JEANNE D'ARC
Les malveillants diront encore que je donne dans la « critique personnelle ». Et pourtant, ce que j'en fais, c'est, comme les autres fois, par scrupule de conscience. Ne dois-je pas vous expliquer que je me trouve, pour entendre un drame sur Jeanne d'Arc, dans des dispositions particulières qui ne me laissent presque aucune liberté de jugement ? Car c'est ainsi: dans une œuvre de ce genre, les parties qui ne font que reproduire la légende (en bon ou mauvais style, peu importe) me toucheront toujours jusqu'au fond de l'âme, et celles que l'auteur aura ajoutées, quel qu'en puisse être le mérite, me feront l'effet de fâcheuses indiscrétions, d'interpolations humaines dans un texte divin. C'est comme si je voyais l'Evangile « adapté » par M. Busnach.
Et en effet, l'histoire de Jeanne d'Arc m'a été révélée en même temps que l'Evangile, peut-être avant, et comme une chose du même ordre, aussi mystérieuse et aussi sainte. J'ai passé dans un faubourg d'Orléans les années de ma petite enfance. Les premiers vers que j'ai appris par cœur, ce n'est point une fable de La Fontaine ou de Florian, ce sont les pauvres vers fqui me paraissaient si beaux 1) de Casimir Delavigne sur la mort de Jeanne d'Arc. Mes premières impressions d'art, c'est la Jeanne d'Arc équestre et poncive de la place duMartroi, c'est la pieuse Jeanne d'Arc de la princesse Marie dans la
cour de l'Hôtel de Ville, c'est la tumultueuse Jeanne d'Arc de la place desTournelles qui me les ont données. Le premier éblouissement de mes yeux, c'a été la procession du 8 mai, une procession de huit kilomètres, s'il vous plaît I un défilé homérique de toutes les paroisses, de tous les corps constitués, de toutes les sociétés de secours mutuels de la région, de tout ce qui avait un prétexte quelconque pour arborer un uniforme, depuis le clergé jusqu'à la douane, depuis les robes rouges de la Cour d'appeljusqu'à la fanfare galonnée de Bousigny-les-Canards. Et des bannières et des oriflammes I Une bien belle procession, Messeigneurs ! et qui s'allongeait tous les ans, en sorte que la tête du cortège rentrait dans la cathédrale au moment où la queue s'apprêtait à en sortir, cependant que des panathénées sans fin serpentaient dans les rues de la ville et que la moitié du départementdéfilait glorieusement devant l'autre moitié.
Et voici la première représentation dramatique à laquelle j'aie assisté. J'avais alors trois ou quatre ans, et jamais, jamais je ne retrouverai émotion pareille. Je ne l'ai point retrouvée depuis que j'exerce l'étrange métier de critique dramatique. Ni la franchise honnête d'Emile Augier, ni la férocité mystique de Dumas fils, ni la magie blanche et rouge de M. Sardou, ni même l'ironie délicieuse de Meilhac ne me la rendront, car tous ensemble ils ne sauraient me rendre mes culottes courtes, ni mon ignorance, ni l'étonnement de mes yeux qui faisaient la découverte de la vie. C'était au cirque Franconi, pendant la foire du Mail. Une écuyère qui me semblait infiniment belle apparaissait debout
sur la selle d'un cheval blanc, une selle large comme une terrasse. Celte femme était d'autant plus imposante qu'elle était revêtue de cinq ou six costumes superposés. Et tandis que le gros cheval blanc tournait autour de la piste, elle était d'abord la bergère qui entend les Voix sous l'arbre des fées. Puis elle rejetait la robe de bure et la houlette. Elle était alors la guerrière et elle brandissait Tépée, l'épée innocente qui guide, mais ne tue pas, et qui n'est qu'un crucifix retourné. Puis, dépouillant la cuirasse et jetant loin l'épée (un homme d'écurie recueillait sans doute ces accessoires ; mais lui, je ne le voyais pas), elle surgissait, au sacre de Reims, toute blanche et toute fleurdelisée, tenant haute et droite la bannière blanche brodée de fleurs de lis. Et moi, comme je savais que c'étaient les fleurs de France et les fleurs de nos rois, et que j'avais vu dans une histoire enfantine leurs portraits en médaillons, y compris celui du roi Pharamond, « qui n'a peut-être jamais existé », je me réjouissais dans mon cœur à peine éclos et j'étais vaguement lier de sentir derrière moi, tout petit enfant de quatre ans, tant de siècles de gloire, de souffrance et de bonne volonté. Cependant l'écuyère dépouillait le vêtement du triomphe, et ce n'était plus qu'une pauvre prisonnière, avec une jupe en loques, portant à ses poignets délicats une longue chaîne qui oscillait comme une guirlande. Alors je n'y tenais plus, mon nez se plissait, je pleurais d'attendrissement. Enfin, la belle dame, toujours de plus en plus mince, apparaissait dans le costume du martyre, en robe blanche, ceinturée d'une corde,
les yeux au ciel, serrant sur sa poitrine une petite croix en bois, ses cheveux éployés et flottant derrière elle comme une bannière, dans la rouge apothéose d'un feu de Bengale, au galop rythmique du cheval blanc, qui tournait, tournait... et j'aurais voulu que cela durât toujours, toujours.. .
