L'HOMME, L'ÉCRIVAIN
NOTICE
C'est un roman que la vie de Jean-Jacques ; c'en est un autre que la formation lente et obscure, puis la révélation soudaine et éclatante de son talent. De tous les livres c|u'il a écrits, celui-là est à coup sur le plus singulier et le plus humain à la fois, où il a livré les vicissitudes de son existence nomade et les fortunes diverses de son génie. Aussi y avons-nous abondamment puisé. Nous n'avons pas craint de multiplier les tableaux, les traits, les anecdotes, les confidences de Rousseau sur lui-même, d'abord à cause de l'attrait que ces morceaux présentent, mais surtout parce que la connaissance approfondie de l'homme est ici nécessaire à l'intelligence de l'auteur. XuLécxivain^n'a plus vei'sé sa personne dans son œuvre; nulle œuvre, quoique uune portée générale, n'est davantage imprégnée du
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caractère particulier, personnel de rauteur. De là, la nécessité de laisser celui-ci se raconter lui-même à loisir.
Cette première partie forme donc, dans ces morceaux ordonnés, et reliés par un fd conducteur quasi ininterrompu, une vie abrégée de Rousseau par lui-même, réduite à ses éléments essentiels. Oui voudra la comprendre devra la lire comme on lait un roman, du premier morceau au dernier, pour en saisirle vrai sens et la suite. Son^.eii.fancè négligée, sa ^jeunesse va^a bonde, ses études à bâtons rompus, ses essais de tous les métiers, la souffrance cachée d'une âme inquiète, l'agitation confuse d'un génie qui s'ignore, son éclat dû à l'occasion, son épanouissement extraordinaire, puisi les malheurs réels et chimériques, la misanthropie engendrée par l'orgueil, les soupçons, effets d'une nature trop sensible, tout, jusqu'à cette sorte de folie croissante qui aboutit à une mort mystérieuse, peutêtre à un suicide, tout cela revit à sa place, s'enchaîne suivant l'ordre des temps, dans les pages que nous avons reproduites au cours de ce chapitre. C'est une à une qu'il faut les relever.
Quels que soient l'intérêt de ces confidences et l'accent de vérité qu'on leur trouvera, il faudra pourtant se garder — nous le disons une fois pour toutes, mais il faut le dire expressément — de les prendre pour ce que Rousseau lui-même n'a pas prétendu qu'elles fussent, des documents d'une absolue exactitude. Rien des faussetés de détail, dues à diverses causes, peuvent s'y trouver encore ^ (quoique nous ayons écarté les principales) : nous n'en devons pas compte au lecteur dans un travail de ce genre. Il suffira de l'avoir prévenu. A côté de la vie que Rousseau a vécue, il y a celle qujl
1. Nous n'en citerons qu'un exemple, emprunté nu premier morceau. Rousseau nous dit que sa mère et son oncle se marièrent le même jour. Cette coïncidence, bien faite cour tonr.hfir
les cœurs sensibles, n'a existé que dans son imagination. En réalité, il en alla tout autrement.
(Voir l'ouvrage récent de M. Megnier sur Mme de Warens et J.-J.
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croit avoir vécue : tantôt il peint ses années passées comme cires furent, et tantôt comme elles lui paraissent, ou, il faut bien l'avouer, comme il a intérêt qu'on les -Voie. A ceci nous ne devons pas nous arrêter. Notre but étant de faire connaître Rousseau écrivain, il a dû suffire que telle de ses pages lut belle pour se recommander à notre attention. Plus tard, nos lecteurs rechercheront, s'ils le veulent, le secret de ces altérations qui font encore l'objet de mainte controverse. Aujourd'hui nous nous adressons à leur imagination et à leur goût. Au surplus, il suffira de leur rappeler que tout homme parlant un peu longuement de lui peut être enclin à se tromper sur lui-même et ainsi à tromper les autres, quand il ne les trompe pas sciemment, ce qui s'est vu, ce cjui se verra toujours.