LA RELIGION DE ROUSSEAU
« J'ai de la religion, mon ami. et bien m'en i)rend : je ne crois pas qu'homme au monde en ait autant besoin que moi. J'ai passé ma vie parmi les incrédules, sans me laisser ébranler, les aimant, les estimant beaucoup, sans pouvoir souffrir leur doctrine. Je leur ai toujours dit que je ne les savais pas combattre, mais que je ne voulais pas les croire; la philosophie n'ayant sur ces matières ni fond ni rive, manquant d'idées primitives et de principes élémentaires, n'est qu'une mer d'incertitudes et de doutes, dont le métaphysicien ne se tire jamais. J'ai donc laissé là la raison, et j'ai con- i suite la nature, c'est-à-dire le sentiment intérieur qui i^'^^ dirige ma croyance. iiiiU'>pendamment de ma raison. Je leur ai laissé arrauL'-i'i' l<ur> chances, leurs sorts, leurs mouvements nécessaires; et, tandis qu'ils bâtissaient le monde à coups de dés. j'y voyais, moi. cette unité d'intentions qui me faisait voir, en dépit d'eux, un principe, unique : tout comme s'ils m'avaient dit que V Iliade avait été formée par un jet fortuit de caractères, je leur aurais dit très résolument : cela peut être, mais cela n'est pas vrai; et je n'ai pas d'autre raison pour n'en rien croire, si ce n'est que je n'en crois rien. Préjugé que tout cela! disent-ils. Soit : mais que peut faire cette raison si vague contre un préjugé plus persuasif qu'elle? Autre argumentation sans fin contre la distinction des deux substances; autre persuasion de ma part qu'il n'y a rien de commun entre un ai'bre et ma pen-
sée; et ce qui m'a paru plaisant en ceci, c'est de les voir sjicculer eux-mêmes par leurs propres sophismes, au point d'aimer mieux donner le sentiment aux pierres que d'accorder une âme à l'homme. — Mon ami, je crois en Dieu, et Dieu ne serait pas juste si mon âme n'était immortelle. Voilà, ce me semble, ce que la religion a d'essentiel et d'utile : laissons le reste aux disl)uteurs. » {Correspondance, lettre du 18 févr. 1758.)