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M. FOLANTIN

[A Vau-VEau)

Ni le lendemain, ni le surlendemain, la tristesse de M. Folantin ne se dissipa; il se laissait aller à vau-l'eau, incapable de réagir contre ce spleen qui l'écrasait. Mécaniquement, sous le ciel pluvieux, il se rendait à son bureau, le quittait, mangeait et se couchait à neuf heures pour recommencer, le jour suivant, une vie pareille; peu à peu, il glissait à un alourdissement absolu d'esprit.

Puis, il eut, un beau matin, un réveil. Il lui sembla qu'il sortait d'une léthargie; le temps était clair et le soleil frappait les vitres damasquinées de givre; l'hiver reprenait, mais lumineux et sec; M. Folantin se leva, en murmurant: fichtre, ça pince! il se sentait ragaillardi. Ce n'est pas tout cela, il s'agirait de trouver un remède aux attaques d'hypocondrie, se dit-il.

Après de longues délibérations, il se décida à ne plus vivre ainsi enfermé et à varier ses restaurants. Seulement, si ces résolutions étaient faciles à con-

cevoir, elles étaient, en revanche, difficiles à mettre en pratique. Il demeurait rue des Saints- Pères et les restaurants manquaient. Le VP arrondissement était impitoyable au célibat. Il fallait être ordonné prêtre pour trouver des ressources, des dîners spéciaux dans des tables d'hôtes réservées aux ecclésiastiques, pour vivre dans ce lacis de rues qui enveloppent l'église de Saint- Sulpice. Hors la religion, point de mangeaille, à moins d'être riche et de pouvoir fréquenter des maisons huppées ; M. Folantin, ne remplissant pas ces conditions, devait se borner à prendre ses repas chez les quelques traiteurs disséminés, çà et là, dans son voisinage. Décidément, il semblait que cette partie de l'arrondissement ne fût habitée que par des concubins ou des gens mariés. Si j'avais le courage de l'abandonner, soupirait de temps à autre M. Folantin. Mais son bureau était là, puis il y était né, sa famille y avait constamment vécu; tous ses souvenirs tenaient dans cet ancien coin tranquille, déjà défiguré par des percées de nouvelles rues, par de funèbres boulevards, rissolés l'été et glacés l'hiver, par de mornes avenues qui avaient américanisé l'aspect du quartier et détruit pour jamais son allure intime, sans lui avoir apporté en échange des avantages de confortable, de gaîté et de vie.

Il faudrait traverser l'eau pour dîner, se répétait M. Folantin, mais un profond dégoût le saisissait dès qu'il franchissait la rive gauche; puis il avait peine à marcher avec sa jambe qui clochait, et il abominait les omnibus. Enfin, l'idée de faire des étapes, le soir, pour chercher pâture, l'horripila. Il préféra tâter de tous les marchands de vins, de

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tous les bouillons qu'il n'avait pas encore visités, dans les alentours de son domicile.

Et tout aussitôt il déserta le gargot où il mangeait d'habitude; il hanta d'abord les bouillons, eut recours aux filles dont les costumes de sœur évoquent l'idée d'un réfectoire d'hôpital. Il y dîna quelques jours, et sa faim, déjà rabrouée par les graillonnants effluves de la pièce, se refusa à entamer des viandes insipides, encore affadies par les cataplasmes des chicorées et des épinards. Quelle tristesse dégageaient ces marbres froids, ces tables de poupées, cette immuable carte, ces parts infinitésimales, ces bouchées de pain! Serrés en deux rangs placés en vis-à-vis, les clients paraissaient jouer aux échecs, disposant leurs ustensiles, leurs bouteilles, leurs verres, les uns au travers des autres, faute de place; et, le nez dans un journal, M. Folantin enviait les solides mâchoires de ses partners qui broyaient les filaments des aloyaux dont les chairs fuyaient sous la fourchette. Par dégoût des viandes cuites au four, il se rabattait sur les œufs; il les réclamait sur le plat et très cuits; généralement, on les lui apportait presque crus et il s'efforçait d'éponger avec de la mie de pain, de recueillir avec une petite cuiller le jaune qui se noyait dans des tas de glaires. C'était mauvais, c'était cher et surtout c'était attristant. En voilà assez, se dit M. Folantin, essayons d'autre chose.

