LA TRAGEDIE
En général, il y a beaucoup de discours et peu d'action sur la scène française : peut-être est-ce C|u'en effet le Français parle encore plus qu'il n'agit, ou du moins qu'il donne un bien plus grand prix à ce qu'on dit qu'à ce qu'on fait. Quelqu'un disait, en sortant d'une pièce de Denys le Tyran : Je n'ai rien vu, mais j'ai entendu force paroles. Voila ce qu'on peut dire en sortant des pièces françaises. Racine et Corneille, avec tout leur génie, ne sont eux-mêmes que des parleurs; et leur successeur' est le premier c|ui, à l'imitation des Anglais, ait osé mettre quelc{uefois la scène en représentation. Communément tout se passe en beaux dialogues bien ; ^ ^^.e*" agencés, bien ronflants, où l'on voit d'abord que le pre- "^ mier soin de chaque interlocuteur est toujours celui de briller. Presque tout s'énonce en maximes générales : quelque agités cju'ils puissent être, ils songent toujours plus au public qu'à eux-mêmes; une sentence leur coûte moins qu'un sentiment : les pièces de Racine et de ^. Molière exceptées, le je est presque aussi scrupuleuse- ^ ' ment banni de la scène française que des écrits de M* Port-Royal; et les passions humaines, aussi modestes
1. Voltaire. — Rousseau ne i dant que Voltaire soit supérieur veut sans doute pas dire cepen- i à ses prédécesseurs.
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i78 LECTURES CHOISIES DE J.-J. ROUSSEAU.
que l'humilité chrétienne, n'y parlent jamais que par(on^ Il y a encore une certaine dignité maniérée dans le geste et dans le propos, qui ne permet jamais à la passion de parler exactement son langage, ni à l'acteur de revêtir son personnage et de se transporter au lieu de la scène, mais le tient toujours enchaîné sur le théâtre et sous les yeux des spectateurs. Aussi les situations les plus vives ne lui font-elles jamais oublier un bel arrangement de phrases ni des attitudes élégantes; et si le désespoir lui plonge un poignard dans le cœur, non content d'observer la décence en tombant, comme Polyxène, il ne tombe point ; la décence le maintient debout après sa mort, et tous ceux qui viennent d'expirer s'en retournent l'instant d'après sur leurs jambes ^
Tout cela vient de ce que le Français ne cherche point sur la scène le naturel et l'illu^on, et n'y veut que de l'esprit et des pensées; il fait cas de l'agrément et non de l'imitation, et ne se soucie pas d'être séduit'^ pourvu qu'on l'amuse. Personne ne va au spectacle pour le plaisir du spectacle, mais pourvoir l'assemblée, pour en être vu, pour ramasser de quoi fournir au caquet après la pièce; et l'on ne songe à ce qu'on voit que pour savoir ce qu'on en dira. L'acteur pour eux est toujours l'acteur, jamais le personnage qu'il représente. Cet homme qui parle en maître du monde n'est pas Auguste, c'est Baron ; la veuve de Pompée est Adrienne; Alzire est M"" Gaussin; et ce fier sauvage est Grandval. Les comédiens, de leur côté, négligent entièrement l'illusion dont ils voient que personne ne se soucie. Ils placent les héros de l'antiquité entre six rangs de jeunes Parisiens^; ils calquent les modes françaises sur l'habit romain; on voit Cornélie en pleurs avec deux doigts de rouge, Caton poudré à
1. Rousseau marque ici quelques-unes de ces invraisemblances par trop forles dont Voltaire ne put réformer qu'une partie.
C'est seulement avec Talma que la mise en scène devint plus
exacte, en tout cas plus raisonnable.