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LOUIS VEUILLOT

Il fut un des grands catholiques de ce temps ; le plus grand peut-être, si l'on considère la puissance et l'ardente et amoureuse combattivitéde son talent; le plus original, si l'on fait attention à l'absolue pureté de son catholicisme, rare et neuf par cette pureté même et cette simplicité.

Il lui fut avantageux, en somme, de n'avoir reçu, dans son enfance, presque aucune éducation religieuse ; d'avoir, en vrai gamin de Paris, fait sa première communion sans y prendre garde et, ensuite, de n'y avoir plus songé. Les hommes qui ont eu une enfance pieuse et qui se sont lentement détachés de la foi par l'insensible travail de leur esprit avec qui conspirent, quelquefois, les exigences de leurs passions de vingt ans, ceux-là ne se convertissent guère ou, s'ils se convertissent, ce n'est pas à vingt-cinq ans, c'est généralement beaucoup plus tard, et c'est par un simple réveil de sentiments qui, au surplus, n'ont jamais été, chez eux, tout à fait spontanés, mais qu'un enseignement exprès avait déposés dans leurs cœurs d'enfants. Leur retour à la foi peut avoir sa douceur et même son ardeur, mais ce ne saurait être le coup de foudre et réblouissement du chemin deDamas. Veuillot, lui, ne retrouve pas la vérité: il la découvre réellement, il la conquiert, et cela, par son propre effort et en plein frémissement de jeunesse. 11 ignorait le sens de la vie : un jour, il le connaît. Ce n'est pas un ressouvenir, c'est une

révélation. C'est pourquoi sa conversion a tous les caractères du plus fervent enthousiasme.

Il est catholique naïvement, — sans respect humain, cela va sans dire, mais même sans rien de cette retenue^ de cette discrétion de bon ton qu'observent volontiers les croyants « d'un certain monde » et qui fait qu'on peut les fréquenter longtemps sans soupçonner qu'ils vont à la messe et qu'ils communient. Sa foi, pénétrant toute son âme, est une foi de tous les instants, il ne craint pas d'en donner des témoignages familiers. Jusque dans ses articles, mais surtout dans ses lettres et dans [ses romans, dans ses recueils de petits contes et de « variétés », il ne rougit point d'avoir le style « dévot », à la façon d'un curé de campagne. Il parle sans embarras de ses pratiques religieuses, d'une messe qu'il a entendue, d'un chapelet qu'il a récité, d'une communion qu'il a faite. Le maigre du vendredi joue un rôle important dans ses petits récits d'édification. Sa foi, si souvent sublime de penser et de propos, est, dans le détail journalier, humble et populaire. Et ne croyez pas qu'il outre à plaisir, et par une sorte de défi aux esprits superbes, l'humilité et la simplicité du cœur : on reconnaît, lorsqu'on Ta pratiqué un peu, qu'il est naturellement ainsi.

Or il est bien évident, d'abord, que, parmi les illustres catholiques laïques de ce siècle, les Monta lembert, les Falloux, les Ozanam, aucun n'a cet accent ; que ce sont gens bien élevés, dont les discours pieux sentent leur homme du monde et se distinguent toujours de ceux d'un desservant de village.

d'un sacristain ou d'une Petite Sœur. Mais cette bonhomie dévote, ces façons candides de frère lai, ce ton de piété plébéienne, je ne pense même pas que vous les surpreniez jamais chez les prêtres célèbres qui furent les contemporains de Veuillot, chez les Lacordaire, les Ravignan, lesDupanloup, ces aristocrates de la foi.

... Point d'ascétisme, sinon peut-être dans la partie la plus réservée de sa vie intérieure. Il ne se fit pas uniquement catholique pour orner et sauver son ûrae, mais pour servir le plus d'âmes possible, propager le bienfait qu'il avait reçu, et leur donner la foi qui seule assure à tous la vie heureuse ou supportable, même en ce monde-ci, en inspirant la bonté aux puissants autant que la patience aux déshérités. Ce trait est fort remarquable chez Veuillot. C'est bien en vue de la vie éternelle, mais c'est aussi, et très formellement, pour diminuer les douleurs de la vie présente (les deux buts devant d'ailleurs être atteints par les mêmes voies) que Veuillot se soucie de l'humanité, étant lui-même trop vivant, trop débordant d'énergie et trop épris de l'action pour se désintéresser, à la façon des ascètes, de cette vie mortelle et transitoire. La cité de Dieu dont il rêve, il ne la rejette pas tout entière par delà la mort. Pour lui, le temps de l'épreuve est déjà le commencement de la récompense. C'est un saint très pratique par tempérament.

