LE PRETRE DANS LA LITTERATURE
C'est la grande originalité et ce sera la gloire de M. Ferdinand Fabre d'avoir été un peintre excellent desmœurs duclergé. Lamatière étaitpresque intacte.
Les prêtres qu'on a mis au théâtre ou dans le roman, se ramènent à deux types, l'un et l'autre de vérité très superficielle, sinon de pure convention: le mauvais prêtre aux allures de Tartufe, souvent incroyant, toujours hypocrite, tantôt cupide et tantôt débauché, le prêtre comme se le représentent deux cent mille électeurs à Paris, l'homme noir, et, pour tout dire en un mot, lejésuite ; et, d'autre part, le bon prêtre, charitable, tolérant, indulgent, bon vivant à l'occasion, volontiers libéral et républicain, bref, le curé de Déranger et du Dieu des bonnes gens. Ces deux fantoches antithétiques n'ont jamais eu du prêtre que l'habit.
Il n'est pas bien étonnant que le roman contemporain ait abordé si tard l'étude du prêtre et qu'un seul de nos romanciers ait poussé cette étude un peuloin. J'y vois une première raison très simple. La plupart de nos écrivains ont été élevés dans les lycées, ont renoncé de bonne heure aux pratiques de la religion, ne hantent point les églises ni les presbytères. Le prêtre est donc l'espèce d'homme qu'ils rencontrent le moins souvent, qu'ils ont le moins l'occasion d'observer directement et de près.
...Il faut reconnaître aussi que le prêtre ne se laisse pas facilement pénétrer, même aux croyants, même à ceux dont il n'a point de raison de se défier. Presque toujours il apporte dans les relations sociales des façons polies et cérémonieuses derrière lesquelles il se retranche ; ou, s'il est bonhomme et jovial, celte bonhomie ne nous renseigne guère mieux sur sa vie intérieure. Nos romanciers avaient donc pu nous tracer des silhouettes ecclésiastiques assez exactes, nous peindre parfois avec assez de bonheur les diverses allures des prêtres dans leurs relations avec le siècle et nous montrer des abbés Bournisien (Madame Bovary) et des abbés Blampoix {Renée Mauperin) ; mais le prêtre chez lui et dans son for intime ; le prêtre à l'église et dans la vie ecclésiastique, le prêtre dans ses rapports avec ses confrères et avec ses supérieurs, voilà ce qu'on ne nous avait point fait voir encore, parce qu'en effet cela est très difficile à connaître.
Pour être un bon peintre des mœurs cléricales, il me semble qu'il faudrait réunir au moins trois conditions. D'abord il faudrait avoir vécu longtemps
avec des membres du clergé. Il serait excellent d'avoir été élevé par un curé, d'avoir été enfant de chœur, familier avec les choses d'église et de sacristie. On saurait comment se comporte un prêtre chez lui et avec ses confrères ; on se serait imprégné de leurs façons ; on les aurait vus au naturel ; car, n'étant qu'un enfant, et un enfant destiné au sanctuaire, on ne les aurait pas gênés et ils vous auraient laissé tourner autour de leurs plus intimes réunions. L'idéal serait donc d'avoir été neveu de curé. Et il serait presque indispensable d'avoir continué ses études dans un collège ecclésiastique et même d'avoir passé quelques mois au grand séminaire ou tout au moins d'y être allé voir pendant quelque temps ses anciens compagnons.
La seconde condition, ce serait, après avoir vécu à l'église, à la sacristie et au presbytère, d'en être sorti. Il est absolument nécessaire, pour concevoir nettement et pour définir l'esprit ecclésiastique, de connaître aussi et même d'avoir l'autre, l'esprit laïque, l'esprit du siècle. Des façons d'être qui semblent toutes simples aux prêtres et aux fidèles pieux, et auxquelles ils ne prennent pas garde parce qu'elles leur sont familières et naturelles, si on les voit du dehors, apparaissent singulières, fortement caractéristiques, et révèlent des âmes extrêmement différentes de celles de la grande majorité des hommes.
