats, sans toit, sans pain, emprisonnés, déportés, guillotinés, ou, tout au moins, fugitifs et traqués, plus malheureux que les bêtes fauves, c'est lui qui, pendant les persécutions de l'an II, de l'an IV et de l'an VI, les recueille, les cache, les héberge et les nourrit. Il les voit souffrir pour leur foi, qui est sa foi, et devant leur constance égale à celle des martyrs légendaires, sa tiédeur se change en respect, puis en zèle. Dès l'an IV, les prêtres orthodoxes ont repris dans son âme la place et l'ascendant que le dogme leur assigne : ils sont redevenus ses guides effectifs, ses directeurs acceptés, seuls interprètes accrédités de la vérité chrétienne, seuls dispensateurs et ministres autorisés de la grâce divine. Sitôt qu'ils peuvent rentrer, il accourt à leur messe et n'en veut point d'autre. Même abruti, ou indifférent et obtus, sans autre pensée que les préoccupations animales, il a

besoin d'eux; leurs solennités, les grandes fêtes et le dimanche lui manquent ; et ce manque est une privation périodique pour ses oreilles et ses yeux: il regrette les cérémonies, les cierges, les chants, la sonnerie des cloches, l'angélus du matin et du soir, — Ainsi, qu'il le sache ou qu'il l'ignore, son cœur et ses sens sont catholiques et redemandent l'ancienne Église. Avant la Révolution, cette ÉgUse vivait de ses revenus propres; 70000 prêtres, 57000 religieuses, 25000 religieux, défrayés par des fondations, ne coûtaient rien à l'État, presque rien au contribuable ; du moins, ils ne coûtaient rien, pas même la dîme, au contribuable actuel et vivant; car, établie depuis des siècles, la dîme était une charge pour la terre, non pour le propriétaire jouissant ou pour le fermier exploitant; ceux-ci n'avaient acheté ou loué que défalcation faite de cette charge. En tout cas, les biens fonciers de l'Église étaient à elle, sans dommage pour personne, par le titre de propriété le plus légal et le plus légitime, par la volonté dernière des millions de morts, ses fondateurs et bienfaiteurs. On lui a tout pris, même les maisons de prières qui, par leur emploi, leur aménagement et leur architecture, étaient le plus manifestement des œuvres chrétiennes et des choses ecclésiastiques, 58000 presbytères, 4000 couvents, plus de 40000 églises paroissiales, cathédrales et chapelles; chaque matin, l'homme ou la femme du peuple, en qui s'est ravivé le besoin du culte, passe devant quelqu'une de ces bâtisses ravies au culte ; par leur forme et leur nom, elles lui disent tout haut ce qu'ellcis ont été, ce qu'aujourd'hui encore elles devraient ê^'^e. Des philosophes incrédules, d'anciens conventionnels entendent cette voix; tous les catholiques l'entendent, et, sur les trente-cinq millions de Français, plus de trente-trois millions sont catholiques. [T. X, p. 41-49.]

LE R7-|-,r,f:^, «ODKRNR. 231

l'Église, l'école

Le christianisme et son rôle social.

Au xm* siècle, quand le communiant à genoux allait recevoir le sacrement, quelquefois il cessait de voir l'hostie; elle disparaissait; à la place, il apercevait un petit enfant ou le visage rayonnant du Sauveur, et, selon les docteurs, ce n'était pas là une illusion, mais une illumination ; le voile s'était levé ; i'àme se trouvait face à face avec son objet, avec Jésus-Christ présent dans l'Eucliaristie ; elle avait la seconde vue, infiniment supérieure en certitude et en portée à la première, une vue directe et pleine, accordée par une grâce d'en haut, une vue surnaturelle. — Par cet exemple, qui est un cas extrême, on peut comprendre en quoi consiste la foi : c'est une faculté extraordinaire, qui opère à côté et parfois à rencontre de nos facultés naturelles ; à travers et par delà les choses telles que l'observation les présente, elle nous découvre un au delà, un monde auguste et grandiose, seul véritablement réel et dont le nôtre n'est que le voile temporaire. Au plus profond de l'âme, bien au-dessous de la couche superficielle dont nous avons conscience*, les impressions se sont accumulées, comme des eaux souterraines ; là, sous la poussée et la chaleur des instincts

1. Depuis vingt ans, grâce aux recherches des psychologues et des physiologistes, nous commençons à connaître ces régions souterraines de 1 ame et le travail latent qui s'y opère. L'emmagasinement, les résidus et la combinaison inconsciente des images, la transformation spontanée et automatique des images en sensations, la composition, les dissociations et le dédoublement durable du moi, la coeiistence alternante ou simultanée de deux ou dus

immanents, une source vive s'est formée, grossit et bouillonne obscurément; vienne une secousse, une fissure, et soudainement elle monte, elle perce, elle jaillit à la surface; l'homme qui la contenait et en qui elle déborde est surpris de cette inondation, il ne se reconnaît plus lui-même; tout le champ visible de sa conscience est bouleversé et renouvelé ; à la place de ses anciennes pensées vacillantes et fragmentaires, il trouve une croyance irrésistible et cohérente, une conception précise, une représentation intense, une affirmation passionnée, quelquefois même des perceptions positives, d'une espèce à part, et qui lui viennent, non du dehors, mais du dedans, non seulement des suggestions simplement mentales, comme des dialogues muets de Vlmitation et « les locutions intellectuelles » des mystiques, mais encore de véritables sensations physiques, comme les visions détaillées de sainte Thérèse, les voix articulées de Jeanne d'Arc et les stigmates corporels de saint François.

