LA CÉRÉMONIE DE L'OBLATURE
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Alors, c'est bien convenu, n'est-ce pas; la cérémonie aura lieu pendant la messe de six heures et ce sera, au moment de Toffertoire, que vous vous lierez, par une cédule qui sera conservée dans les archives de T Abbaye, au grand Ordre de saint Benoît.
— C'est entendu, père, priez pour moi.
— Vous pouvez y compter, mon cher enfant, et mes prières ne seront pas isolées, je vous l'affirme. Tous les petits novices qui se réjouissent d'avance d'être présents à cette messe ne vous oublieront pas.
Allons, le sort en est jeté, songea Durtal, en quittant la cellule du père; à dire vrai, je ne me sens pas un bien éclatant mérite à repousser ce qu'on appelle les blandices terrestres; j'ai répudié, de moi-même et depuis bien des années, tout ce qui flatte le goût des autres; mais voilà, jusqu'ici, je n'y étais pas forcé, j'agissais de mon plein gré; n'est-il pas à craindre maintenant, étant donnée la bêtise de la nature humaine, que par ce fait seul que j'ai souscrit à un engagement, je ne souffre d'être obligé de le tenir?
Eh bien, tant mieux, ces mérites que je n'ai pas, je les acquerrai si je subis des jours de tentations et de regrets !
C'est égal, reprit-il, en allumant une cigarette, il convient d'avouer que, comme descendant des oblats des premiers siècles, je suis plutôt débile. L'ermite du Mont Cindre, le successeur des reclus de Lyon et, moi, le successeur des oblats du Val des Saints, nous formons la paire. Il me semble que nous sommes à de vrais moines ce que sont à de vrais soldats, ces hideux mioches que des familles égarées affublent de costumes militaires et promènent par les rues, une trompette dans la bouche et une chandelle sous le nez.
Il rentra chez lui et trouva M"^^ Bavoil exacerbée.
— Je ne comprends pas, grognait-elle, que des femmes ne puissent être admises à votre profession ; moi, je suis tertiaire de saint François et T.on n'use pas de pareilles cachotteries dans cet Ordre.
— Mais les Franciscains ne sont pas en clôture, ma bonne Ma^dame Bavoil.
— Je n'en sais rien, je ne sais qu'une chose, c'est que demain, moi, et, ce qui est plus violent encore, votre sœur Toblate, M^^^ de Garambois, nous sommes tenues à l'écart, dans l'impossibilité de prier près de vous.
— Vous prierez à distance, Madame Bavoil; d'ailleurs, si vous voulez vous rendre compte de la souveraine beauté que dégage une profession monastique, ce n'est pas celle de l'oblature qu'il faudrait voir; elle n'est qu'un abrégé, qu'un raccourci, qu'une dilution homœopathique de celle des moines — • et ce n'est même pas encore à celle des Bénédictins, qui est superbe pourtant, mais à celle des moniales qu'il siérait d'assister.
L'altitude absolue de la liturgie et de l'art est là. La profession des moniales de saint Benoît! il y
a des moments où, pendant Textraordinaire cérémonie, le petit frisson de la splendeur divine vous fait trémuler Tâme et où Ton se sent exalté, projeté hors de soi-même, si loin de la banalité du monde qui vous entoure !
Oui, à certains instants, Ton a envie de bramer Tadmiration qui vous étouffe! Le chef-d'œuvre de Tart ecclésial, c'est peut-être le Pontifical des Vierges. L'on est pris, dès le début, aux moelles; alors qu'après le verset alléluiatique de la messe, l'Évêque ou l'Abbé qui officie, s'assied, en haut de l'autel, sur le falstidorium, le siège des Prélats, en face du public, et que le maître des cérémonies ou l'assistant entonne cette phrase empruntée à la parabole des Vierges, de saint Matthieu:
« Vierges prudentes, apportez vos lampes, voici l'Époux qui arrive ; allez au devant de Lui. »
Et la vierge, tenant un flambeau allumé, fait un pas et s'agenouille.
Alors le Prélat, qui représente le Christ, l'appelle debout, par trois fois, et elle répond en d'admirables antiphones: — « Me voici » — et elle s'avance, à mesure, plus près. L'on dirait d'un oiseau que fascine un bon serpent.