Une dernière condition, ce serait d'entreprendre ces descriptions et ces études dans un esprit de sympathie respectueuse. Eût-il perdu la foi (ce j^ui, je crois, vaudrait mieux pour son dessein), il fau-
drait que le romancier des mœurs cléricales eût conservé le don de s'attendrir au souvenir de ses années d'enfance et de jeunesse, de sentir en quoi les pratiques et les croyances qu'il a quittées peuvent être bonnes et douces aux âmes. Il faudrait qu'il eût encore l'imagination religieuse et que ses sens fussent demeurés pieux, en sorte qu'il pût être encore délecté par l'orgue, l'encens, les cérémonies, Tatmosphère spéciale des églises. Surtout il devrait avoir gardé le respect, sinon de V « onction » sacerdotale, au moins du très grand effort moral et de l'extraordinaire sacrifice que présuppose cette onction. Car ici les rancunes personnelles, les préjugés révolutionnaires, même les dédains de dilettante empêcheraient d'être clairvoyant et juste. Songez donc qu'à moins d'un mensonge sacrilège, qui ne doit guère se rencontrer, tout prêtre, quelles qu'aient pu être ensuite ses faiblesses, a accompli, le jour où il s'estcouchéde tout son long au pied de Tévêque qui le consacrait, la plus entière immolation de soi que l'on puisse imaginer ; qu'il s'est élevé, à cette heurelà, au plus haut degré de dignité morale , et qu'il a été proprement un héros, ne fût-ce qu'un instant. Et qu'on ne dise pas : « Cela n'est rien, c'est très facile; ils font cela pour être mieux récompensés au ciel. » Car l'espoir d'un petit surcroît de félicité dans la béatitude absolue (chose d'ailleurs contradictoire) ne saurait provoquer un tel effort ; ou bien, si je ne m'étonne plus du sacrifice, ce qui m'étonnera, ce sera la profondeur et l'intensité du sentiment, amour ou foi, qui le rend facile ; et cela reviendra au même. Des hommes qui ont été un jour capa-
bles soit de cet effort, soit de cet élan, en restent pour toujours respectables et sacrés. Et pensez un peu à ce que c'est que la continence absolue, la nécessité de promener partout sa robe noire, le renoncement à toutes les curiosités de l'esprit, l'idée que l'on porte un signe indélébile et qu'on ne s'appartiendra jamais plus. Rien que d'y songer, cela fait froid. Non, non, ceux qui méprisent ou raillent les prêtres ne les comprennent point.
...Nul pli professionnel n'est aussi tranché, aussi profond, aussi ineffaçable que celui du prêtre, non pas même celui que l'habitude, la spécialité ou la gravité des fonctions impriment au magistrat et au soldat. Car chez ceux-ci la profession ne prend pas l'homme dès Tenfance et elle ne le tient pas jusqu'à la mort. Les traits par où ils nous ressemblent sont beaucoup plus nombreux que ceux par lesquels ils se séparent de nous. J'ose dire que c'est le contraire chez le prêtre. Un chrétien qui, dans la pratique, pousse jusqu'à leurs dernières conséquences les obligations de sa foi est déjà une créature rare et singulière et qui se distingue fortement du reste des hommes : rappelez-vous les solitaires de Port-Royal. Que dirons-nous donc d'un prêtre qui; outre la constante préoccupation de son salut, a encore celle de son miraculeux ministère, qui tous les jours fait descendre Dieu sur l'autel et condamne ou absout au nom de Dieu ? Sans compter que sa fonction lui impose une vie à part, le fond de pensées habituelles que cette fonction implique doit non seulement réagir sur ses manières, sa parole et toute sa tenue, mais encore imprimer à tous ses sentiments, à ses
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passions, à ses vices comme à ses vertus, une marque énergiquement caractéristique. Ni un prêtre n'est bon ni il n'est méchant de la même façon que nous ; ou, si l'on veut, il l'est encore d'une autre façon. Le clergé forme assurément, dans notre société moderne, la classe la plus originale et la plus nettement « différenciée ». Et la différence ne pourra que croître à mesure que la société laïque se préoccupera moins d'une autre vie, s'installera mieux dans celle-ci et prendra plus pleinement possession de la terre.
{Les Contemporains, 2® série.)
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LE SYiMBOLISMR ET PAUL VERLAINE
...Eh bien, non I je ne parlerai pas d*eux, parce que je n'y comprends rien et que cela m'ennuie. Ce n'est pas ma faute. Simple Tourangeau, fils d'une race sensée, modérée et railleuse, avec le pli de vingt années d'habitudes classiques et un incurable besoin de clarté dans le discours, je suis trop mal préparé pour entendre leur évangile. J'ai lu leurs vers, et je n'y ai même pas vu ce que voj^ait le dindon de la fable enfantine, lequel, s'il ne distinguait pas très bien, voyait du moins quelque chose. Je n'ai pu prendre mon parti de ces séries de vocables qui, étant enchaînés selon les lois d'une syntaxe, semblent avoir un sens, et qui n'en ont point, et qui vous retiennent malicieusement l'esprit tendu dans le vide, comme un rébus fallacieux ou comme
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une charade dont le mot n'existerait pas... J'aurais mieux fait de passer ce temps à regarder les signes gravés sur l'obélisque de Louqsor ; car du moins l'obélisque est proche d'un fort beau jardin, et il est rose, d'un rose adorable, au soleil couchant...
