NEW YORK: E. P DUTTON & CD
J. K. HuYSMANS, qui n'avait pas dans l'exactitude des biographes une bien grande confiance, nous a donné sur lui-même, dans la publication de Vanier: Les hommes d'aujourd'hui, les renseignements essentiels.^
Il est né à Paris, ii rue Suger, le 5 février 1848. De pères en fils, dit-il, tout le monde a peint dans sa famille: Cornélius Huysmans, l'ancêtre, dont les tableaux sont au Louvre; son grand-père; l'un de ses oncles, longtemps professeur aux Académies de Bréda et de Tilburg; son père enfin, Gotfried, originaire de Bréda (Hollande).
Du côté de sa mère, née Badin, rien que des petits bourgeois, sauf un statuaire, François Antoine Gérard, grand prix de Rome en 1789, auquel sont imputables certains bas-reliefs des Arcs de triomphe du Carrousel et des Champs- Elysées.
A la mort de son père, en 1856, c'est à la fameuse pension Hortus, rue du Bac, qu'il commença ses études. Il les continua, sans éclat, au Lycée Saint-Louis et obtint son diplôme de bachelier en 1866. Il se fit inscrire à l'École de Droit, passa un examen, ne persévéra pas et fréquenta le Quartier latin, mais sans se mêler aux jeunes boutefeux qui conspiraient dans les brasseries poli-
1 N° 263. Le dessin est de Coll. Toc. Huysmans a signé le texte du pseudonyme d'A. Meunier.
tiques le renversement de TEmpire. Il pratiqua toujours, en matière de régime, la plus complète indifférence. Il regardait comme le meilleur gouvernement celui qui ne tracasse personne.
Jeune homme, il lisait beaucoup, travaillait peu et cherchait sa voie. En attendant de Tavoir trouvée, il entra, en 1868, au ministère de Tlntérieur, où son grand-père avait été caissier.
C'est là que la guerre de 1870 le trouva. Incorporé dans le 6e Bataillon des gardes mobiles de la Seine, il fut passé en revue, au camp de Châlons, par le maréchal Canrobert. Il a raconté dans Sac au dos Taccueil insolent que celui-ci reçut alors des soldats.
Huysmans étant tombé malade fut acheminé vers Évreux et profita d'un congé de convalescence pour se faire détacher au Ministère de la Guerre. Il ne réintégra qu'au moment de la Commune le Ministère de T Intérieur, qu'il suivit à Versailles et avec lequel, en juin 1871, il revint à Paris.
Disons, une fois pour toutes, que Huysmans fut, jusqu'à l'heure de sa retraite, après trente ans de services, un fonctionnaire modèle. Lorsqu'il reçut la croix en 1893, son premier soin fut d'aller remercier le ministre, M. Charles Dupuy, qui l'avait accordée à l'assiduité du sous-chef de bureau plutôt qu'au talent de l'homme de lettres. Il concevait l'admission des vieux emploj^és ponctuels dans la Légion d'honneur. Ecrivain, sa distinction répugnait au mélange et se félicitait de rester privée.
Autre originalité de sa part: il fut toujours fidèle à la rive gauche. Il demeura successivement rue de Vaugirard, rue du Cherche-Midi et
rue de Sèvres, avant de partir pour Ligugé, et c'est encore sur la rive gauche qu'il refit son nid, à son retour du Poitou.
Il ne se sentait réellement chez lui qu'au milieu de (( ces quartiers morts enfermés dans le coin d'une active et grande ville. )> Quand il sortait de son ministère, place Beauvau, il se hâtait de traverser les ponts, de mettre la Seine entre lui et cette rive droite démoniaque, où résidait tout ce qu'il abhorrait: les hommes de proie, les gens de théâtre, la vie fébrile, la dépense et le luxe.
Hors du ministère, et au ministère même, je présume, Huysmans avait des loisirs. ... Il versifiait, en s'inspirant de Villon et de ses mélancoliques ballades, qu'il aimait alors par dessus tout! Bref, il exerçait sa plume avant de s'en servir. Son apprentissage terminé ou à peu près, il réunit sous ce titre : Le drageoir à épices, quelques petits poèmes en prose qu'il porta d'abord à Hetzel, (en littérature P. J. Stahl), avec lequel ]yjme Huysmans, qui dirigeait un atelier de brochage rue de Sèvres, avait des relations d'affaires.