Peu de métaphysique, je l'ai dit. S'il en avait une, ce serait la métaphysique Imaginative de Joseph de Maistre, qu'il connaît bien et qui est un de ses oracles. C'est avec le cœur qu'il croit. Il reçoit comme

mj^stère ce qui est mystère. La Trinité en est un, le péché originel en est un, et l'incarnation, et la rédemption, et l'eucharistie, et la grâce. Cela va bien : il y a dans ces dogmes quelque chose à la fois d'inconcevable et de fort émouvant. Mais vous savez qu'en ce siècle raisonneur il s'est trouvé des prêtres ou des philosophes chrétiens, ou d'anciens élèves de l'Ecole polytechnique, pour expliquer couramment ce qui est, par nature, inexplicable. Il y a un pseudorationalisme catholique. Que trois soit un ; que Dieu ait été homme ; que du pain et du vin soient Dieu ; que Dieu soit juste et qu'il nous fasse porter la peine d'une faute que nous n'avons pas commise; que Dieu soit bon et que prévoyant la damnation de la majorité des hommes, il ait créé l'humanité ; que Dieu soit bon et que l'enfer soit éternel, etc., on a vu des moines éloquents qui donnaient de ces choses des interprétations philosophiques : et cela est étrange, car un mystère que Ton comprendrait ne serait plus un mystère, et on ne rend pas raison de ce qui est au-dessus de la raison.

... Un des lieux communs de notre littérature lyrique et romanesque, c'est le « supplice du doute ». A mon sens, c'est assez souvent une plaisanterie. Je ne crois que difficilement à la douleur métaphj^sique. Du moins, j'ai connu des esprits, même éminents, qui ne souffraient pas du tout de ne pas croire, et à qui il ne semblait point nécessaire, pour vivre, de tenir l'explication du monde. Vcuillot est aux antipodes de cette famille d'esprits. Oui, le doute pour lui eût été bien réellement « un supplice ». L'intrépidité de sa foi et même la hardiesse des jugements

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qu'elle lui inspire sur les affaires de ce monde recouvre et suppose, à l'origine, l'horreur de l'incertitude et de la solitude, l'impossibilité de durer dans la non-affirmation, l'impérieux besoin de support et de magistère, en somme le frisson de je ne sais quelle peur irréductible, la peur du noir, celle qui jette les mourants aux bras des prêtres. Il y a de la physiologie dans cette peur-là : il y en avait dans la foi de Veuillot. Il n'aurait rien compris à ce raisonnement que j'ai souvent fait en songeant à la mort : — « Oui, c'estle noir, c'est l'inconnu. Mais s'ilya une destinée humaine par delà la mort, quelle qu'elle doive être pour moi, je serais fou de redouter un sort qui me sera forcément commun avec des milliards d'individus de mon espèce.)) Cela ne l'eût point rassuré. On le dirait hanté de la crainte de n'être pas suffisamment orthodoxe. Il a comme la rage de s'en remettre du plus de choses possible à l'autorité du représentant de Dieu ; et il semble qu'il se soit surtout appliqué à concentrer dans le pape seul le privilège d'infaillibilité autrefois épars dans l'Eglise entière, afin cVêtreplus tranquille. J'ai entendu des croyants, qui avaient d'ailleurs l'âme très belle, dire à propos de certaines difficultés du dogme : « J'aime mieux ne pas penser à ces choses-là. » Tel Veuillot. Quand il était seul avec lui-même, il fermait les yeux.

Mais, s'il se jette dans la foi par le même mouvement de recours craintif que les femmes et que les plus simples de ses frères, une fois assuré de ce refuge, il se retrouve homme de pensée. Il comprend profondément le rôle social de TEglise et en quoi ses

dogmes correspondent aux besoins les plus intimes et les plus nobles de la nature humaine. Sur ce qui est l'âme même du christianisme, il abonde non seulement en sentiments, mais en idées.

