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Horace, Arlpoèl., ISO-ISl

s'ensuit pas quil y ait plus de gens de goût que d'autres^; car, bien que la pluralité juge sainement de chaque objet, il y a peu d'hommes qui jugent comme elle sur tous ; et, bien que le concours des goûts les plus généraux fasse le bon goût, il y a peu de gens de goût, de même qu'il y a peu de belles personnes, quoique l'assemblage des traits les plus communs fasse la beauté.

Il faut remarquer qu'il ne s'agit pas ici de ce qu'on aime parce qu'il nous est utile, ni de ce qu'on hait parce qu'il nous nuit. Le goût ne s'exerce que sur les choses indifférentes ou d'un intérêt d'amusement tout au plus, et non sur celles qui tiennent à nos besoins i pour juger de celles-ci, le goût n'est pas nécessaire, lé seul appétit suffit. Voilà ce qui rend si difficiles, et, ce semble, si arbitraires, les pui-es décisions du goût; car, hors l'instinct qui le détermine, on ne voit plus la rai-, son de ses décisions. On doit distinguer encore sesloi^ dans les choses morales et ses lois dans les choses physi-^ ques. Dans celles-ci, les principes du goût semblent absolument inexplicables. Mais il importe d'observer qu'il entre du moral dans tout ce qui tient à l'imitation* r ainsi l'on explique des beautés qui paraissent physiques, et qui ne le sont réellement point. J'ajouterai que le goût a des règles locales qui le rendent en mille choses dépendant des climats, des mœurs, du gouvernement, des choses d'institution ; qu'il en a d'autres qui tiennent à l'âge, au sexe, au caractère, et que c'est en ce sens qu'il ne faut pas disputer des goûts.

Le goût est naturel à tous les hommes, mais ils ne' l'ont pas tous en même mesure, il ne se développe pas dans tous au même degré, et, dans tous, il est sujet à s'altérer par diverses causes. La mesure du goût qu'on peut avoir dépend de la sensibilité qu'on a reçue ; sa culture et sa forme dépendent des sociétés où l'on a vécu. Premièrement, il faut vivre dans des sociétés nombreuses pour faire beaucoup de comparaisons. Secondement, il faut des sociétés d'amusement et d'oisi-

Ccla est prouvé dans un i qu'on trouvera dans le recueil Essai sur l'origine des langues, \ de mes écrits. (Note de R.)

veté; car, dans celles d'affaires, on a [)Oiir règle, non le plaisir, mais l'intérêt. En troisième lieu, il faut des sociétés où l'inégalité ne soit pas trop grande, où la tyrannie de l'opinion soit modérée, et où règne la volupté plus que la vanité ; car, dans le cas contraire, la mode étouffe le goût, et Ton ne cherche plus ce qui plaît, mais ce qui distingue.

Dans ce dernier cas, il n'est plus vrai que le bon goût est celui du plus grand nombre. Pourquoi cela? Parce que l'objet change. Alors la multitude n'a plus de jugement à elle, elle ne juge plus que d'ai)rès ceux qu'elle croit plus éclairés qu'elle; elle approuve, non ce qui est bien, mais ce qu'ils ont approuvé. Dans tous les temps, faites que chaque homme ait son propre sentiment; et ce qui est le plus agréable en soi sera toujours la pluralité des suffrages.

Les hommes, dans leurs travaux, ne font rien de beau que par imitation. Tous les vrais modèles du goût sont dans la nature. Plus nous nous éloignons du maître, plus nos tableaux sont défigurés. C'est alors des oojets que nous aimons c|ue nous tirons nos modèles; et le beau de fantaisie; sujet au caprice et à l'autorité, n'est plus rien que ce qui plaît à ceux qui nous guident.

Ceux qui nous guident sont les artistes, les grands, les riches; et ce qui les guide eux-mêmes est leur inté rêt et leurvanité. Ceux-ci, pour étaler leurs richesses, et les autres pour en profiter, cherchent à l'envi de nouveaux moyens de dépense. Par là le grand luxe établit ce qui est difficile et coûteux : alors le prétendu beau, loin d'imiter la nature, n'est tel qu'à force de la contrarier.Voilà comment le luxe et le mauvais goût sont inséparables. Partout où le goût est dispendieux, il est faux.

C'est surtout dans le commerce des deux sexes que le goût, bon ou mauvais, prend sa forme; sa culture est un effet nécessaire de l'objet de cette société. Mais, quand la facilité de jouir attiédit le désir de plaire, le goût doit dégénérer; et c'est là. ce me semble, une autre raison des plus sensibles, pourquoi le bon goût tient aux bonnes mœurs. (Emile, IV.)

500 LECTURES CflOISlES DE J. J. ROUSSEAU.

A QUELQUE CHOSE MAUVAIS GOUT EST BOiN.

Page d'une exquise finesse, où l'on peut lire entre les lignes l'histoire de l'esprit de Rousseau.

Si, pour cultiver le goût de mon disciple, j'avais à choisir entre des pays où cette culture est encore à naître et d'autres où elle aurait déjà dégénéré, je suivrais l'ordre rétrog-rade; je commencerais sa tournée par ces derniers et je finirais par les premiers. La raison de ce choix est que le goût se corrompt par une délicatesse excessive qui rend sensible à des choses que le gros des hommes n'aperçoit pas : cette délicatesse mène à l'esprit de discussion; car plus on subtilise les objets, plus ils se multiplient. Cette subtilité rend le tact })lus délicat et moins uniforme. Il se forme alors autant de goûts qu'il y a de têtes. Dans les disputes sur la préférence, la philosophie et les lumières s'étendent, et c'est ainsi qu'on apprend à penser. Les observations fines ne peuvent guère être faites que par des gens très répandus, attendu qu'elles frappent après toutes les autres, et que les gens peu accoutumés aux sociétés nombreuses y épuisent leur attention sur les grands traits. Il n'y a pas peut-être à présent un lieu policé sur la terre où le goût général soit plus mauvais qu'à Paris. Cependant c'est dans cette capitale que le bon goût se cultive; et il paraît peu de livres estimés dans l'Europe dont l'auteur n'ait été se former à Paris. Ceux qui pensent qu'il suffit de lire les livres qui s'y font se trompent : on apprend beaucoup plus dans la conversation des auteurs que dans leurs livres; et les auteurs eux-mêmes ne sont pas ceux avec qui l'on apprend le plus. C'est l'esprit des sociétés qui développe une tête pesante et qui porte la vue aussi loin qu'elle peut aller. Si vous avez une étincelle de génie, allez passer une année à Paris : bientôt vous serez tout ce que vous pouvez être, ou vous ne serez jamais rien*.

1. Comment se méprendre a i ns, c"est bien notre sociélé qui a celte confidence? C'est bien Ha- I fait Rousseau, et qui l'a fait si

ÈniT.ATlON ET INSTRUCTION. 501

On peut apprendre à penser dans les lieux où le mauvais goût règne: mais il ne faut pas penser comme ceux qui ont ce mauvais goùl, et il est bien difficile que cela n"arrive pas quand on reste avec eux trop longtemps. Il faut perfectionner par leurs soins l'instrument qui juge, en évitant de remployer comme eux. Je me garderai de polir le jugement d'Emile jusqu'à l'altérer; et, quand il aura le tact assez fin pour sentir et comparer les divers goûts des hommes, c'est sur des objets plus simples que je le ramènerai fixer le sien. {Emile, IV.)

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