A nous aussi, plus d'une fois, Huysmans a raconté son entrevue avec le vieil éditeur que l'habitude d'écrire pour l'enfance y faisait souvent retomber.
Au débutant sans vergogne, il avait demandé sévèrement si son intention n'était pas de refaire, en s'insurgeant contre la langue française, la Commune de Paris ! Avertissement presque comminatoire, à une époque où l'on pourchassait encore les vaincus de 71.
La prudence conseillait à Huysmans de gagner la Belgique . . . pour s'y faire éditer; mais, avant
d'en venir à cette extrémité, il brûla ses premières cartouches, à ses frais, chez Dentu, en 1874.
La critique fit assez bon accueil au Drageoir. Théodore de Banville, qui se connaissait en réminiscences romantiques, admira « un joyau de savant orfèvre, ciselé d'une main ferme et légère. » Et Arsène Houssaye publia, dans L'Artiste, signées Karl Huysmans, quelques bonnes feuilles du petit volume, précédées de cette appréciation: «M. Huysmans, qui est peut-être un Huysmans de Malines, a dans sa plume bien française un peu d'encre flamande. »
Il a, en effet, troqué d'emblée son vulgaire prénom de Georges contre celui de Jorris-Karl, qu'il simplifiera bientôt et dont il ne retiendra, définitivement, que les initiales: J. K.
A Bruxelles, Huysmans n'émigrait qu'en 1876, pendant un mois, pour trouver un éditeur à son premier roman: Marthe, histoire d'une fille, qui parut chez Jean Gay et n'eut que plus tard (1879), à Paris, les honneurs d'une réimpression pour laquelle Forain burina une eau-forte décolletée.
Le jugement que Huysmans, refroidi, portait sur son ouvrage, dispense de reproduire l'opinion des chastes Aristarques du temps.
« Curieux et vibrant, mais écourté, insufiisamment personnel. . . . Renferme, ça et là, des observations exactes, mais décèle déjà de maladives qualités de style rappelant trop la langue des Goncourt. »
Toujours est-il que ce roman ouvrit à Huysmans la maison de Zola, qui n'était pas encore chef d'école, mais qui l'allait devenir, à son insu, en écrivant L'Assommoir.
Huysmans fut indubitablement son premier disciple. On peut dire qu'il donna son adhésion au naturalisme, avant qu'elle lui eût été demandée.
En 1879, Huysmans redoublant, fit paraître Les Sœurs Vatard, chez Charpentier, éditeur de Zola, à qui le livre est dédié. Il méritait cet hommage. En pleine bataille, à ce moment-là, il rendait à ses adversaires acharnés, coup pour coup. Il défendit Huysmans en même temps qu'il se défendait, si bien que l'élève, au lieu d'être accablé par le nombre, en reçut un brevet de valeur personnelle.
Aguerri dans la mêlée, il n'était plus, pour le public, un nouveau venu, lorsqu'il apporta sa contribution, en 1880, aux Soirées de Médan, le recueil agressif du petit groupe de jeunes écrivains auxquels Zola rendait la monnaie de leur dévouement, en faisant connaître, du jour au lendemain, sinon Huysmans, du moins Guy de Maupassant, Hennique, Céard et Paul Alexis.
L'esquisse de Huysmans, Sac au dos, qui figure dans Les Soirées de Médan, n'était pas inédite. Une revue belge, L Artiste, en avait eu l'étrenne. Elle n'ajoutait rien à la réputation de l'auteur. Ce tournoi de nouvelles fut uniquement profitable, somme toute, à Maupassant, que Boule-de-Suif tira de pair, sans discussion.
Mais Huysmans s'affermissait autrement sur les positions conquises. Il avérait ses qualités de style et d'observation caustique, en publiant Les Croquis parisiens, illustrés par Forain et J. F. Raffaëlli; il révélait surtout une compréhension et une sagacité rares, en passant au crible de son
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œil implacable, les envois aux Salons de 1870, 1880, 1881, 1882.