Au i*"" siècle, cet au delà découvert par la faculté mystique fut le roijaume de Dieu par opposition aux royaumes du monde; aux yeux des révélateurs, ces royaumes ne valaient rien ; par la divination pénétrante de l'instinct moral et social, ces grands cœurs généreux et simples avaient deviné le défaut interne de toutes les sociétés ou États du siècle. L'égoïsme y était trop fort; il y manquait la charité, la faculté d'aimer autrui à l'égal de soi-même, et d'aimer ainsi, non seulement quelques-uns, mais tous, quels qu'ils soient, par cette

de deux personnes distinctes dans le même individu, les suggestions à échéance distante et datée, le choc en retour, de dedans en dehors, et l'effet physique des sensations mentales sur les extrémités nerveuses, toutes ces découvertes récentes aboutissent à une conception neuve de l'esprit, et la psychologie, ainsi renouvelée, fournit de vives lumières à l'histoire. [î\ote de Taine.]

seule raison qu'ils sont des hommes, en particulier les luiiiibles, les petits et les pauvres, en d'autres termes la répression volontaire des appétits par lesquels l'individu se fait centre et se subordonne les autres vies, le renoncement « aux concupiscences de la chair, des « yeux et de l'amour-propre, aux insolences de la {( richesse et du luxe, de la force et du pouvoir ». — En face de cet ordre humain et par contraste, naquit et grandit l'idée d'un ordre divin : un Père céleste, son règne au ciel, et bientôt, peut-être demain, son règne ici-bas; son Fils venu sur la terre pour y établir ce règne et mort sur la croix pour sauver les hommes; après lui, envoyé par lui, son Esprit, le souffle intérieur qui anime ses disciples et continue son œuvTe; tous les hommes frères, enfants bien-aimés du même père commun; çii et là, des groupes spontanés qui ont appris « cette bonne nouvelle », et la propagent; de petites sociétés éparses qui vivent dans l'attente d'un ordre idéal et cependant, par anticipation, dès à présent le réalisent, « tous n'ayant qu'un cœur et une âme, cha- « cun vendant ses biens pour en apporter le prix à la « communauté, aucun ne gardant rien en propre, cha- « cun recevant de la communauté ce dont il a besoin « pour subsister », tous heureux d'être ensemble, de s'aimer et de se sentir purifiés ou purs.

Manifestement, voilà dans l'âme un nouveau moteur et régulateur, un puissant organe de surcroît, approprié, efficace, acquis par métamorphose et refonte interne, pareil aux ailes dont un insecte est pourvu par sa mue. En tout organisme vivant, le besoin, par tâtonnements et sélections, produit ainsi l'organe possible et requis. Dans rinde, cinq cents ans avant notre ère, ce fut le bouddhisme; dans l'Arabie, six cents après notre ère, ce fut le mahométisme; dans nos sociétés occidentales, c'est le

christianisme. Aujourd'hui, après dix-huit siècles, sur les deux continents, depuis l'Oural jusqu'aux Montagnes Rocheuses, dans les moujiks russes et les seîtlers américains, il opère comme autrefois dans les artisans de la Galilée, et de la même façon, de faron à substituer à l'amour de soi l'amour des autres; ni sa substance ni son emploi n'ont changé; sous son enveloppe grecque, catholique ou protestante, il est encore, pour 400 millions de créatures humaines, l'organe spirituel, la grande paire d'ailes indispensables pour soulever l'homme audessus de lui-même, au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés, pour le conduire, à travers la patience, la résignation et l'espérance, jusqu'à la sérénité, pour l'emporter par delà la tempérance, la pureté et la bonté, jusqu'au dévouement et au sar.rifice. Toujours et partout, depuis dix-huit cents ans, sitôt que ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les mœurs publiques et privées se dégradent. En Italie pendant la Renaissance, en Angleterre sous la Restauration, en France sous la Convention et le Directoire, on a vu l'homme se faire païen, comme au i**" siècle; du même coup, il se retrouvait tel qu'au temps d'Auguste et de Tibère, c'est-à-dire voluptueux et dur : il abusait des autres et de lui-même ; l'égoïsme brutal ou calculateur avait repris l'ascendant; la cruauté et la sensualité s'étalaient, la société devenait un coupe-gorge et un mauvais lieu. — Quand on s'est donné ce spectacle, et de près, on peut évaluer l'apport du christianisme dans nos sociétés mode^^nes, ce qu'il y introduit de pudeur, de douceur et d'humanité, ce qu'il y maintient d'honnêteté, de bonne foi et de justice. Ni la raison philosophique, ni la culture artistique et littéraire, ni même l'honneur féodal, militaire et chevaleresque, aucun code, aucune administration, aucun gouvernement ne suffit à le suppléer dans ce service. 11 n'y a que lui

pour nous retenir sur notre pente natale, pour enrayer le glissement insensible par lequel incessamment et de tout son poids originel notre race rétrograde vers ses bas-fonds-, et le vieil Évangile, quelle que soit son enve loppe présente, est encore aujourd'hui le meilleur auxiliaire de l'instinct social. [T. Xi, p. 142-147.]

Opposition du catholicisme et de la science.