Mais partout il en était de même; les inconvénients variaient en même temps que les râteliers; chez les marchands de vins distingués, la nourriture était meilleure, le vin moins âpre, les parts plus copieuses, mais en thèse générale, le repas

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durait deux heures, le garçon étant occupé à servir les ivrognes postés en bas devant le comptoir; d'ailleurs, dans ce déplorable quartier, la boustifaille se composait d'un ordinaire, de côtelettes et de beefstecks qu'on payait bon prix parce que, pour ne pas vous mettre avec les ouvriers, le patron vous enfermait dans une salle à part et allumait deux branches de gaz.

Enfin, en descendant plus bas, en fréquentant les purs mannezingues ou les bibines de dernier ordre, la compagnie était répulsive et la saleté stupéfiante; la carne fétidait, les verres avaient des ronds de" bouches encore marqués, les couteaux étaient dépolis et gras et les couverts conservaient dans leurs filets le jaune des œufs mangés.

M. Folantin se demanda si le changement était profitable, attendu que le vin était partout chargé de litharge et coupé d'eau de pompe, que les œufs n'étaient jamais cuits comme on les désirait, que la viande était partout privée de suc, que les légumes cuits à l'eau ressemblaient aux vestiges des maisons centrales ; mais il s'entêta ; — à force de chercher, je trouverai pent-être, — et il continua à rôder par les cabarets, par les crémeries ; seulement, au lieu de se débiliter, sa lassitude s'accrut, surtout quand, descendant de chez lui, il aspirait, dans les escaliers, l'odeur des potages, il voyait des raies de lumière sous les portes, il rencontrait des gens venant de la cave, avec des bouteilles, il entendait des pas affairés courir dans les pièces; tout, jusqu'au parfum qui s'échappait de la loge de son concierge, assis, les coudes sur la table, et la visière de sa casquette ternie par la buée montant de sa jatte de soupe, avivait ses regrets. Il en arrivait

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presque à se repentir d'avoir balayé la mère Chabanel, cet odieux cent-garde. — Si j'avais eu les moyens, je l'aurais gardée, malgré ses désolantes mœurs, se dit-il.

Et il se désespérait, car à ses ennuis moraux se joignait maintenant le délabrement physique. A force de ne pas se nourrir, sa santé, déjà frêle, chavirait. Il se mit au fer, mais toutes les préparations martiales qu'il avala lui noircirent, sans résultat appréciable, les entrailles. Alors il adopta l'arsenic, mais le Fowler lui éreinta l'estomac et ne le fortifia point ; enfin il usa, en dernier ressort, des quinquinas qui l'incendièrent; puis il mêla le tout, associant ces substances les unes aux autres; ce fut peine perdue ; ses appointements s'y épuisaient ; c'étaient chez lui des masses de boîtes, de topettes, de fioles, une pharmacie en chambre, contenant tous les citrates, les phosphates, les proto-carbonates, les lactates, les sulfates de protoxyde, les iodures et les proto-iodures de fer, les liqueurs de Pearson, les solutions de Devergie, les granules de Dioscoride, les pilules d'arséniate de soude et d'arséniate d'or, les vins de gentiane et de quinium, de coca et de colombo !

Dire que tout cela c'est de la blague et que d'argent perdu! soupirait M. Folantin, en regardant piteusement ces vains achats, et, bien qu'il n'eût pas voix au chapitre, le concierge était de cet avis ; seulement il époussetait la chambre, plus mal encore, sentant son mépris d'homme robuste s'accroître pour ce locataire étique qui ne vivait plus qu'en avalant des drogues.

En attendant, l'existence de M. Folantin persistait à être monotone. Il n'avait pu se décider à

rentrer dans son premier restaurant; une fois il était allé jusqu'à la porte, mais, arrivé là, Todeur des grillades et la vue d'une bassine de crème violette au chocolat, l'avaient fait fuir. Il alternait marchands de vins et bouillons et, un jour par semaine, il s'échouait dans une fabrique de bouillabaisse. Le potage et le poisson étaient passables; mais il ne fallait point réclamer d'autre pitance, les viandes étant ratatinées comme des semelles de bottes et tous les plats dégageant Tâcre goût des huiles à lampes.