... Edmond Schérer et d'autres ont dédaigneusement reproché à Louis Veuillot de manquer de philosophie, de n'être point un « penseur ». Il est vrai qu'il s'était retranché, une fois pourtoutes, les libres spéculations sur l'origine du monde, sur le libre arbitre, sur la matière et l'esprit, sur la destinée des hommes ou même simplement sur l'histoire ; et j'ai confessé, tout à l'heure, qu'il n'avait pas le cerveau proprement philosophique. Mais enfin, être un penseur, cela sans doute en vaut la peine quand on est Descartes, Kant ou Hegel : autrement, cela n'est ni si rare, ni si éblouissant. Quand on ne peut pas être un penseur, il reste d'être «un homme». Schérer était, si vous y tenez, plus intelligent que Veuillot : il s'en faut que sa personne intellectuelle, morale, littéraire, soit aussi intéressante. Il y a quelque chose d'extraordinaire chez l'auteur des Libres Penseurs et de Paris sous les deux sièges : c'est, — étant donnée sa foi qui le lie et l'emprisonne, — la puissance, la souplesse et quelquefois l'audace avec laquelle il interprète tous les événements, grands et petits, selon cette foi. Cet homme, qui n'est pas un philosophe, n'a que des sentiments d'un caractère universel. Au fond il ne se soucie que de l'humanité et se soucie de toute l'humanité. Il ne lâche point la croix ; mais du pied de la croix il a, sur tout ce qui passe, des vues d'une ampleur souvent surprenante. Il n'a qu'une idée, — et dont il n'est

pas l'inventeur, — mais génératrice d'idées harmonieuses, à l'infini.

Cela est peut-être aussi beau et aussi rare que d'avoir beaucoup d'idées personnelles qui se contrarient.

Etant l'espèce de catholique que j'ai dit, le rôle de Veuillot dans la société moderne, telle qu'elle est, ne pouvait être que ce qu'il a été : un rôle de combat. On sait avec quelle vigueur, quel courage et quelle persévérance, quel emportement et quel éclat il Ta soutenu. La belle campagne ! Pendant plus de quarante ans, presque chaque jour, il tient tête à ses ennemis, c'est-à-dire aux ennemis du catholicisme et, pareillement, à ceux qui n'étaient pas catholiques de la même façon que lui ; bref, il tient tête à tout le monde, ou à peu près, successivement.

Son premier adversaire, c'est, bien entendu, la classe qui s'est épanouie après la Révolution et l'Empire, la bourgeoisie rationaliste et libre penseuse ; la bourgeoisie riche, égoïste, jouisseuse, dure aux pauvres, quia flatté le peuple pour conquérir le pouvoir, mais qui n'aime pas le peuple ; qui l'a abaissé et dépravé en lui volant Dieu, mais contre qui le peuple, inévitablement, se retournera un jour.

Nul n'a été plus dur pour l'esprit de la Révolution que ce fils de tonnelier, d'âme si évidemment démocratique. C'est qu'en effet l'idéal de la Révolution est la constitution de la société en dehors de la croyance

à tout surnaturel, et même de la croyance en Dieu. Veuillot y découvre et y déteste l'œuvre finale de l'incrédulité furieuse du xviii^ siècle, oeuvre de l'orgueil et de l'envie, et aussi de ce pédantisme philosophique, ignorant des vraies conditions de la réalité humaine, que Taine appellera l'esprit classique. Et l'on a l'étonnement de voir Louis Veuillot, en plus d'une page, se rencontrer sur ce point — et sauf la différence des conclusions — avec Taine et avec Renan. De même, il constate que la Révolution a surtout profité aux riches ; il cherche en vain ce qu'elle a fait pour les pauvres : et Ton a la surprise de le voir se rencontrer là-dessus avec les plus décidés révolutionnaires d'aujourd'hui.