Depuis un siècle, un événement extraordinaire se produit : déjà, vers le milieu du siècle précédent, les découvertes des savants, coordonnées par les philosophes, avaient formé l'esquisse complète d'un grand tableau qui est encore en cours d'exécution et en voie d'avancement : c'est le tableau de l'univers physique et moral. L'esquisse avait fixé le point de vue, déterminé la perspective, marqué les divers plans, tracé les principaux groupes, et ses contours étaient si justes que les continuateurs de l'œuvre n'ont eu qu'à les préciser et à les remplir. Sous leurs mains, depuis Herschel et Laplace, depuis Volta, Cuvier, Ampère, Fresnel et Faraday jusqu'à Darwin et Pasteur, jusqu'à Burnouf, Mommsen et Renan, les vides de la toile se sont comblés, le relief des figures s'est accusé, des traits nouveaux sont venus dégager et compléter le sens des traits anciens, sans jamais altérer le sens total et l'expression d'ensemble, au contraire de façon à consolider, approfondir et achever la pensée maîtresse qui s'était imposée, bon gré mal gré, aux premiers peintres ; c'est que tous, prédécesseurs et successeurs, travaillent d'après nature, et s'invitent à comparer incessamment la peinture au modèle. — Et, depuis cent ans, ce la'oleau si intéressant, si magninque el ù'une exactitude

si bien garantie, au lieu d'être gardé dans un lieu clos, pour n'être vu que par des visiteurs de choix, comme au xviiie siècle, est exposé en public et contemplé tous les jours par une foule de plus en plus nombreuse. Par l'application pi^atique des mêmes découvertes scientifiques, grâce à la facilité des voyages et des communications, à l'abondance des informations, à la multitude et au bon marché des journaux et des li\Tes, à la diffusion de l'instruction primaire, le nombre des visiteurs s'est décuplé. Non seulement chez les ouvriers de la ville, mais chez les paysans jadis enfermés dans leur routine manuelle et dans leur cercle de six lieues, la curiosité s'est éveillée ; tel petit journal quotidien traite des choses divines et humaines pour un million d'abonnés et probablement pour trois millions de lecteurs. — Bien entendu, sur cent visiteurs il y en a quatre-vingt-dix qui n'ont pas compris le sens du tableau ; ils n'y ont jeté qu'un coup d'œil distrait : d'ailleurs l'éducation de leurs yeux n'est pas faite; ils ne sont pas capables d'embrasser les masses et de saisir les proportions. Le plus souvent leur attention s'est arrêtée sur un détail qu'ils interprètent à rebours, et l'image mentale qu'ils rapportent n'est qu'un fragment ou une caricature; au fond, s'ils sont venus voir l'œuvre magistrale, c'est surtout par amour-propre, et pour que ce spectacle, dont quelques-uns jouissent, ne reste pas le privilège de quelques-uns. Néanmoins, si confuses et tronquées que soient leurs impressions, si faux et si mal fondés que soient leurs jugements, ils ont appris quelque chose d'important, et de leur visite il leur reste une idée vraie : c'est que, parmi les divers tableaux du monde, il en est un qui n'est pas peint d'imagination, mais d'après nature.

Or, entre ce tableau et celui que leur représente l'Eglise catholique, le désaccord est énorme; même dans les in-

telligences rudimentaires ou occupées ailÎ2'.v/3, si la dissemblance n'est pas nettement perçue, elle est vaguement sentie; à défaut de notions scientifiques, les simples ouidire épars, entendus à la volée, et qui semblent avoir glissé sur l'esprit comme une ondée sur une roche dure, y subsistent à l'état latent, se rejoignent, s'agglutinent en un bloc et font, à la longue, un sentiment massif, réfractaire, qui s'oppose à la foi. — Chez le protestant, l'opposition n'est ni extrême, ni définitive. Sa foi, qui lui donne l'Écriture pour guide, l'invite à lire l'Écriture dans le texte original, par suite à s'entourer, pour lire, de tous les secours dont on s'aide pour vérifier et entendre un texte ancien, linguistique, philologie, critique, psychologie, histoire générale et particulière; ainsi la foi prend la science pour auxiliaire. Selon les diverses âmes, le rôle de l'auxiliaire est plus ou moins ample; il peut donc se proportionner aux facultés et aux besoins de chaque âme, par suite s'étendre indéfiniment, et l'on entrevoit dans le lointain un moment où les deux collaboratrices, la foi éclairée et la science respectueuse, peindront ensemble le même tableau, ou séparément deux fois le même tableau dans deux cadres différents. — Chez les Slaves et les Grecs, la foi, comme l'Église et le rite, est une chose nationale ; le dogme fait corps avec la patrie, on est moins enclin à le contester; d'ailleurs il est peu gênant : ce n'est qu'une relique héréditaire, un mémorial domestique, une icône de famille, œuvre sommaire d'un art épuisé qu'on ne comprend plus très bien et qui a cessé de produire. Elle est plutôt ébauchée qu'achevée, on n'y a pas ajouté un seul trait depuis le x^ siècle ; voilà huit cents ans que ce tableau repose dans une arrière-chambre de la mémoire, sous des toiles d'araignée aussi vieilles que lui, mal éclairé, rarement visité; on sait bien qu'il est là, on en parle avec vénération, on ne

voudra jamais s'en défaire, mais on ne l'a pas chaque jour sous les yeux, pour le comparer avec le tableau scientifique. — Tout au rebours pour le tableau catholique : depuis huit cents ans, chaque siècle y a donné des coups de pinceau; encore aujourd'hui, nous le voyons se faire sous nos yeux, acquérir un relief plus fort, un coloris plus intense, une harmonie plus rigoureuse, une expression plus saisissante et plus définitive. — Aux articles de foi qui le composent pour l'Église grecque et slave, treize conciles ultérieurs en ont ajouté beaucoup d'autres, et les deux dogmes principaux décrétés par les deux derniers conciles, la Transsubstantiation par celui de Trente, et l'Infaillibilité du pape par celui du Vatican, sont justement les mieux faits pour empêcher à jamais toute réconciliation de la science et de la foi.