Ah! Teffarement des lecteurs du Voltaire, qu'il initiait à Timpressionnisme ! Un critique d'art était né! Il était né l'Ange exterminateur qui crevait les toiles et rendait aux bidons les huiles gaspillées! Il n'y avait pas pour lui de gloires consacrées, le consentement universel étant déjà une raison pour que l'on se méfie. ... Il remplissait avec allégresse son office d'Annonciateur. Il signalait les ignorés, exaltait les méconnus, vengeait les outragés, criait son admiration pour Cézanne, Degas, Renoir, Claude Monet, Raffaëlli, Guillaumin, Pissaro, Caillebotte, Sisley, Mary Cassatt, Berthe Morizot, Forain, Odilon Redon. ... Il alignait des mots en hirondelles, au dessus de leurs tableaux gonflés de sève, et ces hirondelles annonçaient le printemps!
Puis, en 1881, le romancier naturaliste, resté sur la brèche, intercalait En Ménage, entre Nana et Pot-Bouille. La tranche de vie saignait aux étals. Le document humain traînait partout. Le roman expérimental faisait son temps. C'était à qui, ô notre jeunesse! dessinerait d'après l'écorché et mettrait tout à nu !.. .
En 1885, Huysmans autobiographe aimait encore En Ménage, C'était même son livre préféré, « le chant du nihilisme, un chant encore assombri par des éclats de gaieté sinistre et par des mots d'un esprit féroce. » Bientôt après (1882), il retournait à Bruxelles pour y publier A Vau l'Eau, chez le bouillant Henry Kistemaeckers, à l'enseigne In naturalibus veritas ! Et il fallait bien convenir, cette fois, que l'aspirant, ayant
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exécuté son chef-d'œuvre, était digne de passer premier compagnon.
Huysmans a défini cette simple histoire d'un petit employé célibataire, dyspeptique et dégoûté de tout, « le diaconat des misères moyennes. » A Vau VEau, de même qu'£n Ménage, conclut « à la résignation, au laisser- faire, » à l'acceptation, enfin, de la vie telle quelle, c'est-à-dire irrémédiablement mauvaise. « Le mieux n'existe pas pour les gens sans le sou; seul, le pire arrive.» Schopenhauer a raison: " La vie de l'homme oscille, comme un pendule, entre la douleur et l'ennui. » Ce qu'il faut démontrer. Huysmans s'y efforce. A quoi bon réagir, chercher et fixer les conditions du bon heur? Il n'y en a pas. Rien ne vaut la peine de regimber. Et Huysmans, cependant, ne fait que cela! C'est un pessimiste qui se complaît, comme beaucoup de Jobs de cette espèce, sur le fumier de sa philosophie. Lui, toutefois, racle ses ulcères avec des mots précis et précieux, les tessons chatoyants d'un vocabulaire si riche, qu'il fait oublier l'horreur des sanies! Que dis-je? Il arrive, par son adresse verbale, à rendre comique ce qu'il présente comme l'abomination de la désolation: la nourriture des gargotes, un cigare qui ne tire pas, la mèche qui charbonne, le coke inenflammable, le linge mal blanchi, une représentation à l'Opéra-Comique, l'amour au compteur, le dimanche, la chaleur, le froid, les femmes de ménage.
M. Folantin est un type. Ajoutez un chapitre à son histoire, M. Folantin converti, M. Folantin allant aux offices comme il allait à son bureau . . . et vous posséderez, rassemblée, concise, achevée,
la physionomie de Huysmans éparse en tous ses livres. Il pourra se scruter davantage, accentuer certains traits, faire tomber d'en haut quelques lumières sur les parties du tableau poussées au noir: c'est toujours Timage de M. Folantin que nous aurons sous les yeux, peinte par lui-même.
Mais ce chapitre complémentaire, il restait à récrire. C'est à quoi, désormais, va s'employer Huysmans. En Rade, qui parut en 1887, n'exprimera plus, par addition, que l'aversion de M. Folantin pour les ruraux âpres au détroussement de l'étranger. Huysmans les avait oubliés ! Déjà, en effet, s'était produit, dans sa vie littéraire, l'événement précurseur d'orage. . . .