Pour se raiguiser l'appétit, encore émoussé par les abjects apéritifs des cafés: — les absinthes puant le cuivre; les vermouths: la vidange des vins blancs aigris ; les madères : le trois-six coupé de caramel et de mélasse ; les malagas : les sauces des pruneaux au vin; les bitters: l'eau de Botot à bas prix des herboristes; — M. Folantin essaya d'un excitant qui lui réussissait dans son enfance; tous les deux jours, il se rendit aux bains. Cet exercice lui plaisait surtout parce qu'ayant deux heures à tuer, entre la sortie de son bureau et son repas, il évitait ainsi de rentrer chez lui, de demeurer tout botté, tout habillé, consultant sa pendule, attendant l'heure du dîner. Et, les premières fois, ce furent des moments délicieux. Il se blottissait dans l'eau chaude, s'amusait à soulever avec ses doigts des tempêtes et à creuser des maelstroms. Doucement, il s'assoupissait, au bruit argentin des gouttes tombant des becs de cygnes et dessinant de grands cercles qui se bris tient contre les parois de la baignoire; tressautant, alors que des coups furieux de sonnettes partaient dans les couloirs, suivis de bruits de pas et de claque-

ments de portes. Puis le silence reprenait avec le dovix clapotis des robinets, et toutes ses détresses fuyaient à la dérive; dans la cabine, voilée d'une vapeur d'eau, il rêvassait et ses pensées s'opalisaient avec la buée, devenaient affables et diffuses. Au fond, tout était pour le mieux; il s'embêtait.

Il était l'homme qui détestait les magasins de luxe, qui, pour rien au monde, n'eût mis les pieds chez un coiffeur élégant ou chez un de ces modernes épiciers dont les montres ruissellent de gaz ; il n'aimait que les anciennes et simples boutiques où l'on était reçu à la bonne franquette, où le marchand n'essayait pas de vous jeter de la poudre aux yeux et de vous humiher par sa fortune.

Aussi avait-il renoncé à se promener, le dimanche, dans tout ce luxe de mauvais goût qui envahissait jusqu'aux banheues. D'ailleurs, les flânes dans Paris ne le tonifiaient plus comme autrefois ; il se trouvait encore plus chétif, plus petit, plus perdu, plus seul, au milieu de ces hautes maisons dont les vestibules sont vêtus de marbre et dont les insolentes loges de concierge arborent des allures de salons bourgeois.

Pourtant, une partie de son quartier demeurée intacte, près du Luxembourg mutilé, était restée pour lui bienveillante et intime: la place Saint- Sulpice.

Parfois, il déjeunait chez un marchand de vins dont la boutique faisait l'angle de la rue du Vieux-Colombier et de la rue Bonaparte, et là, à l'entresol, par la fenêtre, il plongeait sur la place, contemplait la sortie de la messe, les enfants descendant du parvis, des Hvres à la main, un peu en avant des père et mère, toute la foule qui s'épandait

autour d'une fontaine décorée d'évêques, assis dans des niches, et de lions accroupis au-dessus d'une vasque.

En se penchant un peu sur la balustrade, il apercevait le coin de la rue Saint-Sulpice, un terrible coin, balayé par le vent de la rue Pérou et occupé, lui aussi, par un marchand de vins qui possédait la clientèle assoiffée des chantres. Et cette partie de la place Tintéressait, avec sa vue de gens vacillant sur leurs pieds, la main au chapeau, sous la tourmente, près des grands omnibus de la Villette, dont les larges caisses rouge-brun s'alignent, au ras du trottoir, devant l'éghsc.

La place s'animait, mais sans gaieté et sans fracas; les fiacres dormaient à la station, devant un cabinet à cinq centimes et un trinckhall; les énormes omnibus jaunes des Batignolles sillonnaient, en ballottant, les rues, croisés par le petit omnibus vert du Panthéon et par la pâle voiture à deux chevaux d'Auteuil ; à midi, les séminaristes défilaient, deux à deux, les yeux baissés, avec un pas mécanique d'automates, se déroulant de Saint- Sulpice au séminaire, en une longue bande noire et blanche.