Toutes les variétés de l'espèce libre penseuse l'exaspèrent : non seulement le libre penseur militant, celui dont il a férocement tracé le tj'pe sous le nom de Coquelet et qui ressemble déjà très exactement à M. Homais bien avant le roman de Flaubert, mais encore et surtout le libre penseur douceâtre, qui a de la condescendance pour la religion. Plus que le Siècle ou le Constitutionnel, il exècre le Journal des Débats et la Revue des Deux Mondes. J'imagine qu'il se fût étrangement défié de nos néo-catholiques, de ces gens qui font des gestes pieux et qui, mis au pied du mur, confesseraient qu'ils ne croient même pas à la divinité du Christ. Il vous les eût mis dans le même sac que le protestantisme, qu'il considère comme une pure hypocrisie, comme une forme hj^bride et honteuse du rationalisme. Chose curieuse, c'est aux pasteurs prolestants qu'il trouve l'air béat et cafard de Basile ; et il les accable tout justement

des mêmes railleries que les libres penseurs vulgaires ont coutume d'adresser aux « curés ». — Bref, il ne comprend pas ou refuse énergiquement de comprendre le sentiment religieux sans la foi, et sans la foi catholique. Et c'est encore une des marques de cette dureté de logique, qui eût pu faire tout aussi bien de lui, certaines circonstances étant données, un sectaire du socialisme ou de l'anarchie, et qui, en tout cas, ne lui permettait pas de s'en tenir à aucune de ces opinions qu'on appelle « modérées » et qui sont comme de faux ménages (souvent commodes) d'idées et de sentiments contradictoires.

Il n'a, comme vous pensez bien, que mépris pour le parlementarisme, chose bourgeoise en effet, et il en démontre avec une force extrême la vanité, les injustices etla stérilité. Sur la sottise et le ridicule des bourgeois « dirigeants », des censitaires, il éclate intarissablement en moqueries étincelantes, et, sur leurs vices et leur malfaisance, en flamboyantes imprécations. Sur la presse impie et libertine, grave ou plaisante, — chose bourgeoise encore, — sur notre littérature romanesque, sur nos arts, sur nos divertissements, et sur ceux qui en vivent, il a tout dit. Il a des galeries de portraits qui sont du La Bruyère au vitriol. Sauf erreur, les Libres Penseurs et les Odeurs de Paris restent nos plus beaux livres de satire sociale. Cela est plein de génie. On pourrait aisément extraire de l'œuvre de Veuillot plusieurs volumes de prose insurgée, que ne renieraient point les adversaires les plus enragés de la « société capitaliste ». J'en avertis ici le directeur du « supplément littéraire » des Temps nouveaux.

Il est vrai que, de ces morceaux choisis, il faudrait souvent retrancher les réflexions préliminaires ou les conclusions. Veuillot n'a guère moins lutté contre le socialisme, sous toutes ses formes, que contre ce qui s'est appelé le libéralisme bourgeois et qu'on nomme aujourd'hui le radicalisme. Au fond, c'est à une conception toute matérialiste de la société que tend la bourgeoisie incrédule. Or, cette conception est grosse de conséquences. Pour servir ses ambitions, la bourgeoisie a ôté Dieu du cœur des souffrants ; puis elle s'étonne qu'un jour les souffrants se révoltent contre elle. Et pourtant les révolutionnaires inassouvis et furieux sont bien les fils des révolutionnaires repus, devenus conservateurs de leur situation acquise et défenseurs de l'ordre en tant qu'ils en bénéficient. Le dernier mot de la politique sans Dieu, c'est le déchaînement de la brute qui a faim, et qui veut jouir, et qui ne sait pas autre chose. Le bourgeois libre penseur engendre le nihiliste qui le mangera. En vain le bourgeois opposera « les lois universelles imposées à l'humanité... la morale que la nature nous a mise dans le cœur.,, le bon sens, la nécessité de la résignation provisoire, la patrie, etc. ». Que pèsent ces mots pour qui ne croit plus qu'aux besoins de son ventre et aux joies de sa haine ?

Un épisode caractéristique de celte lutte contre les catholiques libérauxfut la prised'armesde Veuillot contre les classiques païens. Il jugeait qu'un peuple baptisé devrait restreindre leur part dansl'éducation de ses enfants, et agrandir celle des auteurs chrétiens. Il osait croire que la pratique de Lucrèce, d'Horace