Ainsi, pour les nations catholiques, le désaccord, au lieu de s'atténuer, s'aggrave; les deux tableaux peints, lun par la foi et l'autre par la science, deviennent de plus en plus dissemblables, et la contradiction intime des deux conceptions devient flagrante par leur développement même, chacune d'elles se développant à part, et toutes les deux en sens opposés, l'une par ses décisions dogmatiques et par le resserrement de sa discipline, l'autre par ses découvertes croissantes et par ses applications utiles, chacune d'elles ajoutant tous les jours à son autorité, l'une par ses inventions précieuses, l'autre par ses bonnes œuvres, chacune d'elles étant reconnue pour ce qu'elle est, l'une comme la maîtresse enseignante des vérités positives, l'autre corrmie la maîtresse dirigeante de la morale efficace. De IS, dans l'âme de chaque catholique, un combat et des anxiétés douloureuses : laquelle des deux conceptions faut-il prendre pour guide? Pour tout esprit sincère et capable de les

embrasser à la fois, chacune d'elles est irréductible à l'autre. Chez le vulgaire, incapable de les penser ensemble, elles vivent côte à côte et ne s'entre-choquent pas, sauf par intervalles et quand, pour agir, il faut opter. Plusieurs, intelligents, instruits et même savants, notamment des spécialistes, évitent de les confronter, l'une étant le soutien de leur raison, et l'autre la gardienne de leur conscience ; entre elles, et pour prévenir les conflits possibles, ils interposent d'avance un mur de séparation, « une cloison étanche », qui les empêche de se rencontrer et de se heurter. D'autres enfin, politiques habiles ou peu clairvoyants, essayent de les accorder, soit en assignant à chacune son domaine et en lui interdisant l'accès de l'autre, soit en joignant les deux domaines par des simulacres de ponts, par des apparences d'escaliers, par ces communications illusoires que la fantasmagorie de la parole humaine peut toujours établir entre les choses incompatibles, et qui procurent à l'homme, sinon la possession d'une vérité, du moins la jouissance d'un mot. Sur ces âmes incertaines, inconséquentes et tiraillées, l'ascendant de la foi catholique est plus ou moins faible ou fort, selon les circonstances, les lieux, les temps, les individus et les groupes; il a diminué dans le groupe large, et grandi dans le groupe restreint*. [P. 171-177.]

1. Ces pages sur l'Eglise catholique ont provoqué une réponse fort intéressante, et qu'il laut signaler à ceux qui, sur toute question, veulent « ouïr les deux parties », de la pai't de l'un des esprits les plus distingués, les plus instruits et les plus nobles du clergé français contemporain, feu l'abbé de Bro^'lie : le Présent et l'Avenir du Catholicisme en France d'après M. Taine. (Paris, V. Palmé, 1892.)

240 l'A CES CHOISIES DE TAINE.

L'École d'aujourd'hui et ses inconvénients.

Ainsi s'acliève en France l'entreprise française de l'éducation par l'État. Quand une affaire ne reste pas aux mains des intéressés et qu'un tiers, dont l'intérêt est différent, s'en saisit, elle ne peut aboutir à bien : tôt ou tard, son défaut originel se manifeste, et par des effets inattendus. Ici, l'effet principal et final est la disconvenance croissante de Véducation et de la vie. Aux trois étages de l'instruction, pour l'enfance, l'adolescence et la jeunesse, la préparation théorique et scolaire sur des bancs, par des livres, s'est prolongée et surchargée, en vue de l'examen, du grade, du diplôme et du brevet, en vue de cela seulement, et par les pires moyens, par l'application d'un régime antinaturel et antisocial, par le retard excessif de l'apprentissage pratique, par l'internat, par l'entraînement artificiel et le remplissage mécanique, par le surmenage, sans considération du temps qui suivra, de l'âge adulte et des offices virils que l'homme fait exercera, abstraction faite du monde réel où tout à l'heure le jeune homme va tomber, de la société ambiante à laquelle il faut l'adapter ou le résigner d'avance, du conflit humain où, pour se défendre et se tenir debout, il doit être, au préalable, équipé, armé, exercé, endurci. Cet équipement indispensable, cette acquisition plus importante que toutes les autres, cette solidité du bon sens, de la volonté et des nerfs, nos écoles ne la lui procurent pas; tout au rebours, bien loin de le qualifier, elles le disqualifient pour sa condition prochaine et définitive. Partant son entrée dans le monde et ses premiers pas dans le champ de l'action pratique ne sont le plus souvent qu'une suite de chutes douloureuses; il en reste