Sous un coup de soleil, la place devenait charmante: les tours inégales de l'éghse blondissaient; l'or des annonces pétillait tout le long des débits de chasubles et de saints ciboires, le vaste tableau d'un déménageur avivait ses couleurs qui éclataient plus crues, et, sur l'armure d'un urinoir, une réclame de teinturier: deux chapeaux écarlates, jaillissant sur un fond noir, évoquait, dans ce quartier de bedeaux et de dévotes, les fastes d'une religion, les hautes dignités d'un sacerdoce.

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Seulement, ce spectacle n'offrait à M. Folantin aucun imprévu. Combien de fois, dans sa jeunesse avait-il piétiné sur cette place, afin de regarder le vieux sanglier que possédait autrefois la maison Bailly; combien de fois, le soir, avait-il écouté la complainte d'un chanteur en plein vent, près de la fontaine ; combien de fois avait-il flâné, les jours de marché aux fleurs, près du séminaire ?

Depuis longtemps déjà, il avait épuisé le charme de ce lieu tranquille; pour le savourer à nouveau, il fallait maintenant qu'il espaçât ses \dsites, qu'il ne le parcourût qu'à de rares intervalles.

Aussi, la place Saint-Sulpice ne lui était-elle plus d'aucun secours le dimanche et il préférait les autres jours de la semaine, car, allant à son bureau, il était moins désœuvré; ah! décidément, le dimanche devenait interminable! Ce matin-là, il déjeunait un peu plus tard que de coutume et il s'éternisait à table, pour laisser au portier le temps de nettoyer la chambre, et jamais elle n'était rangée quand il revenait : il butait contre les tapis en rouleaux, et il avançait dans le nuage soulevé par les balais. Une, deux, le pipelet retapait les draps, étendait les tapis et il partait sous prétexte qu'il ne voulait pas déranger monsieur.

M. Folantin récoltait de la poussière sur tous les meubles avec ses doigts, rangeait ses habits entassés sur un fauteuil, envoyait çà et là un coup de plumeau et remettait de la cendre dans son crachoir; ensuite, il comptait le linge que rapportait parfois la blanchisseuse; un tel dégoût l'assaillait à la vue de la charpie de ses chemises, qu'il les fichait, sans plus les examiner, dans un tiroir.

La journée s'égrappait encore facilement jusqu'à

quatre heures. Il relisait de vieilles lettres de parents et d'amis depuis longtemps morts; il feuilletait quelques-uns de ses livres, en dégustait quelques passages, mais vers les cinq heures, il commençait à souffrir; le moment approchait où il allait falloir se rhabiller; Tidée seule de déguerpir lui réprimait la faim, et, certains dimanches, il ne bougeait pas — ou bien s'il appréhendait un tardif appétit, il descendait en pantoufles et il acquérait deux petits pains, un pâté ou des sardines. Il avait toujours un peu de chocolat et de vin dans un placard et il mangeait, heureux d'être chez lui, de jouer des coudes, de s'étaler, d'éviter, pour une fois, la place restreinte d'un restaurant ; seulement, la nuit était mauvaise ; il se réveillait, en sursaut, avec des tiraillements et des frissons; quelquefois l'insomnie durait une heure, et l'obscurité animant toutes les idées tristes, il se rabâchait les mêmes plaintes que dans le jour et il en arrivait à regretter de n'être pas un concubin. Le mariage est impossible, à mon âge, se disait-il. — Ah! si j'avais eu, dans ma jeunesse une maîtresse et si je l'avais conservée, je finirais mes années avec elle, j'aurais, à mon retour, ma lampe allumée et ma cuisine prête. Si la vie était à recommencer je la mènerais autrement! je me ferais une alliée pour mes vieux jours; décidément, j'ai trop présumé de mes forces, je suis à bout. — Et, le matin venu, il se levait les jambes brisées, la tête étourdie et molle.

