LE SUICIDE
L'éloquence de ce morceau le met de pair avec celui qui précède. — On remarquera toutefois cette différence que tout à l'heure Rousseau employait surtout le raisonnement; ici il fait surtout appel au sentiment.
Il t'est donc permis de cesser de vivre? Je voudrais bien savoir si tu as commencé. Quoi ! fus-tu placé sur la terre pour n'y rien faire? Le ciel ne t'imposa-t-il point avec la vie une tâche pour la remplir? Si tu as fait ta journée avant le soir, repose-toi le reste du jour, tu le peux; mais voyons ton ouvrage. Quelle réponse tiens-tu prête au juge suprême qui te demandera compte de ton temps? Parle, que lui diras-tu? Malheureux! trouve-moi ce juste qui se vante d'avoir assez vécu; que j'apprenne de lui comment il faut avoir porté la vie, pour être en droit de la quitter?
Tu comptes les maux de l'humanité ; tu ne rougis pas d'épuiser ces lieux communs cent fois rebattus, et tu dis : La vie est un mal. Mais regarde, cherche dans Tordre des choses si tu y trouves quelques biens qui
1. Logique, force, véhémence, i vent dans ce discours, un des toutes les grandes qualités de plus parfaits qui soient sortis de l'écrivain et de l'orateur se trou- | ia plume de Rousseau.
MORALE ET RELIGION. Z'i:
lie soient point mêlés de maux. Est-ce donc à dire qu'il n'y ait aucun bien dans l'univers? et i)eux-tu confondre ce qui est mal par sa nature avec ce qui ne souffre le mal que par accident?
Tu l'ennuies de vivre, et lu dis : La vie est un mal. Tôt ou tard lu seras consolé, et tu diras : La vie est un bien. Tu diras plus vrai sans mieux raisonner; car rien n'aura changé que toi. Change donc dès aujourd'hui; et puisque c'est dans la mauvaise disposition de ton àme qu'est tout le mal. corrige les affections déréglées, et ne brûle pas la maison pour n'avoir pas la peine de la ranger.
Ne dis donc plus que c'est un mal pour toi de vivre, puisqu'il dépend de toi seul que ce soit un bien, et que si c'est un mal d'avoir vécu, c'est une raison de plus pour vivre encore. Ne dis pas non plus qu'il t'est permis de mourir; car autant vaudrait dire qu'il t'est permis de n'être pas homme, qu'il test permis de te révolter contre l'auteur de ton être, et de tromper ta destination. Mais, en ajoutant que ta mort ne fait de mal à personne, songes-tu que c'est à ton ami que tu l'oses dire?
Ta mort ne fait de mal à personne ! J'entends ; mourir à nos dépens ne t'importe guère, tu comptes pour rien nos regrets. Je ne te parle plus des droits de l'amitié que tu méprises : n'en est-il point de plus chers encore qui t'obligent à te conserver? S'il est une personne au monde qui t'ait assez aimé pour ne pas vouloir te survivre, et à qui ton bonheur manque pour être heureuse, penses-tu ne lui rien devoir?
Tu parles des devoirs du magistrat et du père de famille : et. parce qu'ils ne te sont pas imposés, tu te crois affanchi de tout; et la société à qui tu dois ta conservation, tes talents, tes lumières; la patrie à qui tu appartiens; les malheureux qui ont besoin de toi, ne leur dois-tu rien? Oh! l'exact dénombrement que tu fais! parmi les devoirs que tu comptes, tu n'oublies que ceux d'homme et de citoyen. Où est ce vertueux patriote qui refuse de vendre son sang à un prince
étranger parce qu'il ne doit le verser que pour son pays, et qui veut maintenant le répandre en désespéré contre l'expresse défense des lois? Les lois, les lois, jeune homme! le sage les méprise-t-il? Socrate innocent, par respect pour elles, ne voulut pas sortir de prison • tu ne balances point à les violer pour sortir injustement de la vie, tu demandes : Quel mal fais-je?
Crois-tu t'excuser sur ton obscurité? Ta faiblesse t'exempte-t-elle de tes devoirs? et pour n'avoir ni nom ni rang dans ta patrie, en es-tu moins soumis à ses lois? Il te sied bien d'oser parler de mourir, tandis que tu dois l'usage de ta vie à tes semblables! Apprends qu'une mort telle que tu la médites est honteuse et furtive ; c'est un vol fait au genre humain. Avant de le quitter, rends-lui ce qu'il a fait pour toi. Mais je ne tiens à rien... je suis inutile au monde.... Philosophe d'un jour! ignores-tu que tu ne saurais faire un pas sur la terre sans y trouver quelque devoir à remplir, et que tout homme est utile à l'humanité par cela seul qu'il existe?
Écoute-moi, jeune insensé : tu m'es cher, j'ai pitié de tes erreurs. S'il te reste au fond du cœur le moindre sentiment de vertu, viens, que je t'apprenne à aimer la vie. Chaque fois que tu seras tenté d'en sortir, dis en toi-même : « Que je fasse encore une bonne action avant que de mourir ». Puis va chercher quelque indigent à secourir, quelque infortuné à consoler, quelque opprimé à défendre. Rapproche de moi les malheureux que mon abord intimide : ne crains d'abuser ni de ma bourse ni de mon crédit; prends, épuise mes biens, fais-moi riche. Si cette considération te retient aujourd'hui, elle te retiendra encore demain, après-demain, toute ta vie. Si elle ne te retient pas, meurs; tu n'es qu'un méchant. (Nouvelle Iléloïse, III, xxii.)