meurtri, et, pour longtemps, froissé, parfois estropié à demeure. C'est une rude et dangereuse épreuve; l'équilibre moral et mental s'y altère, et court "isque de ne pas se rétablir, la désillusion est venue, trop brusque et trop complète ; les déceptions ont été trop grandes et les déboires trop forts ; le jeune homme a subi trop de crèvecœur. Quelquefois avec ses intimes, aigris et fourbus comme lui, il est tenté de nous dire : c Par votre éducafl tion vous nous avez induits à croire, ou vous nous avez « laissé croire que le monde est fait d'une certaine façon ; « vous nous avez trompés; il est bien plus laid, plus a plat, plus sale, plus triste et plus dur, au moins pour « notre sensibilité et notre imagination ; vous les jugez fl surexcitées et détraquées; mais, si elles sont telles, « c'est par votre faute. C'est pourquoi nous maudissons 6 et nous bafouons votre monde tout entier, et nous reje- « tons vos prétendues vérités qui, pour nous, sont des a mensonges, y compris ces vérités élémentaires et pria mordiales que vous déclarez évidentes pour le sens i commun, et sur lesquelles vous fondez vos lois, vos a institutions, votre société, votre philosophie, vos « sciences et vos arts*. » — Et voilà ce que la jeunesse contemporaine, par ses goûts, ses opinions, ses velléités dans les lettres, dans les arts et dans la vie, nous dit tout haut depuis quinze ans. [P. 568-570.]

1. A cet égard, on trouvera des indications très instructives dans l'autobiographie de Jules Vallès, en trois volumes intitulés : l'Enfant, le Bachelier, l'Insurgé. Depuis 1871, en littérature, non seulement les œuvres réussies des hommes de talent, mais encore les tentatives avortées des novateurs impuissants et des demi-talents fourvoyés, sont des indices qui convergent. [Note de Taine.)

H. Taixc. — I ai-'-: .:■:. ..sics, 17

NOTICE

Les Derniers Essais de critique et d'histoire sont un ouvrage posthume. Dédiés au peintre Léon Bonnat, « en souvenir et selon le désir de son ami, » ils renfermaient, dans les deux premières éditions, divers articles, datés de différentes époques, et que Taine avait jusqu'alors négligé de recueillir. Dans la 5° édition (1905), que nous suivons ici, trois morceaux nouveaux ont pris place, sur VInterventio7i des neutres, Sur le suffrage universel et la manière de voter, et sur VArt; et les articles, disposés par ordre chronologique, nous permettent d'embrasser la dernière période de la production critique du grand écrivain, celle qui s'étend de 1866 à lS8f). Des notes, des préoccupations nouvelles s'y font jour, surtout à partir de 1870; et l'auteur des Origines s'y reconnaît à plus d'un trait; mais la méthode, la manière sont restées les mêmes ; elles sont seulement maniées avec plus d'aisance et plus d'ampleur. Les derniers articles de Taine sont peutêtre les plus beaux qu'il ait écrits. Ils ont une plénitude, un éclat, une vigueur concentrée de forme et de pensée qu'on n'a, ce semble, point assez loués. Je ne sais, pour ma part, dans la littérature critique du siècle dernier, pas beaucoup de pages aussi sobrement éloquentes, aussi émouvantes même que tels ou tels fragments des articles sur VArt, sur Marcelin et sur Edouard Bertin.

Les Ardennes.

On me prie d'écrire la préface de ce livre; c'est que je suis 'né dans les Ardennes et que je les aime ; pourtant je n'ai d'elles que des souvenirs d'enfance. Mais la rivière, la prairie, les bois qu'on a vus dans ses premières promenades laissent au fond de l'âme une impression que le reste de la vie achève et ne trouble pas. Tout ce que l'on imagine ensuite part de là; même il semble que tout :-oit là, et que jamais le plein jour ne puisse égaler l'aurore. Quel fleuve renommé vaut le petit courant où, pour ia première fois, on a vu les remous de l'eau entrelacer leurs arabesques et se franger d'argent au contact d'une branche de saule qui pendait? Quel parc magnifique surpasse la grâce du pauvre pré où l'on s'est arrêté tout enfant pour cueillir des liserons et des boutons-d'or? Ces émotions ont été en moi fort précoces et fort vives, parce que j'habitais sur la frontière de deux pays, l'un vert et beau, l'autre terne et Igid, à Vouziers, limite de la terre blanche et de la terre brune. Là finit la vraie Champagne €t commencent les vraies Ardennes.... Si la grandeur manque, l'imprévu abonde, et parfois, dans une fondrière, encombrée de débris végétaux, rouge de fraises, on trouve le dernier vestige de la forêt primitive, une bande de chênes énormes et silencieux.

Pour la voir encore à demi intacte, il faut aller du côté de Dun, et remonter vers le nord. J'ai fait maintes fois ce voyage en automne avec mon père, et je me souviens du long silence 9Ù nous tombions lorsque, lieue après lieue, nous retrouvions toujours les têtes rondes des chênes, les files d'arbres étages et la senteur de l'éternelle verdure. Aucun bruit; presque aucun passant; l'herbe mouillée

