SUZANNE, GEORGES
GEORGES
A qui écris-tu ?
SUZANNE, après un moment d'hésitation.
A loi. Tu peux lire.
GEORGES, après avoir lu.
Tu veux partir ?
SUZANNE, Oui.
GEORGES
Tues bien décidée?
LE CONTEUR Eï LE DRAMATURGE 121
Oui.
GEORGES
Dis tes raisons.
SUZANNE
A quoi bon ? Qu'est-ce que cela changera aux choses ?
GEORGES
Dis toujours.
SUZANNE
C'est bien simple. Je croj^ais en toi ; je n'y crois plus. Tout me manque, et ma vie est finie. Je deviendrai ce que je pourrai ; mais chaque heure passée avec toi ne me serait plus désormais qu'une torture.
GEORGES
Oui... j'ai connu cela.
SUZANNE
Je ne puis exprimer ce que tu étais pour moi... Quand je suis revenue, je débordais de reconnaissance et d'amour... et j'espérais ; je te croyais sibon^ et si grand ! J'ai remis entre tes mains mon cœur renouvelé. Tu ne l'as pris que pour le briser. Et je me suis vue dédaignée et méconnue au moment même où je valais peut-être le mieux.
GEORGES
Oui... comme moi.
SUZANNE
J'ai senti l'amertume d'être trahie par ce que j'ai-
mais et estimais le plus au monde... Et c'était si imprévu, et cela m'a paru si abominable... Enfin, tu vois bien qu'il faut que je m'en aille.
GEORGES
Non. Ce que tu viens de dire, je l'ai souffert. Et pourtant j'ai eu pitié ; j'ai essayé du moins de n'être pas implacable. Ici même, il y a deux mois, — je te vois encore, — tu t'approchais de moi, tremblante et suppliante ; tu me disais : « Laisse-moi vivre à tes côtés, ne me regarde pas, mais supporte-moi. » Et je ne t'ai pas repoussée, Suzanne...
SUZANNE
Toi, tupouvais... justement parce que tu m'étais supérieur. Je devais t'inspirer autant de compassion que de colère... Mais toi 1 me trahir, — et avec qui ! — après m'avoir pardonnée, c'était me trahir deux fois. Vous avez été plus méchants que moi, de toute l'admiration et de toute la reconnaissance que j'avais pour vous deux... Non, non, ce n'est pas la même chose... Je t'ai fait souffrir, mais toi, tu m'as broyée, et il me semble qu'il ne reste plus rien de moi après tout cela... J'ai la tête vide, et je ne sens plus mon cœur... Adieu, Georges.
GEORGES
Non, tu resteras... Il faut que tu restes; je le veux. Quoi que tu dises, le pardon t'est moins difficile qu'il n'a été pour moi. Car moi, — c'est absurde, mais les hommes sont ainsi, — j'avais à craindre d'être ridicule en te pardonnant. Et tu n'imagines pas ce que cette terreur peut sur un homme... Oui,
LE CONTEUR Eï LE DRAMATURGE 123
tu me pardonneras, parce que je t'adore et que je n'ai jamais aimé que toi... Tiens, en ce moment même, quelqu'un m'attend, — quelqu'un qu'il faut plaindre aussi et que ni moi, ni toi peut-être, n'avons le droit de mépriser... Eh bien, l'heure est passée... et, tu vois, je suis toujours à tes pieds. Crois-tu encore que tu aies le droit de m'abandonner ?
SUZANNE
Mais demain?
GEORGES
Demain, nous recommencerons à être heureux.
Dès le lendemain de mon retour, tu t'es souvenu de ce que tu avais juré d'oublier, et tu m'as mise à la torture. Nous serons deux maintenant à nous souvenir et à épier la pensée de l'autre ; et ainsi chacun de nous sera supplicié de deux façons à la fois. Estce cela que tu veux ?
GEORGES
Ah ! Suzanne, pauvre chérie qui ne vois pas que c'est maintenant, au contraire, que l'oubli est devenu possible i... Ce n'est pas joli , va, le cœur d'un homme. Je ne croispas, non, malgré tout, je ne crois pas être plus vil que beaucoup d'autres :mais, veux-tu savoir le fond des choses ? Si j'ai saigné dans mon amour et dans machair, j'ai plus saigné encore dans ma vanité. Je le vois clairement aujourd'hui. Ce qui faisait que l'horrible image était toujours là présente, c'est qu'elle m'était un affront autant qu'une douleur. Mais c'est précisément pour cela que, après
ma mauvaise action, toute ma colère contre toi est tombée, comme après une vengeance accomplie... Oli ! non, tout cela n'est pas beau !... Et puis, le mal est contagieux : celuique tu a vais fait m'a comme fasciné et corrompu moi-même. . . Mais aussi, je n'ai plus le droit, à présent, d'être orgueilleux et dur avec toi. Nous sommes quittes : cela est triste et honteux à dire, surtout pour moi, et cependant je le dis avec une sorte de soulagement... C'est encore un lien, vois-tu, d'avoir souffert l'un par l'autre, d'avoir été pareils dans la faute et dans la douleur... Ou plutôt, tandis que j'en parle, il me semble que c'est déjà loin, très loin. Il ne nous en restera qu'un peu de mélancolie, avec une tendresse plus sérieuse et plus indulgente... Enfin je t'aime, Suzette... Reconnais mes bras : ce sont ceux d'autrefois, d'avant ce mauvais rêve. ..Veux-tu que nous recommencions à vivre? Le veux-tu, ma chérie ?
SUZANNE, lui jetant ses bras autour du cou. Ah 1 Georges, que Dieu ait pitié de nous !
{Théàlre^ tome II.)
Calmann-Lévy, édit
Le Critique et le Moraliste