et d'Ovide, de Cicéron, de Sénèque et de Tacite, n'est peut-être pas ce qu'il y a de plus propre à former des âmes vraiment chrétiennes. Et, en effet, si je consulte là-dessus ma propre expérience, je sens très bien que ce que les classiques de l'antiquité ont insinué et laissé en moi, c'est, en somme, le goût d'une sorte de naturalisme voluptueux, les principes d'un épicurisme ou d'un stoïcisme également pleins de superbe, et des germes de vertus peut-être, mais de vertus où manque entièrement l'humilité. Il est assurément singulier que, depuis la Renaissance, la direction des jeunes esprits ait été presque exclusivement remise aux poètes et aux philosophes qui ont ignoré le Christ. Il est étrange qu'aujourd'hui encore, et jusque dans les petits séminaires, des enfants de quinze ans aient entre les mains la septième églogue de Virgile, — et la deuxième. Les conséquences de cette anomalie, que personne n'aperçoit, sont, je crois, incalculables. Un y apas lieu de s'étonner que les collèges des jésuites sous l'ancien régime aient produit tant de païens et de libres penseurs, y compris Voltaire.

Or Veuillot, dans cette occasion, eut contre lui tout le monde, et notamment la plupart des prêtres. Tant il avait raison, et plus encore qu'il ne croyait I Tant il est vrai que notre société n'est plus chrétienne que d'étiquette, et tant l'éducation par les païens y pétrit le cerveau môme deceux qui sontpréposéspar état à la garde de la vérité religieuse I

Comment eCit-il pu s'entendre avec ces parlementaires, ces avocats, ces bourgeois, et ces évêques demi-chrétiens quî craignaient, au fond, de passer

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pour des cléricaux ! Un moment, il se rencontre avec eux pour revendiquer la liberté de l'enseignement ; mais il est vile dégoûté par leurs concessions et leurs habiletés de politiques. Il demandait, lui, tout ou rien. Apres le coup d'Etat, il est contre eux, et pour TEmpire, en homme aux yeux de qui l'intervention directe de la Providence dans les événements de ce monde est une réalité vivante. Il est contre eux dans la question de l'infaillibilité du pape. Et là encore je ne saurais dire à quel point, comme catholique, il me paraît être dans le vrai. Les autres étaient si entêtés du régime parlementaire, qu'ils le voulaient même dans l'Eglise ; préoccupés d'ailleurs de « garder une mesure», de demeurer des « hommes d'aujourd'hui «jusque dans leur croyance. S'ils avaient osé, ils eussent confessé que l'infaillibilité du pape offusquait leur raison. Que l'instinct de Veuillotétaitplus sûr I II sentait que le dogme de l'infaillibilité aurait pour effet de grandir la situation morale du pontife, de le mettre décidément au-dessus des souverains, de lui rendre quelque chose de son rôle d'autrefois, de son rôle d'arbitre suprême entre les rois et les peuples ; que ce dogme, qui semblait aux « libéraux » rétrograde et gothique, ouvrirait à la papauté une ère de rajeunissement et de puissance renouvelée.

Cela contentait en même temps, chez Veuillot, ce besoin de certitude qui était sa maladie, en concentrant dans un seul homme le phénomène de la Révélation continue ; et cela satisfaisait aussi ses instincts de démocratie spirituelle : il pensait que rapprocher le pape de Dieu, c'était le rendre au peuple. Nous voyons qu'il ne s'est pas trompé.

...Jamais Louis Veuillot n'a lié le sort de la vérité éternelle à celui d'aucune puissance passagère. Il a penché pour la monarchie, traditionnelle ou non, dans le temps et dans la mesure où cette forme de gouvernement lui a paru plus favorable aux intérêts de la religion. Mais il a été contre le régime de Juillet, et contre l'Empire, du jour où l'Empire a trahi l'Église. Ce qu'il a combattu et haï dans la République, ce ne fut jamais la République, mais l'impiété ; et, quand il appelait de ses vœux Henri de Bourbon, il n'exigeait point pour ce prince le titre de roi. Toutes ses variations apparentes s'expliquent par Timmutabilité même de sa pensée. Sur Monta- Icmbert, Falloux, Lacordaire, Dupanloup, — et sur l'empereur Napoléon III, — et sur beaucoup d'autres, vous le trouverez, tour à tour, débordant de sympathie et d'amertume. Ce n'était pas Veuillot, c'étaient eux qui avaient changé, ou c'étaient les circonstances qui lui montraient ces hommes sous de nouveaux aspects. C est donc être fort superficiel que de l'accuser de versatilité, comme on a fait. Sa vie me semble, au contraire, admirable et presque surnaturelle d'unité.

