‹ Pages choisiesChapitre 182 sur 202 · LE PROBLEME DE LAME · texte numérisé non relu

LE PROBLEME DE LAME

Avec si peu de moyens d'observer la matière et les êtres sensibles, comment espérons-nous pouvoir juger de l'âme et des êtres spirituels? Supposons qu'il en existe réellement de tels, si nous ignorons ce que c'est qu'un corps, comment saurons-nous ce que c'est qu'un esprit ? Nous nous voyons entourés de corps sans âmes ; mais qui de nous aperçut jamais une âme sans corps, et peut avoir la moindre idée d'une substance spirituelle? Que pouvons-nous dire de lïime, dont nous ne connnaissonsrienque ce C|ui agit par les sens? Savonsnous si elle n'a pas une infinité d'autres facultés qui n'attendent pour se développer qu'une organisation convenable ou le retour de sa liberté ? Nos lumières nous viennent-elles du dehors au dedans par les sens, selon les matérialistes, ou s'échappent-elles du dedans au dehors, comme le prétendait Platon? Si le jour entre dans la maison par les fenêtres, les sens sont le siège de l'entendement; au contraire, si la maison est éclairée en dedans, vous fermeriez tout que la lumière n'existerait pas moins, c{uoique retenue; mais plus vous ouvrirez de fenêtres, plus il sortira de clarté, et plus il vous sera facile de discerner les objets environnants. C'est donc une question bien puérile de demander comment une âme peut voir, entendre et toucher sans mains, sans yeux et sans oreilles. J'aime-

rais autant qu'un l)oilcux demandât comment on i)out marcher sans l)équilles; il serait bien plus j)Iiilosol)lii<|ue de demander comment avec des mains, des yeux et des oreilles une Ame peut voir, entendre et loucher; car la manière dont le corps et lame agissent lun sur Tautre fut toujours le désespoir de la métaphysique, et, pour donner des sensations à la pure matière, on est encore plus embarrassé. Qui sait sil n'y a pas des esprits de différents degrés de perfection, à chacun desquels la nature a donné des corps organisés selon les facultés dont ils sont susceptibles, depuis rimître jusqu'à nous sur la terre, et depuis nous jusqu'aux plus sublimes espèces dans les mondes divers? Oui sait si ce qui distingue Ihomme de la béte n'est point que l'àme de celle-ci n'a pas plus de facultés que son corps de sensations, au lieu que l'àme humaine, comprimée dans un corps qui gêne la plupart de ses facultés, veut à chaque instant forcer sa prison, et joint une audace presque divine à la faiblesse de l'humanité? N'est-ce pas ainsi que ces grands génies, l'étonnement et l'honneur de notre espèce, franchissent en quelque sorte la barrière des sens, s'élancent dans les régions célestes et intellectuelles, et l'élèvent autant au-dessus de l'homme vulgaire que la nature élève ce dernier au-dessus des animaux? Pourquoi nimaginerions-nous pas le vaste sein de l'univers plein d'une inlinité d'esprits de mille ordres différents, éternels admirateurs du jeu de la nature, et spectateurs invisibles des actions des hommes? {Troisième lettre sur la vertu et le bonhew\)

Page 1