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DECRETE DE PRISE DE CORPS

V Emile venait de j)araUrc (mai 1762). Fort du mérite de son œuvre, et rassuré par la bienveillance et même la connivence de M. de ÎMalesherbes, alors directeur de la librairie, Rousseau jouissait à Montmorency du prodiiiieux succès de son œuvre, sans croire au dans^er. Le danirer était réel. Il vint du côté où Rousseau l'attendait le moins ; la Profession de foi du Vicaire. savoyar/l, cette apolo^j^ie convaincue du déisme, souleva la clameur des deux partis contraires. Il fallut bientôt se rendre à l'évidence et oartir.

J'ai conté comment je perdis le sommeil dans ma jeunesse. Depuis lors j'avais pris l'habitude de lire tous les soirs dans mon lit jusqu'à ce que je sentisse mes yeux sappesantir. Alors j'éteignais ma bougie, et je tâchais de m'assoupir quelques instants qui ne duraient guère. ]Ma lecture ordinaire du soir était la Bible, et je lai lue entière au moins cinq ou six fois de suite de cette façon. Ce soir-là, me trouvant plus éveillé qu'à l'ordinaire, je prolongeai plus longtemps ma lecture; je lus tout entier le livre qui finit par le Lévite dÉphraïm', et qui, si je ne me trompe, est le livre des Juges : car je ne l'ai pas revu depuis ce temps-là. Cette histoire m'affecta beaucoup, et j'en étais occupé dans une espèce de rêve, quand tout à coup j'en fus tiré par du bruit et de la lumière. Thérèse, qui la portait, éclairait M. La Roche, qui, me voyant lever brusquement sur mon séant, me dit : Ne vous alarmez pas ; c'est de la part de M""^ la maréchale, qui vous écrit et vous envoie une lettre de M. le prince de Conti-. En effet, dans la lettre de M"^ de Luxembourg, je trouvai celle qu'un exprès de ce prince venait de lui apporter, portant avis que, malgré tous ses efforts, on était déterminé à procéder contre moi à toute rigueur. La

1. [Jiuji'^i. cil. xix, xx.xxi.) CeUe lecture frappa Rousseau au point (\n"\\ en composa une paraphrase en prose poétique, dans la chaise de poste qui le conduisait hors de France.

2. Lf prince de Conti était un des principaux protecteurs de Rousseau. Il lui donna logement plus tard, après son retour d'Angleterre, dans une de ses propriétés, à Trie.

fermentai ion, lui marquail-il, est extrême ; rien ne peut parer le coup : la cour l'exige, le parlement le veut ; à sept heures du matin il sera décrété de prise de corps, et l'on enverra sur-le-champ le saisir ; j'ai obtenu qu'on ne le poursuivra pas s'il s'éloigne ; mais s'il persiste à vouloir se laisser prendre, il sera pris* La Roche me conjura, de la part de M™" la maréchale, de me lever et d'aller conférer avec elle. Il était deux heures ; elle venait de se coucher. Elle vous attend, ajouta-t-il, et ne veut pas s'endormir sans vous avoir vu. Je m'habillai à la hâte et j'y courus.

Elle me parut agitée. C'était la première fois. Son trouble me toucha. Dans ce moment de surprise, au milieu de la nuit, je n'étais pas moi-même exempt d'émotion : mais en la voyant je m'oubliai moi-même pour ne penser qu'à elle et au triste rôle qu'elle allait jouer, si je me laissais prendre; car, me sentant assez de courage pour ne dire jamais que la vérité, dùt-elle me nuire et me perdre, je ne me sentais ni assez de présence d'esprit, ni assez d'adresse, ni peut-être assez de fermeté pour éviter de la compromettre si j'étais vivement pressé. Cela me décida à sacrifier ma gloire à sa tranquillité, à faire pour elle, en cette occasion, ce que rien ne m'eût fait faire pour moi. Dans l'instant que ma résolution fut prise, je la lui déclarai, ne voulant point gâter le prix de mon sacrifice- en le lui faisant acheter. Je suis certain qu'elle ne put se tromper sur mon motif; cependant elle ne me dit pas un mot qui marquât qu'elle y fût sensible ; je fus choqué de cette indifférence, au point de balancer à me rétracter: mais M. le maréchal survint; M"* de Boufflers arriva de Paris quelques moments après. Ils firent ce qu'aurait dû faire M"'^ de Luxembourg. Je me lais-

1. Le décret de « prise de corps » était surtout fait pour effrayer les auteurs et les metlre en fuilc; l'arrestation était rare, à moins que le décrété ne voulût pas se résigner à l'exil. M'ais, dans la circonstance, on peut

dire qu'il était encore plus dan gereux pour Rousseau de sortir de France que d'y rester. De là son hésitation d'un instant.