Et c'est là, assurément, le plus beau poème que j'aie vu sur Jeanne d'Arc.
Il y a en chacun de nous (du moins j'aime à le croire) un trésor secret d'instincts, de sentiments, de croyances héritées, sur lesquels la critique ne peut rien, et que nous nous refusons d'ailleurs à contrôler ; car d'abord ce serait inutile, puisque nous les portons au plus profond de nos moelles ; et puis, à supposer que nous puissons nous en défaire, nous voyons bien ce que nous y perdrions, mais non point ce que nous aurions à y gagner... L'amour, le culte, la vénération de Jeanne d'Arc est pour moi un de ces sentiments-là. J'ai su la Passion de Jeanne en même temps que celle du Christ, et l'une me faisait presque l'effet d'une version française de Tautre. C'est la plus belle histoire d'héroïsme, de sacrifice, de désintéressement, de communication avec un monde supérieur, — rêvé, qu'importe ? puisque ce rêve est la condition même et l'instrument du progrès moral de ce monde-ci. Cette histoire de la bonne Lorraine est aussiprodigieuse, aussi éloignée du train ordinaire des choses, aussi romanesque que celle d'Alexandre ou de Napoléon, et elle est plus belle. Elle est de celles qui semblent attester le plus clairement, parmi les ténèbres et le chaos des faits fatalement enchaînés et allant on ne sait où,
l'auteur a travers son œuvre 17
quelque chose comme une intervention divine, et qu'il n'est pas impossible que ce monde (hélas ! j'entends parce monde l'infime coin de l'univers où nous vivons et dont nous pouvons nous former une image) ait un sens, une raison d'être, une fin. J'entrevoj^ais cela, en somme, beaucoup plus clairement il y a trente ans qu'aujourd'hui. Alors, vraiment, je comprenais Jeanne. Et son histoire me touchait d'autant plus que je voyais en elle une sœur des petits enfants, des humbles et des pauvres, qu'elle n'avait été qu'une paysanne comme j'étais un petit paysan, que j'entendais tous ses propos, et qu'elle avait fait de grandes choses sans être une grande dame ou une grande savante, rien qu'en croyant et en aimant. Elle était à mes yeux comme une autre sainte Vierge plus proche de moi, plus agissante, plus intelligible, plus « amusante » enfin pour mon imagination enfantine.
Par elle, je comprends ce que pouvaient être pour les anciens, lorsqu'ils étaient pieux, les divinités nationales. De bonne heure, j'ai eu le cœur plein de sa légende et de son culte : tel un Athénien nourri dans l'amour de Pallas-Athéné. Ne se nomme-t-elle point « la Pucelle » tout comme Pallas ? Car elle a ce charme souverain de la Pureté. Et nous adorons la pureté — même quand nous ne la pratiquons guère, — parce que l'impureté nous semble la plus grande ennemie de l'action bienfaisante et désintéressée, parce que nous sentons l'affreux égoïsme des amours charnelles, même de celles qui s'absolvent parleur folie même et parla douleur qui les suit, et enfin parce que c'est en ne donnant son corps à
personne qu'on peut donner son âme à tous, et que la chasteté nous semble une des conditions et même une des formes de la charité universelle...
(Impressions de Théâtre , 5^^ série.)
Société Française d'Imprimerie et de Librairie.