envahissait les deux côtés de la route ; la colonnade de3 troncs s'enfonçait à perte de vue et ne laissait passer aucun jour ; les gouttes de la pluie récente tombaient de feuille en feuille ; sauf les coups de bec du pic et le cri des grives, on se serait cm dans un désert vide de toute créature vivante ; mais la fraîcheur incomparable de la végétation épandue suffisait pour peupler l'espace, et les chênes lustrés, épanouis, qui, par myriades, couvraient le dos des collines, semblaient des troupeaux paisibles abreuvés par l'air moite où voguaient les nuages blancs. — Dans ces vieilles forêts vit une race encore à demi sauvage; tous sont bûcherons. Ils connaissent à peine le pain; un quartier de lard, des pommes de terre, du lait, font leur nourriture.... Vie muette, animale, pleine d'étranges rêves, féconde en légendes. C'est qu'aux diverses heures du jour et de la nuit la grande forêt a des joies et des menaces inexprimables ; il faut la voir dans la vapeur, pendant les semaines de pluie, ruisselante, morne, hostile, quand les chênes tranchés par la hache gisent saignants comme des cadavres, et que l'universel bruissement des feuillages fait rouler autour d'eux une lamentation infinie; mais il faut la voir aussi, riante, parée comme une belle fille, quand le matin le soleil oblique glisse des flèches entre ses troncs, s'étale en nappes lumineuses sur ses feuilles, et met des aigrettes de diamant à la cime de toutes ses herbes. [P. 67, 69-71.] [Les Ardennes, Journal des Débals, 18 novembre 1867.)

Sainte-Odile.

Comme en pareil lieu on se détache vite des choses humaines ! Comme l'âme rentre aisément dans sa patrie

primitive, dans l'assemblée silencieuse des grandes formes, dans le peuple paisible des êtres qui ne pensent pas ! — Hier, à la nuit tombée, au pied de J? montagne, la campagne entière nageait dans une blancheur laiteuse si sereine et si molle, qu'on se sentait à l'aise comme chez un ami. Pas un souffle de vent ; de temps en temps, le pas d'un paysan attardé ; de toutes parts, un chuchotement lointain, effacé, d'eaux courantes. Les peupliers sortaient tout noirs de la clarté nocturne ; eux aussi, ils reposaient, enveloppés par la bienveillance universelle de l'air moite, aspirant la fraîcheur qui sortait en voiles blancs de toute la plaine. La pâleur lumineuse du ciel perçait entre leurs branches, et, sur les ruisseaux rayés par leurs ombres, la lune secouait une draperie d'argent...

11 faut monter* jusqu'au couvent et embrasser d'un regard tout le paysage, pour sentir l'immensité et la liberté de cette vie pullullante. A perte de vue, des ar-

1. Ce morceau figure dans les Carnets de Voyage (p. 347-348). Voici ce premier texte : a Mais le plus admirable spectacle est celui qu'on a du haut de Sainte-Odile, en regardant le couchant. Toutes les montagnes sont boisées jusqu'à la cime; à perte de vue, des arbres et encore des arbres, hérissés contre le ciel, sorte de frange sombre et vivante. Çà et là seulement une petite prairie, large comme la main, d'un vert clair, étincelle. Rien que des arbres et toujours des arbres, on n'imaginait pas qu'il pût y en avoir autant; c'est un peuple infini, pullulant, qui envahit tout, qu'on n'a point encore troublé dans son tranquille domaine. Us s'échelonnent sur les croupes rondes, ils descendent sur les pentes, ils s'entassent dans les vallées, ils grimpent jusque sur les crêtes aiguës de la grande montagne du centre. Toute cette énorme population primitive avance, ondulant de montagne en montagne, comme une invasion barbare, sombre et infinie. Au-dessus, le ciel d'un bleu délicieux s'arrondit avec une joie et une sérénité étranges ; le soleil dore les plus hauts bataillons; ceux des fonds nagent dans une brume lumineuse, et vers l'est s'ouvre doucement, dans une teinte claire et vague, la large plaine fertile, cultivée, agréable, que la rude armée végétale veut envahir. >

bres, rien que des arbres, toujours des arbres, chênes et pins hérissés en frange sombre contre le ciel; nul intervalle, sauf de loin en loin un morceau de prairie qui étincelle. On n'imaginait pas une pareille foule. C'est un peuple infini qui occupe l'espace et que l'homme n"a point encore attaqué dans son domaine. Ils escaladent les pentes, ils s'entassent dans les vallées, ils grimpent jusque sur les crêtes aiguës. Toute cette multitude avance, ondulant de croupe en croupe, comme une invasion barbare, chaque bataillon poussant l'autre, ceux des hauteurs dorés par le soleil, ceux des fonds couverts par une brume lumineuse, ceux des lointains noyés dans l'air bleuâtre; derrière ceux-là, on en devine d'autres, jusqu'au bout des Vosges, et l'énorme armée végétale semble en marche vers la campagne ouverte, vers la plaine du Rhin, vers la terre des hommes, pour l'envahir et l'occuper comme aux anciens jours....