En 1884, A Rebours avait marqué, sinon la rupture complète de l'auteur avec le naturalisme, du moins la curiosité lancinante d'autre chose. Quoi ? Huysmans ne le sait pas positivement. Il s'engage, dit-il, dans une voie dont il ne soupçonne point l'issue. Tout ce qu'il sent inconsciemment, c'est que le naturalisme aboutit à un cul-de-sac et que « le mur du fond » est devant lui. Il est au bout de son rouleau d'observations sur les autres, et il n'a pas d'imagination. Eugène Carrière disait fort bien que l'infirmité des naturalistes était qu'aucun de leurs personnages n'avait d'inquiétudes supérieures. Huysmans en cherche une pour son héros qui n'est autre que lui-même, sous les noms de Léo {Marthe), Cyprien Tibaille {Les Sœurs Vatard), André {En Ménage), Maries {En Rade), Folantin {A Vau VEau), Des Esseintes {A Rebours), Des Hermies ou Durtal, dans les livres d'après la conversion. Il étouffe dans le réduit de sa jeunesse. Il a besoin d'élargir son horizon.
il aspire à la liberté, sans projets d'avenir. En tâtonnant, il finit par découvrir l'existence de vieilles fenêtres condamnées. Il les descelle et se penche sur le vide . . .; mais il faut arriver aux dernières lignes d'A Rebours, pour conjecturer qu'il songe à s'échapper — par le toit. Il prépare son évasion, rien de plus. Vingt ans plus tard seulement, faisant un retour sur lui-même, il entreprendra de s'expliquer et d'expliquer à ses lecteurs, dans une préface rajoutée, sous l'influence de quelles cogitations il écrivit A Rebours,
Deux hommes ne s'illusionnèrent pas par les conséquences qu'allait avoir l'irruption d'un pareil livre : Emile Zola et Barbey d'Aurevilly.
Zola vit le départ de l'enfant prodigue, comprit qu'il aurait tort de compter sur son retour et lui dit avec amertume : « Vous venez de porter un coup terrible au naturalisme. » Quant à Barbey d'Aurevilly, non moins clairvoyant, il se contenta de mettre l'auteur en demeure de choisir, à ce tournant de sa route, entre la bouche d'un pistolet et les pieds de la croix.
Huit ans s'écoulèrent avant que Huysmans se décidât pour la croix.
Car, de son aveu, Là-Bas (1891) n'est qu'un succédané d'A Reboiirs, une fenêtre ouverte sur le satanisme et ses pratiques décevantes, fenêtre tout de suite refermée. La conversion de l'écrivain ne date que de la retraite qu'il fit, en 1892, à la petite Trappe de Notre-Dame d'Igny, sur le conseil de son directeur, M. l'abbé Mugnier, alors vicaire de Saint-Thomas d'Aquin. Huysmans avait quarante-quatre ans.
Dès son retour à Paris, guidé dans sa perse vé-
rance par les lumières d'un prêtre de Saint-Sulpice, Tabbé Gabriel Ferret (à qui La Cathédrale est dédiée), Huysmans retraça les étapes de sa conversion et leur donna pour titre En Route, Le livre, à peine éclos, (1895) fut Tobjet de commentaires passionnés et d'assez nombreux catholiques rivalisèrent d'incrédulité avec les libres-penseurs. Ceux-ci taxaient de dilettantism.e l'opération de la grâce et les autres réprouvaient le ton sur lequel en parlait le néophyte, comme si l'Art et la Foi s'excluaient. Huysmans pourtant n'avait rien fardé. Il s'était bien attaché à saper la légende du coup de foudre sur le chemin de Damas ou de l'extase d'une nuit, à l'exemple de Pascal. Rien de pareil, chez l'auteur à!En Route, n'avait déterminé la crise. Non, il est venu lentement à maturité. En fait de premiers mobiles, il ne mentionne que ceux dont on pouvait se douter: l'amour de l'art, l'hérédité, l'ennui de vivre. Son infidélité même à Schopenhauer n'est qu'apparente, le pessimisme du philosophe dérivant, somme toute, des Écritures. Mais il ne suffit pas de ressasser la parole de l'Imitation: «C'est vraiment une misère que de vivre sur la terre !...)> On n'est guère plus avancé si, forçat de la vie, on ne lève pas les yeux, dans la nuit, vers (( les consolants fanaux du vieil espoir ! »
Divorcé d'avec le naturalisme, il l'était, certes, et ne s'en cachait point! Mais loin d'imiter Paul Féval et de faire amende honorable de ses précédents ouvrages, il en autorisait la réimpression, comme le témoignage d'un état d'âme par lequel il avait passé. Enfin, le fait de ne pas renoncer à l'Art et à ses pompes, le distinguait simplement
des mazettes catholiques auxquelles ce sacrifice ne coûte guère — pour cause ! Et cela non plus, il ne le leur envoyait pas dire !