Et, d'un bout à l'autre, l'office se déroule, éloquent, presque massif, ainsi que pendant l'ample et la forte Préface ; caressant et comme parfumé par toutes les essences de l'Orient, alors que le chœur des nonnes chante ces phrases du Livre de la Sagesse: « Viens, ma bien-aimée, l'hiver est passé, la tourterelle chante, les fleurs de la vigne embaument ; » délicieux vraiment en cet épisode des fiançailles où la novice acclame le Christ, s'affirme « fiancée à Celui que les anges servent, à Celui dont
les astres du ciel admirent la beauté; » puis, levant le bras droit en l'air, elle montre son doigt où brille la bague bénie par le Prélat et, folle de joie, s'écrie : (^ Mon Seigneur Jésus-Christ m'a liée à Lui par son anneau et il m'adorne telle qu'une épouse! » — Et de très antiques oraisons sanctifient, macèrent ainsi que dans de célestes aromates la petite Esther qui, regardant le chemin parcouru depuis la probation et songeant que le mariage est maintenant consommé, chante, au comble de ses vœux: « Enfin, voici ce que j'ai tant désiré, je tiens ce que j'ai tant espéré, je suis unie dans les cieux à Celui que j'ai tant aimé sur la terre . . . » et, après la récitation de la Préface, la messe continue. . . .
Que sont, en comparaison de ce drame vraiment divin qui se joue entre l'âme et Dieu, les pauvres machines inventées par les théâtriers anciens ou modernes? Mon Dieu, les serins!
— Oui mais malheureusement, il n'y a pas de couvent de Bénédictines ici, et je ne verrai jamais cela, fit Madame Bavoil.
— C'est pour vous dire simplement que la cérémonie de l'oblature est, si on la rapproche de cellelà, si minime qu'elle n'est même pas intéressante à contempler. Que cette certitude vous console de n'y pouvoir assister!
Le lendemain matin, après avoir répété telles qu'une leçon, ses réponses latines aux questions que devait lui poser le prieur, Durtal s'achemina vers le cloître.
Il se sentait perturbé, mal à l'aise et il aurait bien voulu que cette fête fût déjà terminée. Tout ce côté d'attitude, de décor, auquel tenait tant le père cérémoniaire l'inquiétait. Il craignait de se trom-
per; et cette appréhension Tempêchait de penser à Tacte qu'il allait accomplir et à la communion qui devait le suivre. Ah! Seigneur, je songe à tout, excepté à Vous, murmurait-il; ce que je serais mieux à vous prier, seul à seul, dans un coin !
Il rencontra sous les galeries les novices; ils souriaient, en le saluant, mais aucun ne parlait; rheure du grand silence qui commençait après les Compiles, la veille, ne devant cesser qu'après Prime, c'est-à-dire vers les sept heures.
Ils entrèrent avec lui dans l'oratoire ; et bientôt Dom Felletin et Dom d'Auberoche, en coule, arrivèrent à leur tour et se dirigèrent vers la sacristie où le père prieur s'habillait pour dire la messe.
Puis ce furent quelques moines, le père hôtelier, le zélateur, ic père sacristain qui allèrent s'agenouiller dans les stalles.
Cet oratoire était une pièce minuscule, voûtée en cul-de-four et dallée de pierre; elle était l'un des restes les plus curieux de l'ancien prieuré du Moyen Age et elle avait dû alors être utilisée comme la desserte des vastes cuisines qui l'avoisinaient. On l'avait malheureusement parée de tièdes statues de la Vierge et du Sacré-Cœur qui évoquaient les plus offensants souvenirs du Paris de la rue Bonaparte et de la rue Madame. Dom Felletin et Dom d'Auberoche n'étaient pas en cette chapelle, ainsi qu'au noviciat, maîtres de reléguer dans des combles ces pieuses horreurs et les autres religieux s'en accommodaient, tant bien que mal; elles étaient là; il ne serait venu à aucun d'eux l'idée de les changer.
La messe était servie par le frère Gèdre, un petit
novice, à mine fûtée, avec des yeux de souris, noirs. On le surnommait le frère « trotte-menu, » tant, en effet, il se faufilait, eouriant, regardant, toujours satisfait et toujours heureux. Il ne s'évadait de ses prières que pour se ruer sur le grec. Il en raffolait, mais les bons hellénistes manquaient au cloître et il était obligé de s'exercer tout seul; c'était là le seul souci de cette existence qui s'écoulait dans la joie perpétuelle de vivre en Dieu, d'être moine.