Le moment était du reste pénible ; l'hiver sévissait et le froid de la bise rendait enviable le chez soi et odieux le séjour des traiteurs dont on ouvre constamment les portes. Tout à coup, un grand

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espoir bouleversa M. Folantin. Un matin, dans la rue de Grenelle, il avisa une nouvelle pâtisserie qui s'installait. Cette inscription flambait en lettres de cuivre, sur les carreaux: «Dîners pour la ville. »

M. Folantin eut un éblouissement. Est-ce que ce rêve si longtemps caressé de se faire monter à dîner chez soi allait pouvoir enfin se réaliser ? — Mais il resta découragé, se rappelant ses inutiles chasses dans le quartier, à la recherche d'un établissement qui consentît à porter au dehors de la nourriture.

Ça ne coûte rien de demander, se dit-il enfin, et il entra.

— Mais certainement. Monsieur, lui répondit une jeune dame enfouie dans un comptoir et dont le buste était entouré de Saint-Honoré et de tartes. Rien n'est plus facile, puisque vous logez à deux pas. Et à quelle heure désirez- vous qu'on vienne ?

— A six heures, fit M. Folantin, tout palpitant.

— Parfaitement.

Le front de M. Folantin s'assombrit.

— Maintenant, reprit-il, en bredouillant un peu. voilà, je voudrais un potage, un plat de viande et un légume, quel serait le prix?

La dame parut s'absorber dans des réflexions, murmurant, les yeux au ciel . . . potage . . . viande . . . légume. — Vous ne prenez pas de vin?

— Non, j'en ai chez moi.

— Eh bien, Monsieur, dans ces conditions-là, ce serait deux francs.

La figure de M. Folantin s'éclaira. — Soit, dit-il, c'est convenu; et quand pourrons-nous commencer?

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— Mais quand il vous plaira, ce soir, si vous voulez.

— Ce soir même, Madame. — Et il s'inclina et fut salué par une courbette si profonde, dans le comptoir, que le nez de la dame faillit creuser les Saint-Honoré et percer les tartes.

Dans la rue, M. Folantin s'arrêta, après quelques pas. Ça y est ! en voilà une chance, se dit-il; puis, sa joie se modéra. Pourvu que cette boustif aille ne soit que médiocre. Baste! j'ai subi, dans ma pauvre vie, tant d'exécrables plats que je n'ai pas le droit de me montrer difficile. — Elle est gentille, cette dame, reprit-il; ce n'est pas qu'elle soit jolie, mais elle a des yeux bien expressifs ; pourvu qu'elle fasse de bonnes affaires! Et, tout en reprenant sa trotte, il souhaita la prospérité de la pâtissière.

Ensuite, il s'ingénia à parer au désordre du premier soir; il commanda chez un épicier six litres de vin, puis, quand il fut arrivé à son bureau, il établit une petite liste des denrées qu'il achèterait :

Confitures ;

Fromage ;

Biscuits ;

Sel;

Poivre ;

Moutarde;

Vinaigre ;

Huile.

Je ferai monter, tous les jours, le pain par mon concierge; ah! sapristi, si ça peut réussir, je suis sauvé !

Il aspira après la fin de la journée; sa hâte à jouir de son contentement, tout seul, retardait encore la marche des heures.

Il consultait de temps à autre sa montre.

Tant bien que mal, tout en maugréant, il termina sa tâche, puis il retourna chez lui par la voie la pk.s courte, les bras chargés de paquets, les poches bourrées de sacs ; il respira, une fois enfermé, mit ses chaussons, donna un coup de serviette au peu de vaisselle qu'il possédait, essuya ses verres et, ne trouvant ni planchette ni grès pour récurer les lames de ses couteaux, il les plongea dans la terre d'un vieux pot de fleur et parvint à les faire un peu reluire.

— Ouf! dit-il en approchant la table du feu, je suis prêt; six heures tintèrent.

M. Folantin attendait le mitron avec impatience, et il avait un peu en lui de cette fièvre qui Tempêchait, dans sa jeunesse, de tenir en place, quand un ami s'attardait, inexact au rendez-vous.

Enfin à six heures un quart, la sonnerie carillonna et un galopin s'avança entraîné, le nez en avant, par le poids d'une grande boîte en fer-blanc, de la forme d'un seau ; M. Folantin aida à distribuer sur la table les assiettes, qu'il découvrit lorsqu'il fut seul. Il y avait un bouillon au tapioca, un veau braisé, un chou-fleur à la sauce blanche.