Il rassurait, d'autre part, ceux de ses amis qui semblaient craindre que le giron de TÉglise ne fût mortel à ses dons d'observation rigoureuse et à leur épanouissement. Il allait y retremper son talent, au contraire! Le catholicisme, avec ses freins, convient à la définition que Stéphane Mallarmé a donnée de T Art : une allusion à la vie. L'allusion ne dispense ni de peindre, ni d'être exact dans ses peintures. Et puis, quel réservoir d'abondance que le Ciel! Il est illimité et la sonde qu'on y jette n'en atteint pas le fond!
Huysmans, qui n'a jamais bâclé quoi que ce soit, même un article de journal, consacra ensuite trois années à mettre en œuvre les documents de toute sorte qu'il avait recueillis pour servir de guide, et quel guide ! aux visiteurs de la cathédrale de Chartres. Il la leur expliquait ; il s'était donné la mission de leur en rendre la symbolique intelligible. Rien de plus malaisé. Aussi redoutaitil fort de n'être pas suivi, pas écouté.
Ses prévisions furent déjouées. La Cathédrale eut autant de lecteurs qu!En Route. On l'attaqua et on la défendit avec la même passion. Les polémiques se ravivèrent et l'impertinence des doutes continua de poursuivre le retour à Dieu du pécheur.
Combien de personnes, nous sachant affectionné à Huysmans, nous ont encore demandé, en ce temps-là, si son renouvellement intérieur était sérieux et ne se bornait pas à l'unique satisfaction d'un caprice d'art!
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Nous relevions vertement l'affront gratuit fait à rhonnête homme le moins capable de tricher que nous ayons connu. Sa loyauté éclatait. Il n'oubliait rien de ce qu'il devait au naturalisme, à sa discipline, et il le montrait bien chaque fois que sur terre il reprenait pied, chaque fois qu'il pouvait se permettre une allusion à la vie. Alors, il s'en donnait à cœur joie, il était dans son élément.
Ce qu'il disait légitimement du frère porcher Siméon, dont le portrait est un chef-d'œuvre: « Je l'ai peint d'après la méthode naturaliste, tel qu'il est, ce bon saint ! « il pouvait le dire aussi de la procession dans les rues de Chartres, si vivante que c'est comme la respiration d'un livre magnifique mais dense et qu'oppresse, par endroits, une documentation laborieuse.
A chaque ligne, perce le plaisir que prend l'auteur à se récréer, avant de se remettre aux grimioires et aux gloses. Et c'est dans tous ses livres religieux la même chose! Il a beau dire que la vie est laide et le dégoûte, il y revient malgré lui et c'est dans sa description qu'il retrouve cet accent aigu, cette gaieté neuve, ce regain des maîtres flamands, toute l'essence de son génie enfin. Critique d'art versé dans les techniques, nous le savons, parbleu ! expert aux transpositions, habile à reproduire un tableau, un vitrail, une image peinte, gravée ou sculptée ... ; mais c'est sur le vif que ce grand contempteur de la vie travaille encore le mieux! La Cathédrale avait paru au mois de février 1898. La même année, le ministère liquidait à 2,880 francs la pension de retraite du sous-chef de bureau.
Huysmans nous écrivait : « Le vieil employé a
vécu. Et ce n'est pas sans un certain ahurissement que je ne fais plus ma trotte de cheval d'omnibus, parcourant toujours les mêmes rues. » Mais il avait de la besogne en perspective, sa trilogie à terminer. En Route et La Cathédrale, embrassaient la mystique et la symbolique; la liturgie comportait un livre encore. Pour l'élaborer dans une atmosphère propice, vers la fin de juin 1899, Huysmans alla s'établir en face de l'abbaye de Ligugé, dans la Vienne, sur les bords de la petite rivière du Clain. Il s'y était fait construire, avec des amis, une maison qu'il appela la Maison Notre-Dame et où il transporta son mobilier et ses livres.
C'est là que nous l'avons vu bien des fois, tandis qu'il se préparait à faire sa profession d'oblature, tout en écrivant la vie de Sainte Lydwine, au retour d'un petit voyage à Schiedam. Il avait songé un moment à se cloîtrer tout à fait ; mais la censure qu'il eût été, comme écrivain, obligé de subir, lui était insupportable.
Hors de la société des bénédictins, qu'il voyait chaque jour et recevait chez lui, Huysmans, à dire le vrai, s'ennuyait. Il avait la nostalgie non pas de Paris, mais de la rive gauche, de ses quais et de leurs bouquinistes.