Il avait été si peu gâté jusqu'alors, le pauvre enfant, qu'au point de vue matériel même, le monastère lui semblait être un rêve de confortable, un lieu de délices et de luxe.
Il avait été orphelin, seul, sans frère ni sœur, dès l'enfance, élevé par charité dans un établissement congréganiste ; il avait toujours mangé les ratatouilles et bu les débiles abondances des pensions; il avait toujours couché en dortoir, n'avait jamais disposé d'une minute de liberté, d'un sou pour acheter même une image. A la fin de ses études, il était passé, sans aucune transition, de son collège au Val-des-Saints.
Et là, il était chez lui, il avait une cellule à lui; la vie en commun, si pénible pour les laïques qui renoncent au monde, ne le gênait point, attendu qu'il ne se figurait pas que l'on pût vivre autrement ; la nourriture du couvent lui paraissait si bonne qu'il se privait de certains plats de peur de devenir gourmand; et la liberté du noviciat lui semblait extravagante en comparaison de celle du pensionnat.
Et pourtant il avait des heures d'affliction. Un jour, il avait dit à Durtal qui lui demandait la raison de sa mélancolie: ah! ce que l'on souffre au cloître !
Durtal se perdait en conjectures, tout en essayant de le réconforter. Au fond, sa souffrance venait simplement de ceci qu'au lieu de jouer le rôle de cérémoniaire qu'il devait prendre à la messe de ce matin-là, on Tavait chargé de faire « céroféraire » ; c'était pour lui comme un passe-droit et une déchéance.
C'était la tristesse d'un gosse auquel on enlève son bâton de sucre d'orge pour le donner à sucer à un autre; c'eût été évidemment risible si l'on ne savait que d'aucuns pâtissent autant pour un petit détail que d'autres pour des causes vraiment graves. N'était-ce pas la preuve, du reste, de la nécessité de cette douleur à laquelle nul n'échappe ? Que le motif fût sérieux ou futile, elle n'en atteignait pas moins les gens. Imperméable sur certains points qui suppliciaient sans doute ses frères du noviciat, le frère Gèdre était torturé par des riens et le terrible P. Emonot, qui l'avait remarqué, ne le ménageait pas, le frappant à l'endroit sensible, lui infligeant des humiliations de ce genre, le plus qu'il pouvait, pour briser en lui toute vanité, pour le détacher de lui-même, pour le façonner sur le modèle d'un véritable moine.
Mais ce matin-là, l'enfant était joyeux et il eut un petit sourire de tendresse, en regardant Durtal agenouillé, lorsqu'il sortit de la sacristie, précédant Dom de Fonneuve, à l'autel.
Durtal essaya de s'absorber dans sa messe, mais il déraihait à chaque prière; la peur de s'embrouiller tout à l'heure, dans ses réponses, le dominait. Que je voudrais donc que cette cérémonie fût close ! se disait-il.
Au moment de l'offertoire, elle s'ouvrit.
Dom Felletin et Dom d'Auberoche montèrent à Tautel et se tinrent de chaque côté du prieur.
Durtal quitta sa place et vint s'agenouiller devant eux, au bas de Tautel.
Alors le prieur se signa, prononça le « Domine labia mea aperies, » le « Deus in adjutorium, » le Gloria, puis il commença de réciter le psaume 64: « Deus misereatur nostri » dont les versets furent psalmodiés par les deux chœurs alternés des profès et des novices et s'adressant à Durtal:
— Quid petis ? Que demandez- vous ?
— La miséricorde de Dieu et votre confraternité, en qualité d'Oblat de notre très saint père Benoît.
Lentement, le prieur répondit, toujours en latin.
— Mon fils, vous connaissez suffisamment, non seulement pour Tavoir lue, mais encore pour Tavoir pratiquée et essayée pendant tout le cours d'une année, la loi sous laquelle vous voulez militer. Vous n'ignorez pas les conditions de rengagement à contracter pour entrer dans notre confraternité. Si donc vous êles résolu à observer les salutaires préceptes de notre très saint père Benoît, approchez ; sinon vous êtes libre de vous retirer.
Puis, après un instant de silence, voyant que Durtal ne bougeait pas, il reprit :
— Voulez -vous renoncer aux vanités et aux pompes du siècle ?