Mais ce n'est pas mauvais, se dit-il en goûtant à chacun de ces plats, et il se gava de bon appétit, but un peu plus que de coutume, pui^ il tomba dans une douce rêverie, en contemplant sa chambre.

Depuis des années, il manifestait l'intention de la décorer, mais il se rép votait : Baste ! à quoi bon ? je ne vis pas chez moi; si plus tard je puis m'arranger une autre existence, j'organiserai mon intérieur. Mais tout en n'achetant rien, il avait déjà jeté son dévolu sur bien des bibelots qu'il relu-

quait, en rôdant sur les quais et dans la rue de Rennes.

L'idée d'habiller les murs glacés de sa chambre s'implanta tout à coup en lui, tandis qu'il lampait un dernier verre. Son indécision cessait; il était déterminé à dépenser les quelques sous qu'il entassait depuis des années dans ce but, et il eut une soirée charmante, réglant d'avance la toilette de son réduit. Je me lèverai demain, de bonne heure, conclut-il, et j'irai tout d'abord faire un tour chez les marchands de nouveautés et les bric-à-brac.

Son désœuvrement prenait fin; un nouvel intérêt se glissait en lui; la préoccupation de découvrir, sans trop dépenser d'argent, quelques gravures, quelques faïences, le soutenait et, après son bureau, il déployait une hâte fébrile, escaladait les étages du Bon Marché et du Petit Saint-Thomas, remuant des masses d'étoffes, les trouvant trop foncées ou trop claires, trop étroites ou trop larges, refusant les rebuts et les soldes que les calicots s'efforçaient de tcrir, les obligeant à exhiber des marchandises qu'ils réservaient. A force de les tanner, de les tenir en haleine, pendant des heures, il finit par se faire montrer des rideaux tout faits et des tapis qui le séduisirent.

Après ces emplettes et après de féroces discussions chez les débitants de bibelots et d'estampes, il demeura sans le sou; toutes ses économies étaient épuisées; mais, comme un enfant à qui l'on vient d'offrir de nouveaux jouets, M. Folantin examinait, remuait ses achats dans tous les sens. Il grimpait sur les chaises pour attacher les cadres et il disposait ses livres en un autre ordre. L'on est bien chez soi, se disait-il; et, en effet, sa

chambre n'était plus reconnaissable. Au lieu de murailles aux papiers éraillés par d'anciennes traces de clous, les cloisons disparaissaient sous les gravures d'Ostade, de Teniers, de tous les peintres de la vie réelle dont il raffolait. Un amateur eût certainement haussé lesépaules devant ces estampes sans aucune marge, mais M. Folantin n'était ni connaisseur, ni riche; il acquérait surtout les sujets de la vie humble qui lui plaisaient, et il se moquait d'ailleurs de Tauthenticité de ses vieux plats, pourvu que les couleurs en fussent actives et propres à égayer ses murs.

11 aurait fallu changer aussi mes meubles d'acajou, se dit-il, considérant son lit à bateau, ses deux voltaires au damas roussi, sa toilette au marbre fendu, sa table au plaqué rougeâtre, mais ce serait trop cher, et du reste les rideaux et les tapis rajeunissent suffisamment ce mobilier qui, de même que mes vieux vêtements, est fait à mes mouvements et à mes habitudes.

Aussi quel empressement à rentrer maintenant chez lui, à éclairer tout, à s'enfoncer dans son fauteuil! le froid lui semblait parqué au dehors, repoussé par cette intimité de petit coin choyé, et la neige qui tombait, qui assoupissait tous les bruits de la rue, ajoutait encore à son bien-être; dans le silence du soir, le dîner, les pieds devant le feu, tandis que les assiettes chauffaient devant la grille, près du vin dégourdi, était charmant, et les ennuis du bureau, la tristesse du célibat s'envolaient dans cette pacifiante quiétude.

