‹ Pages choisiesChapitre 61 sur 202 · EN ATTENDANT LA MORT · texte numérisé non relu

EN ATTENDANT LA MORT

Écrit en 1776. Rousseau avait soixante-quatre ans. Il mou^ rut deux ans après, le 5 juillet 1778, à Ermenonville, dans la propriété de M. de Girardin.

Quoi que fassent les hommes, le ciel à son tour fera son œuvre. J'en ignore le temps, les moyens, Tespèce. Ce que je sais, c'est que l'arbitre suprême est puissant et juste, que mon âme est innocente et que je n'ai pas mérité mon sort : cela me suffit. Céder désormais à ma destinée, ne plus m'obstiner à lutter contre elle, laisser mes persécuteurs disposer à leur gré de leur proie, rester leur jouet sans aucune résistance durant le reste de mes vieux et tristes jours, leur abandonner même l'honneur de mon nom et ma réputation dans l'avenir, s'il plaît au ciel qu'ils en disposent, sans plus m'affecter de rien, quoi qu'il arrive; c'est ma dernière résolution. Que les hommes fassent désormais tout ce qu'ils voudront: après avoir fait, moi, ce que j'ai dû, ils auront beau tourmenter ma vie, ils ne m'empêcheront pas de mourir en paix'. (Troisième Dialogue.)

1. Ce dernier vœu de Rousseau fut-il exaucé? Sa mort parut à beaucoup peu naturelle, et on a

pu le soupçonner d'avoir abrégé lui-nièmc ses jours, pour abréger ses souffrances.

NOTICE

Le procès que Rousseau intenta aux arts et aux sciences, c'est-à-dire à la civilisation en général, et en particulier à la littérature et au théâtre, s"il a fait autrefois sa réputation, nous paraît aujourd'hui la partie la plus paradoxale et la moins solide de son œuvre. Elle tient néanmoins, quoique non sans artifice, à l'ensemble des idées de Rousseau, et à sa conception d'une vie dérivée de la vie naturelle, que toute civilisation, tout progrès, donc tout art, corromprait forcément. Aussi en reproduisons-nous quelques fragments célèbres. Sur les lettres. Rousseau n'a guère raison, et il lui a été maintes fois répondu ; sur le théâtre, il se pourrait qu'il n'eût pas si tort dans le fond, quoiqu'il raisonne souvent très faux dans ses exemples. Sur l'un et l'autre, il avait à se justifier de cultiver des arts qu'il fait profession de réprouver et de maudire, et l'on verra qu'il s'en tire par une échappatoire^assez misérable. Au fond, il ne saurait en vouloir beaucoup à cette pauvre littérature sans laquelle il ne serait pas connu.

Pour la musique l'affaire est différente, et Rousseau n'a jamais été l'ennemi que dune musique froide et sans mélodie, c'est-à-dire de la musique française, s'il est vrai quelle répondit alors tout à fait à une telle définition.Cet art si délicat, si émouvant, qui attendrit ç^ pénètre tout l'être, celui de tous quT TiiTéresse le

plus profondément et le plus innocemme«t 4a-setTst= bilité, il l'aimait avec passion. Il eût d'ailleurs été capable de Finvenler, étant compositeur à ses heures, non compositeur de savoir, mais facile créateur de mélodies. Par là il devait accueillir, acclamer la musique italienne, qui fut révélée si tard en France, et qu'il connaissait dès l'époque de son éducation chez M""^ de Warens. On lui doit donc d'avoir intéressé la critique et la littérature à la musique, et d'avoir écrit à ce sujet quelques-unes de ces pages délicieuses où son tendre cœur sait si bien s'épancher.

Page 1