... Une autre séduction, pour nous, de son œuvre de polémiste, c'est que, catholicisme mis à part, il montre souvent un esprit plus libre, plus « avancé », et — faisons-nous ce compliment — plus rapproché du nôtre que ses adversaires habituels, les routiniers du parlementarisme et de l'impiété bourgeoise. Tandis qu'il s'attache à la vérité éternelle, maintes

fois il rencontre la vérité de demain, la vérité généreuse et hardie. Héraut d'une minorité vaincue d'avance, honnie, enserrée d'hostilités croissantes, son rôle fut constamment un rôle de protestation, et son altitude générale est, comme nous avons vu, celle de la révolte. Oi', cela ne nous déplaît point. Ce catholique a passé sa vie à combattre quantité de despotismes et d'hypocrisies, et nul n'a plus fréquemment ni plus fortement parlé au nom de la liberté que ce «jésuite », ce « sacristain », ce suppôt de la tyrannie de l'Eglise. Il a arraché beaucoup démasques, que sans doute on a remis depuis, mais qui ne tiennent plus aussi bien. Il lui a été excellent d'être un vaincu et, dans quelques circonstances, un persécuté : cela lui a donné beaucoup d'idées, et de fort belles. Nombre de ses invectives sont reprises aujourd'hui par des hommes très éloignés de lui par leur foi. Contre le régime de centralisation à outrance issu de la Révolution et de l'Empire, contre l'esprit jacobin, la tyrannie de l'Etat, la bureaucratie, les chinoiseries administratives, et contre ce qu'il y a, dans l'individualisme moderne, de funeste à la démocratie même, il abonde en magnanimes fureurs et en sarcasmes clairvoyants. On pourrait presque dire qu'il a répandu dans ses articles et ses pamphlets ce que Taine devait ordonner en un corps de théorie dans les derniers volumes de ses Origines de la France contemporaine.

Et Taine eûtapprouvé, dans son ensemble, le« projet de constitution » que Veuillot écrivit un jour pendant le siège de Paris. A mon avis, Veuillot s'y révèle grand libéral (au sens vrai de ce malheureux

mot), bon philosophe, bon psychologue. Il considère la France comme un organisme vivant et qui a un passé. Sa « solution » est exactement le contraire de la solution jacobine et napoléonienne. Tout ce projet est à lire et à méditer. En voici quelques paragraphes :

Le Régent convoquera une assemblée nationale constituante, élue par le suffrage universel .

Les bases morales de la constitution seront la religion, la amille, la propriété, la liberté.

Les bases politiques seront le suffrage universel, l'hérédité de a fonction suprême, la division du territoire en grandes agglomérations territoriales correspondant aux anciennes provinces.

Chaque province ou Etat s'administrera librement par ses élus, depuis la commune jusqu'à la subdivision départementale et îusqu'à la subdivision provinciale ou Etat.

La province aura sa magistrature, son budget, sa milice, son université ou ses universités. Elle ne subira de contrôle que celui de l'assemblée générale, et sur les seuls points qui intéresseraient l'unité nationale...

On est électeur à vingt-cinq ans, éligible à trente. Pour être électeur et éligible, il faut être chef de famille. Le célibataire doit payer un cens, à moins d'exemption prévue par la loi.

Le citoyen jouit de la liberté de tester.

Liberté d'association religieuse et civile.. .

Les corporations ouvrières existent de droit ; elles choisissen leurs officiers, font leurs règlements et exercent leur police intérieure .

La commune et la corporation sont nécessairement propriétaires, et la loi les oblige d'avoir, partie en fonds immobiliers, partie en rentes, au moins de quoi suffire à un établissement hospitalier, selon leur importance, etc.

Il est très beau^ ce projet. Je ne pense pas qu'aucune constitution puisse être plus respectueuse de la dignité humaine, ni à la fois plus favorable au développement de l'initiative individuelle et de la « vie en commun », ni mieux faite pour préparer la solution pacifique et graduelle de la « question sociale ».

Oui, je suis persuadé que ce serait le salut... Seulement nous y tournons le dos. Un trop grand nombre d'entre nous ont le virus jacobin dans les moelles. Et il n'est pas bien sûr que Dieu ait fait « les nations guérissables ».

