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LA SCIENCE ET LE BONHEUR

Regardez cet univers, jetez les yeux sur ce théâtre d'erreurs et de misères qui nous fait, en le contemplant, déplorer le triste destin de Ihonmie : nous vivons

dans le climat et dans le siècle de la philosophie et de la raison. Les lumières de toutes les sciences semblent se réunir à la fois pour éclairer nos yeux et nous guider dans cet obscur labyrinthe de la vie humaine. Les plus beaux génies de tous les âges réunissent leurs leçons pour nous instruire, d'immenses bibliothèques sont ouvertes au public, des multitudes de collèges et d'universités nous offrent dès l'enfance l'expérience et la méditation de quatre mille ans. L'immortalité, la gloire, la richesse, et souvent les honneurs, sont le prix des plus dignes dans l'art d'instruire, d'éclairer les hommes. Tout concourt à perfectionner notre entendement, et à prodiguer à chacun de nous tout ce qui peut former et cultiver la raison. En sommes-nous devenus meilleurs ou plus sages? En savons- nous mieux quelle est la route et quel sera le terme de notre courte carrière? Nous en accordons-nous mieux sur les premiers devoirs et les vrais biens de la vie humaine? Ou'avons-nous acquis à tout ce vain savoir, sinon des querelles, des haines, de l'incertitude et des doutes? Chaque secte est la seule qui ait trouvé la vérité; chaque livre contient exclusivement les préceptes de la sagesse; chaque auteur est le seul qui nous enseigne ce qui est bien. L'un nous prouve qu'il n y a point de corps, un autre qu'il n'y a point d'àme ,■ un autre que Fàme n'a nul rapport avec le corps, un autre que Ihomme est une bête, un autre que Dieu est un miroir. Il n'y a point de maxime si absurde que quelque auteur de réputation n'ait avancée, ni d'axiome si évident qui n'ait été combattu par quelqu'un d'eux. Tout est bien, pourvu qu'on dise autrement que les autres, et l'on trouve toujours des raisons pour sou tenir ce qui est nouveau préférablement à ce qui est vrai. Qu'ils admirent à leur gré la perfection des arts, le nombre et la grandeur de leurs découvertes, l'étendue et la sublimité du génie humain: les féliciterons-nous de connaître toute la nature hormis eux-mêmes, et d'avoir trouvé tous les arts excepté celui d'être heureux? Nous le sommes! s'écrient-ils tristement : que de res-

sources pour le bien-être, quelle foule de commodités inconnues à nos pères, combien nous goûtons de plaisirs qu'ils ignoraient! — Il est vrai, vous avez la mollesse, mais ils avaient la félicité; vous êtes raisonneurs, ils étaient raisonnables; vous êtes polis, ils étaient humains. Tous nos plaisirs sont hors de nous, les leurs étaient en eux-mêmes; et de quel prix sont ces voluptés cruelles qu'achète le petit nombre aux dépens de la multitude! Le luxe des villes porte dans les campagnes la misère, la faim, le désespoir : si quelques hommes sont plus heureux, le genre humain n'en est que plus à plaindre. En multipliant les commodités de la vie pour quelques riches, on n'a fait que forcer la plupart des hommes de s'estimer misérables. Quel est ce barbare bonheur qu'on ne sent qu'aux dépens des autres? Ames sensibles, dites-le-moi : qu'est-ce qu'un bonheur qui s'achète à prix d'argent? {Deuxième lettre sur la vertu et le bonheur.)

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