2. « Son sacrifice! » Qui Rousseau comple-t-il abuser avec ce mot?

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sai flatler ; j'eus honte de me dédire, et il ne fut plus question que du lieu de ma retraite et du temps de mon départ. M. de Luxembourg me proposa de rester chez lui quelques jours incognito, pour délibérer et prendre mes mesures plus à loisir ; je n'y consentis point, non plus qu'à la proposition d'aller secrète ment au Tenq^le. Je m'obstinai à vouloir partir dèb le même jour, i)lutôt cjue de rester caché où cjue ce put être.

Il ne me restait plus qu'à songer au départ. Les huissiers avaient dû venir à dix heures. Il en était quatre après-midi quand je partis. Il avait été décidé que je prendrais la poste. Je n'avais point de chaise; M. le maréchal me fit présent d'un cabriolet, et me prêta des chevaux et un postillon jusqu'à la première poste, où, par les mesures f|u'il avait prises, on ne fit aucune difficulté de me fournir des chevaux.

Comme je n'avais point dîné à table, et ne m'étais pas montré dans le château, les dames vinrent me dire adieu dans l'entresol, où j'avais passé la journée. M™" la maréchale m'embrassa plusieurs fois d'un air triste; mais je ne sentis plus dans ses embrassements les étreintes de ceux qu'elle m'avait prodigués il y avait deux ou trois ans. M"^ de Boufflers m'embrassa aussi, et me dit de fort belles choses. Un embrassement qui me surprit davantage fut celui de M"" do Mirepoix, car elle était aussi là. M""" la maréchale de Mirepoix est une personne extrêmement froide, décente et réservée, et ne me paraît pas tout à fait exempte de la hauteur naturelle à la maison de Lorraine. Elle ne m'avait jamais témoigné beaucoup d'attention. Soit que, flatté dun honneur auquel je ne m'attendais pas, je cherchasse à m'en augmenter le prix, soit qu'en effet elle eût mis dans cet embrassement un peu de cette commisération naturelle aux cœurs généreux, je trouvai dans son mouvement et dans son regard je ne sais quoi d'énergique c|ui me pénétra. Souvent, en y repensant, j'ai soupçonné dans la suite que, n'ignorant pas à quel sort jetais con

damné*, elle n'avait pu se défendre d'un moment d'attendrissement sur ma destinée.

M. le maréchal n'ouvrit pas la bouche : il était pâle comme un mort. Il voulut absolument m'accompagner jusqu'à ma chaise qui m'attendait à l'abreuvoir. Nous traversâmes tout le jardin sans dire un seul mot. J'avais une clef du parc, dont je me servis pour ouvrir la porte; après quoi, au lieu de remettre la clef dans ma poche, je la lui rendis sans mot dire. Il la prit avec une vivacité surprenante, à laquelle je n'ai pu ni'empêcher de penser souvent depuis ce temps-là. Je n'ai guère eu dans ma vie d'instant plus pénible que cette séparation. L'embrassement fut long et muet: nous sentîmes l'un et l'autre que cet embrassement était un dernier adieu-.

Entre la Barre et Montmorency, je rencontrai dans un carrosse de remise quatre hommes en noir qui me saluèrent en souriant. Sur ce que Thérèse m'a rapporté dans la suite de la figure des huissiers, de l'heure de leur arrivée, et de la façon dont ils se comportèrent, je n'ai point douté que ce ne fussent eux ; surtout ayant appris à la suite qu'au lieu d'être décrété à sept heures, comme on me l'avait annoncé, je ne l'avais été qu'à midi. Il fallut traverser tout Paris. On n'est pas fort caché dans un cabriolet tout ouvert^. Je vis dans les rues plusieurs personnes qui me saluèrent d'un air de connaissance, mais je n'en reconnus aucune. Le même soir je me détournais pour passer à Villeroy. A Lyon, les courriers doivent être menés au commandant. Cela pouvait être embarrassant pour un homme qui ne voulait ni mentir ni changer de nom. J'allai, avec une lettre de M"^ de Luxembourg, prier M. de Villeroy de faire en sorte que je fusse exempté de cette corvée. M. de Villeroy me donna une

1. Ainsi tout, môme la sympathie qu'on lui témoigne, sert à nourrir les soupçons de l'ombrageux Rousseau. — Dès lors il est incurable. Il nous révolte et nous fait pitié.

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