. . . Est-ce à dire qu'il n'y eût plus rien à découvrir en poésie ?
Je ne dis pas cela. Il y avait quelque chose peutêtre. Quoi ? je ne sais. Quelque chose de moins précis, de moins raisonnable, de moins clair, de plus chantant, de plus rapproché de la musique que la poésie romantique et parnassienne. Notre poésie a toujours trop ressemblé à de la belle prose. Ceux mêmes qui y ont mis le moins de raison en ont encore trop mis. Imaginez quelque chose d'aussi spontané, d'aussi gracieusement incohérent, d'aussi peu oratoire et discursif que certaines rondes enfantines et certaines chansons populaires, des séries d'impressions notées comme en rêve. Mais supposez en même temps que ces impressions soient très fines, très délicates et très poignantes, qu'elles soient celles d'un poète un peu malade, qui a beaucoup exercé ses sens et qui vit à l'ordinaire dans un état d'excitation nerveuse. Bref, une poésie sans pensée, à la fois primitive et subtile, qui n'exprime point des suites d'idées liées entre elles (comme fait la poésie classique), ni le monde ph^'sique dans la rigueur de ses contours (comme fait la poésie parnassienne), mais des états d'esprit où nous ne nous distinguons pas bien des choses, où les sensations sont si étroi-
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Icmcnt unies aux sentiments, où ceux-ci naissent si rapidement et si naturellementde celles-là qu'il nous suffit de noter nos sensations au hasard et comme elles se présentent pour exprimer par là même les émotions qu'elles éveillent successivement dans notre àme...
Comprenez- vous ?... Moi non plus. Il faut être ivre pour comprendre. Si vous l'êtes jamais, vous remarquerez ceci. Le monde sensible (toute la rue si vous êtes à Paris, le ciel et les arbres si vous êtes à la campagne) vous entre, si je puis dire, dans les yeux. Le monde sensible cesse de vous être extérieur. Vous perdez subitement le pouvoir de 1' « objectiver », de le tenir en dehors devons. Vous éprouvez réellement qu'un paj^sage n'est, comme on l'a dit, qu'un état de conscience. Dès lors il vous semble que vous n'avez qu'à dire vos perceptions pour traduire du même coup vos sentiments, que vous n'avez plus besoin de préciser le rapport entre la cause et l'effet, entre le signe et la chose signifiée, puisque les deux se confondent pour vous... Encore une fois, comprenezvous ? Moi je comprends de moins en moins ; je ne sais plus, j'en arrive au balbutiement. Je conçois seulement que la poésie que j'essaye de définir serait celle d'un solitaire, d'un névropathe et presque d'un fou, qui serait néanmoins un grand poète. Et cette poésie se jouerait sur les confins de la raison et de la démence.
Quant à l'homme de cette poésie, je veux que ce soit un être exceptionnel et bizarre. Je veux qu'il soit, moralement et socialement, à part des autres hommes. Je me le figure presque illettré. Peut-être
a-t-il fait de vagues humanités ; mais il ne s'en est pas souvenu. Il connaît peu les Grecs, les Latins et les classiques français : il ne se rattache pas à une tradition. 11 ignore souvent le sens étymologique des mots et les significations précises qu'ils ont eues dans le cours des âges ; les mots sont donc pour lui des signes plus souples, plus malléables qu'ils ne nous paraissent, à nous. 11 a une tête étrange, le profil de Socrate, un front démesuré, un crâne bossue comme un bassin de cuivre mince. Il n'est point civilisé ; il ignore les codes et la morale reçue. On a vu dans le cénacle parnassien sa face de faune cornu, fils intact de la nature mystérieuse. Il s'enivrait, avec les autres, de la musique des mots, maisdeleur musique seulement ; et il est resté un étranger parmi ces Latins sensés et lucides...
Un jour, il disparaît. Qu'est-il devenu? Je vais jusqu'au bout de ma fantaisie. Je veux qu'il ait été publiquement rejeté hors de la société régulière. Je veuxle voirderrièreles barreaux d'une geôle, comme François Villon, non pour s'être fait, par amour de la libre vie, complice'des voleurs et des malandrins, mais plutôt pour une erreur de sensibilité, pour avoir mal gouverné son corps et, si vous voulez, pour avoir vengé, d'un coup de couteau involontaire et donné comme en songe, un amourréprouvé par les lois et coutumes de TOccident moderne. Mais, socialement avili, il reste candide. Il se repent avec simplicité, comme il a péché — et d'un repentir catholique, fait de terreur et de tendresse, sans raisonnement, sans orgueil de pensée : il demeure, dans sa conversion comme dans sa faute, un être purement sensitif. ..