Depuis la Suisse jusqu'ici, le monstrueux glacier emplissait la plaine, et son œuvre jonche encore la terre ; il a noyé les croupes sous les sables que ses torrents lui apportaient; il a semé, sur les esplanades, des blocs gigantesques de cailloux roulés, comprimés et collés par son effort ; il a écorché le squelette de la montagne par le frottement de ses glaçons; il a rongé, d'étage en étage, les roches surplombantes, par son abaissement insensible et par ses morsures multipliées. A mesure qu'il se retirait, les arbres ont pris sa place, et aujourd'hui ils semblent occuper l'espace. Mais ils ne sont qu'un manteau vert jeté sur la pierre rouge, et, au bout d'un instant, les formes colossales qu'ils recouvrent imposent à l'esprit le poids de leur multitude et de leur énormité. A vrai dire, il n'y a qu'elles ; cette draperie végétale n'est qu'un accident; nues ou vêtues, elles font également les •vents, les pluies, les nuages; sous leur revêlement de

forêts, l'œil suit toujours la roideur des arêtes dressées, la rondeur des cônes émoussés, tout le désordre des prodigieuses bosselures qui, s'enchevêtrant, se heurtant, s'écrasant, découpent en créneaux fantastiques l'azur uniforme du ciel. — Quand, au matin, on voit le glorieux soleil se lever de l'autre côté du fleuve, monter, flamboyer au milieu de l'air, s'étaler sur leurs croupes, les quitter, les rendre à l'ombre, on sent que, selon les alternatives de son attouchement ou de son absence, les vieux monstres de pierre se réjouissent ou s'attristent comme aux premiers jours. Ce sont des dieux, les dieux immobiles de la terre ; plongés par le reste de leurs corps en des profondeurs mconnues, leur col et leur tête arrivent seuls à la lumière; ainsi accroupis et attroupés, ils attendent chaque jour le sourire de leur frère céleste, qui les pénètre de sa chaleur et les revêt de sa clarté, à mesure qu'il avance dans le libre chemin de l'air.

rp. 73-73-77.] (Sainte-OdUe et Iphigénie en Tauride, Journal des Débats, 2 mars 1868.)

Protestation contre l'annexion.

Nos adversaires se glorifient d'obéir à leur conscience; ce n'est donc point à eux de violenter la conscience d'autrui. Il ne s'agit pas ici de point d'honneur chevaleresque ou militaire; il s'agit de devoir, et ce serait manquer au devoir que de leur abandonner, comme ils le demandent- deux provinces françaises, un million de nos concitoyens : s'il y a des hommes qui de cœur et de ■volonté soient Français, ce sont les compatriotes de Kléber, de Rapp, de Kuss et d'Ulrich. Le siège de Strasbourg vient d'en témoigner; la presse allemande ellemême le reconnaît. Exiger qu'ils perdent leur patrie.

qu'ils en subissent une autre, qu'ils entrent dans les régiments prussiens, pour tirer peut-être plus tard contre des Français, voilà une injustice énorme, digne du premier Napoléon, que les Allemands maudissent comme un malfaiteur Imposer à la France un tel sacrifice, c'est ordonner à une mère de livrer un de se? enfants; cela est contre la nature et contre la conscience; la bouche qui, sous la contrainte de la force, balbutierait un tel pacte se rétracterait tout bas, et se promettrait à ellemême, comme la Prusse après léna, de ne pas couronner une promesse criminelle par une résignation plus criminelle encore. Sur tout le reste, des concessions, de grandes concessions sont possibles; nous pouvons, et nous devons, même au prix de pénibles sacrifices, donner à nos adversaires la preuve que nous acceptons la paix sans arrière-pensée, à demeure, et non comme une trêvp. Accordons-leur des garanties ; l'intérêt et l'amour-propre en souffriront, il n'importe. Mais qu'ils ne réclament rien au delà, rien qui soit contre notre conscience, rien qu'un peuple honnête ne puisse imposer à un peuple honnête. Sinon, et à supposer qu'ils l'extorquent, ils auront tort; car l'injustice est une semence impérissable de guerre ; à cet égard, l'histoire, à défaut du cœur, parle assez haut; ils n'ont qu'à consulter leurs souvenirs de 1807 et de 1813, pour savoir que leur oppression a produit leur révolte, et que Wagrara, léna, ont eu pour fruits Leipzig et Waterloo. [P. 121-125.] [L'Opinion en Allemagne et Ui conditions de la i)aix, 9 oclobi-e 1870.)

DERXlEFxS ESSAIS DE CRITIQUE ET D'HISTOIRE. 249

L'évolution de George Sand.

On pourrait, en suivant ses romans, faire d'après eux l'histoire morale et philosophique du siècle. Avec un fond très fixe de croyances et d'aspirations persistantf^s, elle s'est toujours développée; elle n'a jamais cessé d'apprendre; parmi les contemporains, elle est presque la seule avec Sainte-Beuve qui, volontairement et de parti pris, se soit renouvelée, ait élargi son cercle d'idées, et ne se soit pas contentée de réponses une fois faites. Bien mieux, et par le seul progrès d'une intelligence toujours active, elle a passé spontanément des mauvaises réponses aux bonnes. Après une période de révoltes et d'orages, elle est entrée dans la voie droite et grande qui est celle de Goethe et de tous les esprits véritablement bienfaisants. Par la pratique de la vie et par l'étude des sciences, elle est arrivée au calme, elle a compris et loué le travail, le bon sens, la raison, la société, la famille, le mariage, toutes les choses utiles, salutaires ou nécessaires. Sans rien rabattre de son idéal, elle s'est réconciliée avec le train courant du monde et n'a plus songé qu'à l'améliorer sans le bouleverser. On ferait une belle histoire de cette évolution graduelle et naturelle, sincère et progressive, déterminée tout entière par le seul effet de l'observation assidue, jointe au travail intérieur d'un esprit loyal et sain. En tout cas, il est à souhaiter que son histoire soit la nôtre, et que cette noble intelligence nous redresse par son exemple après nous avoir charmés par ses fictions'. [P. 230-231.] [George Sand, Journal de» Débats, 2 juillet 1876.)

2b0 PAGES CHOISIES DE TAINE.