Êtes-vous curieux de connaître l'article de cette constitution qui concerne l'Eglise catholique ?Veuillot lui accorde « toutes les latitudes du droit commun », le droit de posséder, d'acquérir, d'hériter ; l'usage de son droit particulier, de ses tribunaux intérieurs, la liberté de la charité, la liberté d'enseignement à tous les degrés ; le droit de fonder des universités canoniques, une au moins par province. Il admet, il désire la séparation de l'Église et de l'Etat. « Les propriétés de l'Eglise sont soumises aux charges communes, et elle devra, dans un temps et moyennant les dispositions transitoires nécessaires, subvenir aux dépenses du culte. »

En somme, il réclame pour l'Eglise « toute la liberté ». Pensait-il que l'Église est aujourd'hui encore une si grande puissance morale que lui assurer toute la liberté c'est presque lui assurer la domination ? Peut-être ; et c'est pour cela précisément qu'il n'a jamais souhaité, même en rêve, ni gouvernement théocratique, ni religion d'Etat (il est très net sur ce point), rien ne devant être plus fort que l'Église libre sous la loi commune. Toutefois, certains articles de son projet impliquent que l'État a le devoir de reconnaître, sinon la vérité de la doctrine catholique, du moins le caractère vénérable et bienfaisant de cette doctrine et de lui assurer le respect public. Mais songez que ce traitement spécial, —

au cas où il vous plairait d"y voir une atteinte indirecte à la liberté de conscience, — c'est dans un projet tout idéal que Veuillot le sollicite. Ne nous hâtons donc point de crier à la tyrannie cléricale.

Oh ! je connais bien le fond de sa pensée, et je sais que, dans son Icarie, le citoyen serait moins «libre» que l'Eglise ; je veux dire qu'il n'aurait la pleine liberté ni de 1' « immoralité » ni de 1' a impiété » publique. Je n'ignore pas que, si Louis Veuillot eût vécu quelques années de plus, certaines pages qu'il m'est arrivé d'écrire eussenl pu, encore qu'assez innocentes, exciter son indignation. Il m'eût maltraité, comme tant d'autres, moi qui l'aime tant ( et je sens que je ne lui en aurais pas voulu). Les lois de sa république ne nous permettraient pas d'écrire tout ce que nous voulons et nous retrancheraient, par conséquent, un de nos plus chers plaisirs. Et cependant^ quand j'y réfléchis, je soupçonne que ce n'est pas peut-être ce qu'il y a de meilleuren moi qui serait gêné par ces prohibitions. Et puis, par un sentiment que je conçois mal, j'ai toujours été tenté d'accorder sur moi, à ceux dont la foi est absolue, des droits que je ne me reconnais pas sur eux. A condition, bien entendu, qu'ils me laissent penser et parler à maguisedans mon privé. Heureusement, d'ailleurs, les personnes de foi absolue n'ont pas toutes la même. Grâce à cela, nous sommes, nous, tranquilles. Pour le surplus, je m'accommoderais assez de la république de Veuillot.

... J'ai quelque idée que, si Veuillot vivait encore, il préférerait le moment où nous sommes, malgré ses misères inouïes, à l'époque de la monarchie de Juil-

let OU aux dix dernières années du second Empire. Il verrait avec espoir la fin prochaine de ce qu'il a le plus haï, la fin du parlementarisme bourgeois et du catholicisme libéral, et de malentendus et de mensonges également compromettants pour la liberté et pour la religion. Plus menaçante, la situation actuelle lui paraîtrait plus nette. Il serait content, comme Ajax, de combattre dans plus de lumière, fût-ce dans une lumière d'orage. Il penserait que le rationalisme révolutionnaire, étant plus près de porter ses derniers fruits, est plus près de se juger lui-même par là, et que de sa tragique banqueroute peut sortir notre salut.

... Veuillot est un grand rêveur. Misanthrope à l'égard du présent, il est d'un optimisme fou dans le passé et dans l'avenir.