Sans doute, huit jours ne s'étaient pas écoulés et déjà le pâtissier se relâchait. L'invariable tapioca était plein de grumeaux et le bouillon était

fabriqué par des procédés chimiques ; la sauce des viandes puait Taigre madère des restaurants; tous les mets avaient un goût à part, un goût indéfinissable, tenant de la colle de pâte un peu piquée, et du vinaigre éventé et chaud. M. Folantin poivra vigoureusement sa viande et sinapisa ses sauces; baste! ça s'avale tout de même, disait-il; le tout, c'est de se faire à cette mangeaille !

Mais la mauvaise qualité des plats ne devait pas rester stationnaire et, peu à peu, elle s'accéléra, encore aggravée par les constants retards du petit mitron. Il arrivait à sept heures, couvert de neige, son réchaud éteint, des pochons sur les yeux et des égratignures tout le long des joues. M. Folantin ne pouvait douter que ce garçon déposât sa boîte auprès d'une borne et se flanquât une pile en règle avec les gamins de son âge. Il lui en fit doucement l'observation; l'autre pleurnicha, jura, en étendant le bras et en crachant par terre, un pied en avant, qu'il n'en était rien et continua de plus belle; et M. Folantin se tut, pris de pitié, n'osant se plaindre à la pâtissière, de peur de nuire à l'avenir du gosse.

Pendant un mois encore, il supporta vaillamment tous ces déboires; et pourtant le cœur lui défaillait quand il devait ramasser sa viande tombée dans le fer blanc, car il y avait des jours où une tempête semblait s'être abattue dans la boîte, où tout était sens dessus dessous, où la sauce blanche se mêlait au tapioca, dans lequel s'enlisaient des braises.

Il eut heureusement un temps de répit : le petit pâtissier avait été congédié, sur les plaintes sans doute de personnes moins indulgentes. Son succès-

seur fut un long dadais, une sorte de jocrisse au teint blême et aux grandes mains rouges. Celui-là était exact, arrivait à six heures précises, mais sa saleté était répugnante; il était vêtu de torchons de cuisine roides de graisse et de crasse, ses joues étaient barbouillées de farine et de suie et son nez mal mouché, coulait en deux vertes rigoles tout le long de la bouche.

M. Folantin para énergiquement ce nouveau coup; il renonça aux sauces, aux assiettes maculées ; il transféra sa viande sur une assiette à lui, la racla, la nettoya et la mangea avec du sel.

En dépit de sa résignation, le moment vint où certains plats lui donnèrent des nausées. Il tâtait maintenant de tous les godi veaux ratés, de toutes les pâtisseries brûlées ou gâtées par les cendres; il péchait de vieilles boulettes de tourtes dans tous les plats; enhardi par sa bienveillance, le pâtissier mettait de côté toute pudeur, toute vergogne et lui dépêchait tous les résidus de sa cuisine.

L'empoisonneuse! murmurait M. Folantin, devant la boutique de la pâtissière, qu'il ne jugeait plus si gentille, et il la regardait de côté, ne souhaitant plus du tout, à rheure présente, la prospérité de ses affaires.

Il eut recours aux œufs durs. Il en achetait chaque jour, redoutant, pour le soir, un dîner impossible. — Et quotidiennement il se bourra de salades; mais les œufs putridaient, la fruitière lui vendant, en sa qualité d'homme qui ne s V connaissait pas, les œufs les plus avariés de sa boutique.

Tâchons d'atteindre le printemps, se disait M. Folantin pour se remonter; mais, de semaines en semaines, son énergie se désarmait, en même

temps que son corps, déplorablement nourri, criait famine. Sa gaieté s'effondra ; son intérieur se rembrunit ; le cortège des anciennes détresses cerna de nouveau son existence désœuvrée. — Si j'avais une passion quelconque; si j'aimais les femmes, le bureau, si j'aimais le café, le domino, les cartes, je pourrais bouffer au dehors, ruminait-il, car je ne resterais jamais chez moi. Mais hélas! rien ne me divertit, rien ne m'intéresse; et puis mon estomac se détraque! Ah! ce n'est pas pour dire, mais les gens qui ont dans leur poche de quoi s'alimenter et qui ne peuvent cependant manger, faute d'appétit, sont tout aussi à plaindre que les malheureux qui n'ont pas le sou pour apaiser leur faim!

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