«Si seulement, disait-il, je retrouvais leurs boîtes sur les bords du Clain ! ... »
Pour les gens du terroir, l'étranger, c'est le suspect, d'abord, et puis, l'ennemi. On le supporte quelquefois; on ne l'adopte jamais. A l'aversion qu'avait Huysmans aussi bien pour les paysans que pour les hobereaux, « les courges armoriées, » répondait l'insidieuse hostilité des
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mares bénites du Poitou. Mais c'était indifférent . . . car, avec ou sans habitants sociables, Huysmans n'aimait pas la campagne et ses charmes; il traitait les oiseaux de raseurs et la moindre ardeur du soleil Texaspérait. Il se promenait peu et n'allait à Poitiers, de temps en temps, que pour prendre des notes, attendre ou reconduire un ami. Son travail n'était interrompu que par les offices, où l'appelaient les cloches de la vieille abbaye. Nous ont-elles assez souvent réveillé! . . . Mais qu'elles étaient gaies ! L'air était rafraîchi, comme par une ondée, au dernier coup de matines. . . . Et nous nous rendormions après avoir vu, à travers les rideaux, Huysmans traverser le champ communal, la tête inclinée, les coudes au corps, le paroissien sous le bras. . . .
La messe entendue, il revenait, et l'on causait d'autre chose. L'esprit de prosélytisme n'était que dans ses livres. Il ne racolait pas. Il venait de publier Sainte-Lydwine de Schiedam, terminée à Ligugé le II février 1901, Fête de Sainte Scholastique, lorsque les congrégations prirent le chemin de l'exil. Les moines de Ligugé allèrent se fixer en Belgique, à Moerbeke, vers la fin de Septembre. Huysmans n'avait plus de raisons pour résider dans le Poitou.
Rien ne l'y retenait. La province l'accablait. Il regrettait, sans doute le départ de ses bons amis; mais nous n'osons dire que leur éloignement ne l'ôtait point d'embarras. Tous les éléments de L'Oblat, il s'en était imprégné; il avait vécu son livre; il pouvait l'écrire aussi bien et mieux même à Paris qu'à Ligugé, où nous avions prévu qu'il ne jetterait pas de racines profondes.
Il rentra donc à Paris au mois d'octobre 1901. Une transition lui était ménagée par l'élection de son nouveau domicile rue Monsieur n^- 20, dans la maison des Bénédictines du Saint-Sacrement. Il n'avait qu'à descendre un escalier pour assister aux offices dans leur chapelle. Il ne resta là, néanmoins, qu'un an. L'année suivante, il alla demeurer 60, rue de Babylone.
Et UOblat parut, qui raconte son séjour à Ligugé et n'est pas le moins admirable volet du triptyque de sa conversion. Le succès en fut grand encore. Et Huysmans était maintenant au milieu de nous! Double motif de nous réjouir. Les craintes que lui avait données la modicité de sa pension, se dissipaient. Ses livres se vendaient. L'Académie Concourt, reconnue d'utilité publique en 1903 et dont la présidence lui était attribuée, ajoutait suffisamment à ses ressources pour qu'il vécut désormais tranquille.
Au mois de septembre 1903, il visita, en compagnie de l'abbé Mugnier, Strasbourg, Colmar, Bâle, Fribourg-en-Brisgau, Mayence, Francfortsur-le-Main, Bruxelles et Anvers. Il rapporta de ce petit voyage ses études sur Trois primitifs, datées, en librairie, de 1905.
L'année d'après, il publia Les Foules de Lourdes, moins par élan peut-être, que pour écouler les notes qu'il avait glanées à Lourdes derrière Lasserre et Zola, car Notre-Dame de la Salette, au fond, le sollicitait davantage.
C'est un peu plus tard, rue Saint-Placide 31, son dernier domicile, qu'un mal carnassier le prit à la gorge et que son déclin commença. L'affreuse chose que cette mort lente! Pourquoi avoir in-
fligé cette torture à ton serviteur, Dieu de bonté? Il allait vers toi sans cela. . . . Qu'avait-il besoin des palmes du martyre? N'était-ce pas assez qu'il t'offrît les autres ? . . .
Sans altérer la vénération que nous avons pour sa mémoire, il nous faut ici dire, maintenant, ce qui est notre intime conviction.
