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LE PARADOXE DU (( MISANTHROPE

Rousseau, très sj)écieux et même judicieux assez souvent dans sa théorie contre le théâtre, a été malheureux dans le choix de l'exemple qu'il prenait à l'appui. On peut dire qu'il a surtout déraisonné sur le Misanthrope. Pour réfuter d'un bout à l'autre son paradoxe, il suffit de remarquer deux choses : la première, qu'il prête gratuitement et injurieusement à Molière des intentions qu'il n'eut jamais, et dont il a besoin pour ses conclusions. La seconde, qu'il n'accepte pas Alceste pour un misanthrope, parce que le vrai misanthrope doit ressembler à Rousseau, et qu'un Rousseau ne saurait prêter à rire. Vice de raisonnement et amour-propre blessé, voilà bien ce qu'il y a au fond de ce débat. Ajoutons qu'il échappe à Rousseau des remarques qui suftisent à justifier Molière et à mettre son critique en contradiction avec lui-même.

Je trouve que cette comédie nous découvre mieux qu'aucune autre la véritable vue dans laquelle Molière a composé son théâtre, et nous peut mieux faire juger de ses vrais effets. Ayant à plaire au public, il a consulté le goût le plus général de ceux qui le composent: sur ce goût il s'est formé un modèle, et sur ce modèle

un tableau des défauts contraires, dans lequel il a pris ses caractères comiques, et dont il a distribué les divers traits dans ses pièces. Il n'a donc point prétendu former un honnête homme, mais un homme du monde; par conséquent, il na point voulu corriger les vices, mais les ridicules; et, comme jai déjà dit, il a trouvé dans le vice même un instrument très propre à y réussir. Ainsi, voulant exposer à la risée puljlique tous les défauts opposés aux qualités de l'homme aimable, de rhomme de société, après avoir joué tant dautres ridicules, il lui restait à jouer celui que le monde pardonne le moins, le ridicule de la vertu ; c'est ce qu'il a fait dans le Misanthrope^.

Vous ne sauriez me nier deux choses : l'une, qu'Alceste, dans cette pièce, est un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de bien ; l'autre, que fauteur lui donne un personnage ridicule. Cen est assez, ce me semble, pour rendre Molière inexcusable. On pourrait dire qu'il a joué dans Alceste, non la vertu, mais un véritable défaut, qui est la haine des hommes. A cela je réponds qu'il n'est pas vrai qu'il ait donné cette haine à son personnage : il ne faut pas que ce nom de misanthrope en impose, comme si celui qui le porte était ennemi du genre humain. Une pareille haine ne serait pas un défaut, mais une dépravation de la nature et le plus grand de tous les vices. Le vrai misanthrope est un monstre. S'il pouvait exister, il ne ferait pas rire, il ferait horreur. Vous pouvez avoir vu à la Comédie-Italienne une pièce intitulée la Vie est un songe. Si vous vous rappelez le héros de cette pièce, voilà le vrai misanthrope-.

Qu'est-ce donc que le misanthrope de Molière? Un homme de bien qui déteste les mœurs de son siècle et

1. Autant de mots, autant d'erreurs et d'imputations injurieuses.

-2. On ignore le nom de l'auteur italien de cette pièce représentée en 1717, et qui a été imprimée (Paris, Coustelier, 171S)

avec une traduction française en regard par Gueullette. Boissy en a fait une imitation sous le même titre, en trois actes et en vers, représentée en 1732, et qui fait partie du recuei^l de ses Œuvres en 0 vol. in-S. (Éd.)

la méchanceté de ses contemporains ; qui, précisément parce qu'il aime ses semblables, hait en eux les maux qu'ils se font réciproquement et les vices dont ces maux sont l'ouvrage'. S'il était moins louché des erreurs de Thumanité, moins indigné des iniquités qu'il voit, serait-il i)lus humain lui-même? Autant vaudrait soutenir qu'un tendre père aime mieux les enfants dautrui que les siens, parce qu'il s'irrite des fautes de ceux-ci, et ne dit jamais rien aux autres.

Ces sentiments du misanthrope sont parfaitement développés dans son rôle. Il dit, je l'avoue, qu il a conçu une haine effroyable contre le genre humain. Mais en quelle occasion le dit-il? Quand, outré d'avoir vu son ami trahir lâchement son sentiment et tromper l'homme qui le lui demande, il s'en voit encore plaisanter luimême au plus fort de sa colère. Il est naturel que celte colère dégénère en emportement et lui fasse dire alors plus qu'il ne pense de sang-froid. D'ailleurs la raison qu'il rend de celle haine universelle en justifie pleinement la cause :

Les uns parce qu'ils sont méchants

Elles autres, pour être aux méchants complaisants.

Ce n'est donc pas des hommes qu'il est ennemi, mais de la méchanceté des uns et du support que celle méchanceté trouve dans les autres. S'il n'y avait ni fripons ni flatteurs, il aimerait tout le genre humain. Il n'y a pas un homme de bien qui ne soit misanthrope en ce sens; ou plutôt les vrais misanthropes sont ceux qui ne pensent pas ainsi , car, au fond, je ne connais point de plus grand ennemi des hommes que l'ami de tout le monde, qui, toujours charmé de tout, encourage incessamment les méchants, et flatte, par sa coupable complaisance, les vices d'où naissent tous les désordres de la société.

Une preuve bien sure qu'Alcesle n'est point misanthrope à la lettre, c'est qu'avec ses brusqueries et ses

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