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LE QUIÉTISME

Si les dernières opérations du quiétisme sont pour nous difficiles à concevoir, ses commencements, la manière dontil éclôt dans une âme me paraît assez claire. Cela se voit déjà dans la vieille page (1) que je vous rapportais tout à l'heure, et qui fut écrite dans un moment où je ne songeais certes pas à ^|me Guyon. « Tout ce que Dieu fait est bon parce que nous le voulons ainsi... Toute souffrance est bénie, non comme équitable, mais comme venant de lui... Tout est bien, non parce qu'il est juste et bon, mais parce que nous Taimons... » Evidemment j'étais sans le savoir sur le chemin du quiétisme.

Au fond de cette attirante hérésie il y a, — plus ou moins connu et accepté de l'âme qui s'y attache, — 1° un plaisir de générosité et d'orgueil, 2° un plaisir d'abandon, de langueur, de paresse.

Le plus grand amour est l'amour le plus dési^ntéressé. Il est donc naturel que, parvenu à un certain degré de dévotion, on commence à vouloir aimer Dieu sans intérêt. Mais aimer Dieu sans intérêt, c'est l'aimer sans espoir de récompense ni crainte de châtiment. C'est donc l'aimer sans se plus soucier du paradis et de l'enfer. On dit à Dieu : « Je vous aime tant, que cela m'est égal d'être damné. » On a le plaisir d être extrêmement généreux avec Dieu. On

(1) Cf. Les Contemporains, 4« série. Société française d'Imprimerie et de Librairie.

l'aime d'une manière qui aurait pu le dispenser de prendre la peine de vous racheter.

Le premier effet du quiétisme, c'est donc l'indifférence au salut.

Dans cet état, on se garderait bien, par délicatesse, de demander à Dieu quoi que ce soit.

Le second effet du quiétisme, c'est donc la suppression de la prière (j'entends de la bonne grosse prière, au sens habituel du mot).

D'un autre côté, le souhait naturel d'un grand amour, c'est de se confondre avec l'objet aimé. Mais pour se fondre en Dieu, il faut d'abord s'anéantir ; il faut renoncer à son activité propre, ôter de soi tout désir de «propriété », tout attachement à soimême. Par suite, ne pas trop s'acharner contre ses défauts et ses vices :il y aurait à cela de la vanité encore. Pareillement, la foi explicite aux attributs des personnes divines et aux mystères de Jésus- Christ devient superflue- Il faut s'enfoncer en Dieu sans épiloguer sur lui ; ne plus bouger, le laisser faire ; être en Dieu sans penser à Dieu. Au reste, quand on a déclare une fois qu'on s'abandonnait à lui, cela vaut pour toute la vie, et il est inutile de renouveler cette déclaration, ce qui nous dérangerait, nous ferait reculer dans la vie intérieure. Il faut abdiquer totalement notre personne et ne plus faire attention à nos actes, puisqu'ils ne nous appartiennentplus.

... Cette idée [l'indifférence au salut], certes, ils [les mystiques]ont dû la repousser. Car il est clair, même pour nous qui ne sommes pas théologiens, que le chrétien ne peut pas se désintéresser de son salut,

puisque Dieu même veut que nous soyons sauvés et nous l'a signifié abondamment. Et, en outre, comment et par quel biais les chrétiens distingués qui se piquent d'aimer Dieu mieux que les autres chrétiens, pourraient-ils se soustraire à l'obligation de désirer le paradis, puisque le paradis, c'est essentiellement la possession de ce Dieu qu'ils prétendent tellement aimer ?

... Et c'est ce jeu illusoire de s'anéantir ou de croire qu'on s'anéantit ; c'est ce jeu généreux et subtil, ce jeu sublime et charmant que Fénelon enseigne à quelques âmes dans ses Lettres spirituelles.

Deux opérations : se détruire, s'abandonner. La première opération, se renoncer, se détruire, s'anéantir, paraît rude. Mais elle peut être pleine de délices si on la pratique comme un « sport » spirituel, où l'on se dédouble forcément ; où le « moi » détruit peut souffrir ; mais où le « moi » destructeur de soi-même peut s'exalter dans sa besogne paradoxale et en jouir. — On est d'ailleurs aidé par un sentiment que connaissent ceux qui ont l'habitude de s'examiner et de se surveiller eux* mêmes, par un sentiment plus lent à venir, mais aussi naturel que l'amour de soi, et qui est le dégoût de soi. A force de distinguer, au fond de tous ses actes, la même recherche âpre et vile et désespérément monotone de son intérêt propre et les déguisements misérables dont elle se recouvre, et la stupidité de cette gloutonnerie et de cette ruse ; à force de voir toujours en soi-même

Le spectacle eunuyeux de leternel péché.

on finît par avoir autant d'agacement de son propre égoïsme que de celui des autres... Ce sentiment peut être sincère et, cultivé, devenir très profond. — Et dès lors on conçoit comme possible et presque comme facile la première opération : la destruction de soi.

... Lorsque, par la destruction du « moi », nous avons fait le vide en nous et que Dieu remplit ce vide, il ne reste plus qu'à s'abandonner à lui ; et c'est la seconde opération, pleine de douceur, celle-là...

... Cet abandon, sans nous dispenser de combattre nos défauts, nous détourne de nous congestionner sur eux, et, pour ainsi dire, de les surfaire par orgueil, ou, par orgueil encore, de croire que nous les vaincrons, partant, il nous sauve de l'orgueil de la vertu.

(Fénelon.)

Arth. Fayard, édît.

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