Après LOhlat et, si Ton veut. Les Foules de Lourdes^ Huysmans se trouvait, comme à l'heure à' A Rebours, au bout d'une impasse. Le Ciel, considéré par l'écrivain comme un réservoir inépuisable, était tari pour lui. Il avait tâté de l'hagiographie, notamment avec Sainte Lydwine, sans être incité par la saveur de cette expérience à la renouveler. La vertu, qu'il regardait comme une exception, ne l'inspirait pas plus que l'héroïsme hors des voies du salut. Il était réfractaire aux voyages, même rapides et en sleeping, surtout en sleeping! . . . Du chat, sa bête favorite, il avait l'attachement à la maison, la quiétude frileuse, et il s'amusait à des catalogues de librairie, comme l'autre joue silencieusement avec un peloton de fil. Alors, quoi? Arrivé à sa dernière étape et son bilan dûment établi, il allait être réduit aux broutilles des monographies et des études d'art. Il demeurait, comme autrefois, « sans sujet, à l'affût d'un livre. » Il se voyait oisif, condamné <( à s'essorer dans des songes. » La vie méditait sa revanche, qui était de tendre vers son vieux détracteur, tous les fruits qu'il avait fait vœu de ne plus cueillir !
Cette cruelle épreuve fut épargnée à l'écrivain. Il se coucha, pour mourir, contre le mur du fond
qu'il touchait encore et, cette fois, de façon à ne plus pouvoir revenir en arrière !
Il se retira de nous, sa tâche terminée, comme un bon ouvrier qui range ses outils et dit adieu à Tatelier, où il ne reviendra plus. Il avait bien travaillé, donnant l'exemple d'une probité de plus en plus rare. Il avait enseigné le prix de la phrase bien écrite et du verbe générateur remarquable entre tous les mots, comme le bélier qui dépasse de ses cornes le troupeau mouvant.
Il aimait les humbles et méprisait l'argent. Il en gagnait avec ses livres et négligeait de le toucher. Son luxe était, le dimanche, de réunir à sa table un petit nombre d'amis auprès desquels ses défiances s'évanouissaient. Il en avait de singulières, se livrait parfois à un étranger, un reporter inconnu, et se tenait sur ses gardes vis-àvis d'un zèle désintéressé. Aussi le représentait-on revêche, amer, ombrageux, distant. Allons donc! Sa sensibilité, qui se repliait sur lui-même, ne se repliait pas sur les autres. Mais ses préventions étaient fortes et quelquefois fondées sur des apparences. Il observait bien la surface de la nature humaine; il ne la pénétrait pas toujours. Il avait contracté entre les murs de sa chambre, devant la glace, la myopie des grands félidés en cage. Il ne dédaignait pas l'hommage et tenait registre de tout ce qu'on écrivait sur lui. Il employait volontiers, dans la conversation familière, le mot cru, le mot que lui avait appris le père Vatard, bonne gouape parisienne, pour laquelle il était indulgent. Il ne haïssait personne d'ailleurs et ne se montrait impitoyable qu'aux gâcheurs d'encre, aux ménétriers d'art et aux professeurs
dont la critique intempestive fait songer à l'empressement d'un vitrier qu'on n'a pas appelé.
La longue agonie de Huysmans fut édifiante. Les amis qui lui rendaient visite le trouvaient le cou dans les pansements, résigné à la mort comme il l'avait été à la vie. Méthodique jusqu'au bout, il faisait son inventaire avant décès, brûlait les papiers inutiles, réglait la publication de son dernier manuscrit : Trois églises. A la fin, il dicta sa lettre de faire-part et demanda qu'on l'ensevelît dans la robe du moine bénédictin, qu'il s'était fait envoyer par son ami le P. Dom Besse, l'ancien maître des novices à Ligugé.
Il s'éteignit le dimanche 12 mai 1907, à sept heures de relevée. Nous l'avions quitté une demiheure auparavant, la cigarette aux doigts, affectueux et las. . . .
Quel sort, dans l'avenir, aura l'œuvre qu'il laisse? Il est assez difficile de le dire. Néanmoins, soit qu'on l'envisage comme un acte de foi, soit qu'on la considère comme un merveilleux travail d'orfèvrerie, il faudra bien assigner un rang supérieur, dans la littérature du xix^ siècle, à l'écrivain qui n'humilia jamais l'indépendance de l'artiste le plus raffiné, devant les devoirs du chrétien le plus scrupuleux.