LA « LAPIDATION DE MOTIERS
Rousseau s'était d'abord réfugié en Suisse, dans sa patrie. Mais, sachant que le gouvernement de Genève, puis celui de Berne, étaient résolus à le traiter en ennemi de ■. rpitat, il se mit sous la protection du roi de Prusse, et s'é- ' tablit à Moticrs-Travers, dans la principauté de Neuchâtel. j Il jouit là d'un moment d'accalmie. Cependant sa présence ( causait autour de lui une effervescence croissante. Haines j politiques, haines religieuses, tout animait amis et ennemis. De violentes polémiques s'ensuivirent; d'où les Lettres de la Montagne. L'agitation redoubla. Rousseau, sur ces entrefaites, avait des démêlés avec le consistou'ë de Neuchâtel. Après sa Réponse à Christophe de Beaumont, et les controverses qui s'ensuivirent, la place ne lui fut plus tenable. Le peuple ameuté voulut le lapider. Le roi de Prusse fut lui-même impuissant à faire respecter son hôte : le déchaînement était universel.
Ce fut durant le séjour de M™" de Verdelin» chez moi que je commençai d'être attaqué de nuit dans ma propre habitation. Sa femme de chambre trouva ma fenêtre couverte un matin des pierres qu'on y avait jetées pendant la nuit. Un banc très massif, qui était dans la rue à côté de ma porte et fortement attaché, fut détaché, enlevé, et posé debout contre la porte, de sorte que, si l'on ne s'en fût aperçu, le premier qui, pour sortir, aurait ouvert la porte d'entrée, devait naturellement être assommé. M""^ de Verdelin n'ignorait rien de ce qui se passait ; car, outre ce qu'elle voyait elle-même, son domestique, homme de confiance, était très répandu dans le village, et y accostait tout le monde. Cependant elle ne parut faire aucune at'ien-
I M. cl M-- de Verdelin élaient des amis de Rousseau.
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lion à rien de ce qui m'arrivait. Seulement, paraissant persuadée que le séjour de l'Angleterre me convenait plus qu'aucun autre, elle me parla beaucoup de M. Hume* qui était alors à Paris, de son amitié pour moi, du désir qu'il avait de m'être utile dans son pays.
Il est temps d'en venir à ma catastrophe de Motiers, et à mon départ du Val-de-Travers, après deux ans et demi de séjour-, et huit mois d'une constance inébranlable à souffrir les plus indignes traitements. Il m'est impossible de me rappeler nettement les détails de cette désagréable époque; mais on les trouvera dans la relation qu'en publia du Peyrou, et dont j'aurai à parler dans la suite.
Depuis le départ de M"' de Verdelin, la fermentation devenait plus vive; et, malgré les rescrits réitérés du roi, malgré les ordres fréquents du conseil d'État, malgré les soins du châtelain et des magistrats du lieu, le peuple, me regardant tout de bon comme l'Antéclirist, et voyant toutes ses clameurs inutiles, parut enfin vouloir en venir aux voies de fait ; déjà dans les chemins les cailloux commençaient à rouler auprès de moi, lancés cependant encore d'un peu trop loin pour pouvoir m'atteindre. Enfin, la nuit de la foire de Motiers, qui est au commencement de septembre, je fus attaqué dans ma demeure, de manière à mettre en danger la vie de ceux qui l'habitaient.
A minuit, j'entendis un grand bruit dans la galerie C|ui régnait sur le derrière de la maison. Une grêle de cailloux, lancés contre la fenêtre et la porte qui donnaient sur cette galerie, y tombèrent avec tant de fracas, que mon chien, qui couchait dans la galerie, et qui avait commencé par aboyer, se tut de frayeur, et se sauva dans un coin, rongeant et grattant les planches pour tâcher de fuir. Je me lève au bruit; j'allais sortir de ma chambre pour passer dans la cuisine, quand un caillou lancé d'une main vigoureuse traversa la cuisine
1. David Hume, l'écrivain anglais, 1res à la mode à Paris, proposait à Rousseau de l'emmener
en Angleterre. — Rousseau céda et s'en repentit.