Marcelin ^

Dans chaque génération les survivants enterrent les

morts, ^/est le dernier service; nous le rendons, en attendant qu'on nous le rende, et nous le devons surtout à ceux d'entre nous qui n'ont laissé d'eux-mêmes qu'une idée inexacte ou incomplète. Parfois, l'homme qui a disparu était supérieur à son œuvre : il n'a pas donné sa mesure, et le public se le figure autre et moindre qu'il n'était....

Au moyen d'un portrait, même médiocre, avec des estampes telles quelles de l'époque, il se transportait dans l'époque; il en parlait comme s'il y eût vécu; il s'en représentait les types, surtout l'homme du monde et la femme du monde, le cavalier et la dame, leur costume, leur toilette, leurs façons, leur physionomie; il voyait, par les yeux de l'esprit, tous leurs dehors visibles, l'habillement d'apparat et le déshabillé, l'ameublement, l'habitation et les jardins, le salon et la place publique, une cérémonie, un bal, une visite, la raideur ou la désinvolture de l'attitude, les diverses façons successives de monter à cheval, de porter ou parer un coup d'épée, de saluer, de s'aborder et de sourire, de danser, d'être galant, de baiser la joue ou la main. Il avait ainsi ses entrées familières dans cinq ou six mondes aussi complets que le nôtre. Involontairement et tous les jours, il y entrait ; il s'y promenait à discrétion, comme un voyageur bien accueilli, comme un spectateur qui n'a oas de frais à faire. Il y était chez lui et à son aise, plus à l'aise que chez nous....

Par cette porte, on entre dans le rêve. Marcelin y était

1. Pseudonyme d'Emile Planât, le directeur de la Vie Parisienne, l'un des plus vieux amis de Taine.

entré tout entier; il y passait ses nuits, ses longues heures d'insomnie; c'était là son refuge et son asile. — Beaucoup d'hommes, dans notre génération, se sont, comme lui, fabriqué un alibi; eux aussi, ils ont jugé que le monde positif, surtout de notre temps, est inhabitable....

Son fi'ère a rassemblé et va publier en un volume plusieurs de ses essais qui portent bien sa marque. C'est tout ce qui reste de lui, avec son image empreinte dans la mémoire de quatre ou cinq amis, qui ne dureront guère. "Woepke, qui méritait, le mieux de vivre, a disparu le premier. Nous marchons derrière eux, à petite distance, dans le sentier qui s'est dérobé sous leurs pas. Il s'effondre sons les nôtres; chaque jour nous enfonçons davantage, et cette terre qui les recouvre nous monte déjà jusqu'aux genoux. [P. 525, 528, 551, 557.] [Marcelùi, 3 mai 1888.)

Edouard Bertin et sa conception de la vie.

H entrait et allait s'asseoir dans le vieux fauteuil de cuir vert, en face de M. de Sacy; un cercle se faisait autour d'eux. On causait, et, dans cette conversation, la politique du jour n'avait qu'une place très restreinte ; plus mince encore était la part de la Bourse et des affaires d'argent; au contraire, on y parlait beaucoup de littérature et d'esthétique, d'histoire, de philosophie et de science; des esprits différents, mais tous cultivés à fond» y apportaient, parfois en mots piquants, toujours en anecdotes précises, le résumé de leur expérience, leurs conclusions d'ensemble. Sauf le dîner que présidait Sainte- Beuve, je ne sais pas d'endroit où l'on ait agité avec tant de tolérance et de sincérité toutes les idées générales..

Les nouveaux venus s'y trouvaient à Taise et sur un pied d'égalité; ils découvraient très vite que, là du moins, la politesse n'était pas une convention de surface, ni la bienveillance un calcul d'arrière-plan ; ils oubliaient les premiers crève-cœur de la jeunesse et la dureté ordinaire du commerce humain ; ils se livraient : ils se sentaient accueillis. Le soir, dans son salon, ils retrouvaient le même accueil, avec une grâce et un charme de plus. Longtemps encore ils reverront dans leur esprit cette figure mâle, rude, vieillie, et qui pourtant savait sourire ; plus d'une fois ils réfléchiront sur sa manière d'entendre la vie. C'est à peu près celle que Goethe a enseignée et pratiquée avec une maîtrise incomparable : renfermer son ambition dans l'enceinte de sa personne, et considérer le succès extérieur comme un accessoire; étendre incessamment la portée de son regard et l'horizon de sa pensée; pour cela, ne pas tenter plusieurs routes, en amateur, ne pas vaguer au hasard, mais se choisir et se frayer une voie particulière, y persister, y avancer tous les jours, de toute sa force, aussi loin qu'on peut; et néanmoins ne pas s'y confiner : au contraire, se ménager par côté des percées et des sorties, des excursions et des aperçus, multiplier et diversifier ses points de vue, garder jusqu'à la fin la grande curiosité, ajouter à son esprit tout ce qu'on peut puiser dans les autres esprits ; dès le début, savoir ses limites, les accepter, être content d'avoir pu contempler et penser le monde, croire que cela vaut la peine de vivre. D'autres partis pris, plus tranchés, sont plus frappants ou plus attrayants ; celui-ci , plus proportionné à la nature humaine et au cours ordinaire des choses, est peut-être le meilleur à prendre. [P. 357- 558.]

Mai 1889.

Avertissement r

Introduction vu

Note préliminaire xiii

Page 1