— Volo.
— Voulez -vous entreprendre la conversion de vos mœurs, suivant l'esprit de la règle de notre saint père Benoît et observer les statuts des oblats ?
— Volo.
— Voulez- vous persévérer dans votre entreprise jusqu'à la mort?
:236 ETATS UAME
— Volo, gratia Dei adjuvante.
— Deo gratias. Que Dieu vous soit en aide. Puisque vous mettez votre confiance dans son secours, il vous est permis de faire votre profession d'oblat.
Durtal se releva et debout, devant Tautel, il lut à haute voix la charte de profession écrite sur parchemin et qui débutait par le « Pax )) bénédictin et la formule « In nomine Domini nostri Jesu Christi, Amen. »
Et il lisait, d'un ton mal assuré, le texte latin attestant Toffre qu'il consentait de lui-même au Dieu Tout-Puissant, à la Bienheureuse Vierge Marie, au saint père Benoît pour le monastère du Val-des-Saints, et promettant la conversion de ses mœurs suivant la règle du Patriarche, s'y engageant en présence de Dieu et de tous les saints.
Quand ce fut terminé, le maître des cérémonies vint le chercher et ils montèrent en haut de Tautel et, là, à la place des Évangiles, il posa sa charte et la signa d'une croix d'abord, puis de son nom et de ses prénoms laïques, enfin du nom monastique de frère Jean, qu'il devait porter.
Il redescendit, accompagné du cérémoniaire, les marches de l'autel et tenant, de ses deux mains, le parchemin grand ouvert sur sa poitrine, il le présenta aux religieux debout dans les stalles; et ils regardaient la signature et s'inclinaient.
Quand il eut fait ainsi le tour de l'oratoire, Dom d'Auberoche lui reprit la cédule qu'il enveloppa dans un corporal et remit sur l'autel.
Et Durtal s'agenouilla de nouveau, au-dessous de la dernière marche et les bras croisés en X, le front touchant presque cette marche, il prononça
par trois fois, en haussant, chaque fois, le ton, le « Suscipe » que les moines psalmodiaient après lui.
Alors le prieur se retourna vers Tautel et après le Kyrie eleison et le Pater noster, il entama la série des longs versets de la rubrique auxquels répondirent les assistants, prononça Toraison demandant au Seigneur, par Tintercession de saint Benoît d'accorder à son serviteur d'être fidèle aux promesses qu'il venait de signer et après que Durtal eut murmuré: Amen, il dit:
« Nous, prieur de Tabbaye du Val-des-Saints, agissant en vertu des pouvoirs qui nous ont été octroyés par le Révérendissime Abbé de saint Pierre de Solesmes de la congrégation française de rOrdre de saint Benoît, par les mérites de ce même Patriarche Benoît, de sa sœur la vierge sainte Scholastique, des saints Placide, martyr et Maur, Abbé, de la séraphique vierge Gertrude, de saint Henri, confesseur et de sainte Françoise, veuve et des autres saints et saintes de notre Ordre, nous vous recevons dans notre société et fraternité, vous donnant part à toutes les bonnes œuvres qui se font avec le secours du Saint Esprit dans la congrégation de France de T Ordre de saint Benoît.
(( Que Dieu vous reçoive au nombre de ses élus, qu'il vous accorde la persévérance finale, qu'il vous protège contre les embûches de l'ennemi et qu'il vous conduise à son royaume éternel, lui qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. »
— Amen, soupira Durtal.
Et il s'inclina plus bas, tandis que le prieur, l'enveloppant d'un grand signe de croix d'eau bénite, proférait:
« Pax et benedictio Dei omnipotentis Patris et
Filii et Spiritus sancti descendant super te et maneant semper. »
Et la messe reprit.
Durtal retourna à sa place. Lorsque le moment de la communion fut venu, il fut vraiment touché, en voyant tous les novices qui n'étaient pas prêtres l'escorter à Tautel. Tous, au lieu de communier ainsi que d'habitude, dès l'aube, s'étaient réservés pour cette messe-là.
Le sacrifice s'acheva; quand Durtal eut dit son action de grâce, il s'échappa de l'oratoire. Il étouffait dans cette atmosphère raréfiée et il était obsédé par le désir d'être, une minute, seul avec Dieu; il traversa le cloître et s'en fut, pour se recueillir, dans l'église, en un coin.