Le passé, il le transfigure; il voit le moyen âge et l'ancien régime comme il lui plaît de les voir. Il ne doute point que le moyen âge n'ait connu la fraternité divine dans l'inégalité apparente des conditions et n'ait presque réalisé l'unité morale nécessaire au bonheur universel. Lui si doux, il absout dans les âges écoulés la répression de l'hérésie, surtout parce que l'hérésie lui paraît attentatoire à cette indispensable unité. Il oublie ou méconnaît les brutalités, les cruautés, les vices, l'affreuse misère; il oublie que les hommes, même alors, ne furent que des hommes.

Et c'est du même regard visionnaire qu'il considère l'avenir. Evidemment, si tous les pauvres et si tous les riches étaient de vrais chrétiens, la question sociale serait résolue du coup, et toutes les autres

pareillement. Il n'y faudrait que deux petites conditions : il faudrait que tous les hommes, dans l'univers entier, eussent la foi; et il faudrait que la foi communiquât forcément aux croyants la vertu et la bonté.

Ce poète est donc plein d'illusions, et, parfois, d'illusions «à rebours». S'il doità l'intransigeance même de sa foi des vues profondes sur l'histoire contemporaine et des clairvoyances terribles sur lespersonnes, il lui arrive aussi de se tromper fâcheusement sur elles, de nous surfaire leur perversité, et de perdre, pour ainsi parler, la notion du vrai humain. Il a eu, souvent, de la peine à comprendre que Ton pût ne pas croire au surnaturel, et à son surnaturel à lui, sans être un démon d'orgueil ou d'impureté. S'il avait vécu assez longtemps pour qu'un peu de ma prose parvînt jusqu'à lui, j'aurais voulu, après quelque article où il m'aurait traité de simple Galuchet, le prendre à part et lui dire :

— Non, je vous jure, ce ne sont point « mes passions » qui m'ont ravi la foi : je ne leur obéis pas toujours ; et, en tout cas, le prêtre m'absoudrait si j'avais la volonté de mieux vivre. Et ce n'est pas non plus la « superbe de l'esprit ». Sincèrement, je ne me sentirais pas diminué si je croyais ce que Pascal, Racine et Bossuet ont cru. Je suis humble, ou j'y tâche. L'humilité est un sentiment très philosophique : c'est l'acceptation de notre être comme il est, c'est-à-dire nécessairement inférieur et incomplet. Je ne suis pas un « libre penseur », car c'est une grande sottise de s'imaginer que l'on peut penser librement. Et notez bien que vous, je vous comprends, je vous aime, je vous pardonne tout. Et j'aime les

saints, les prêtres, les religieuses — non par une affectation de « largeur d'esprit » ou par une espèce de niaise et suffisante coquetterie morale. J'aime réellement presque tout ce que vous défendez, et je le défendrais moi-môme à l'occasion. Mais enfin, si je ne puis aller au delà de ce sentiment ?

Vous me direz : « Cherchez la vérité ; instruisezvous. » Hélas ! tous vos arguments, je les connais ; pendant les six années de catéchisme de persévérance qui ont suivi ma première communion, j'ai entendu réfuter toutes les hérésies, sans compter les schismes. Vous reprendrez : « Alors le mal est dans votre cœur et dans votre volonté. » Mais voyons, estce que, sérieusement, vous me regardez comme un méchant ? Comprenez donc un peu ! La « grâce », je le vois bien, vous a fait une seconde nature, mais est-ce que vous ne l'oubliez pas quelquefois ? Est-ce qu'il n'y a pas eu des moments où, loin de la lutte, aux champs ou sur la grève, ou bercé par la musique, il vous semblait étrange que vous fussiez Louis Veuillot, rédacteur en chef de VUnivers, voué, dans un coin de la planète, à la tache d'anathématiser des hommes comme vous à cause de certaines affirmations, inconcevables et incontrôlables, sur le monde et la cause première ; des moments où vous ne vous voyiez plus vous même que de loin, où il vous paraissait à la fois incompréhensible et doux de vivre ? Et est-ce qu'il n'y a pas eu d'autres moments encore, des moments d'angoisse mortelle et d'universel dégoût, où vous admettiez presque que l'on put totalement désespérer et où vous n'étiez retenu dans votre foi que par une habitude d'âme ?

Dans ces heures-là, heures d'humaine détente ou d'humaine détresse, est-ce que, ayant à méjuger, vous m'eussiez envoyé, vous, au feu éternel ?

(Les Contemporains, 6^ série )

Société française d Imprimerie et de Librairie.

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