Puis une femme, peut-être, a eu pitié de lui, et il s'est laissé conduire comme un petit enfant. Il reparaît, mais continue de vivre à l'écart. Nul ne Ta jamais vu ni sur le boulevard, ni au théâtre, ni dans un salon. Il est quelque part, à un bout de Paris^ dans l'arrière-boutique d'un marchand de vin, où il boit du vin bleu. Il est aussi loin de nous que s'il n'était qu'un satyre innocent dans les grands bois. Quand il est malade ou à bout de ressources, quelque médecin, qu'il a connu interne autrefois, le fait entrer à Thôpital ; il s'y attarde, il y écrit des vers ; des chansons bizarres et tristes bruissent pour lui dans les plis des froids rideaux de calicot blanc. Il n'est point déclassé : il n'est pas classé du tout. Son cas est rare et singulier. Il trouve moyen de vivre dans une société civilisée comme il vivrait en pleine nature. Les hommes ne sont point pour lui des individus avec qui il entretient des relations de devoiret d'intérêt, mais des formes qui se meuvent et qui passent. Il est le rêveur. Il a gardé une âme aussi neuve que celle d'Adam ouvrantles yeux à la lumière. La réalité a toujours pour lui le décousu et l'inexpliqué d'un songe...
Il a bien pu subir un instant l'influence de quelques poètes contemporains ; mais ils n'ont servi qu'à éveiller en lui et à lui révéler l'extrême et douloureuse sensibilité, qui est son tout. Au fond, il est sans maître. La langue, il la pétrit à sa guise, non point, comme les grandsécrivains, parce qu'illasait, mais, comme les enfants, parce qu'iirignore. Il donne ingénument aux mots des sens inexacts. Et ainsi il passe auprès de quelques jeunes hommes pour un
abstracteur de quintessence, pour l'artiste le plus délicat et le plus savant d'une fin de littérature. Mais il ne passe pour tel que parce qu'il est un barbare, un sauvage, un enfant,.. Seulement cet enfant aune musique dans l'âme, et, à certains jours, il entend des voix que nul avant lui n'avait entendues...
Lisez Kaléidoscope :
Dans une rue, au cœur d'une ville de rêve, Ce sera comme quand on a déjà vécu ; Un instant à la fois très vague et très aigu... O ce soleil parmi la brume qui se lève 1
O ce cri de la mer, cette voix dans les bois, Ce sera comme quand on ignore des causes : Un lent réveil après bien des métempsj^coses ; Les choses seront plus les mêmes qu autrefois.
Dans cette rue, au cœur de la ville magique Où des orgues moudront des gigues dans les soirs, Où des cafés auront des chats sur les dressoirs, Et que traverseront des bandes de musique,
Ce sera si fatal qu'on en croira mourir...
Vraiment, ce sont là des séries de mots comme on en forme en rêve... Vous avez dû remarquer? Quelquefois, en dormant, on compose et l'on récite des vers que l'on comprend, et que l'on trouve admirables. Quand, d'aventure, on se les rappelle encore au réveil, plus rien..., l'idée s'est évanouie. C'est que, dans le sommeil, on attachait à ces mots des significations particulières qu'on ne retrouve plus ; on les unissait par des rapports qu'on ne ressaisit
pas davanlage. Et, si Ton s'y applique trop longtemps, on en peut souffrir jusqu'à l'angoisse la plus douloureuse...
Mais, en y réfléchissant, je crois que si on relit Kaléidoscope, on verra que l'obscurité est dans les choses plus que dans les mots ou dans leur assemblage. Le poète veut rendre ici un phénomène mental très bizarre et très pénible, celui qui consiste à reconnaître ce qu'on n'a jamais vu. Cela vous est-il arrivé quelquefois? On croit se souvenir ; on veut poursuivre et préciser une réminiscence très confuse, mais dont on est sûr pourtant que c'est bien une réminiscence: et elle fuit et se dissout à mesure, et cela devient atroce. C'est à ces momentslà qu'on se sent devenir fou. Comment expliquer cela? Oh I que nous nous connaissons mal! C'est que notre vie intellectuelle est en grande partie inconsciente. Continuellement les objets font sur notre cerveau des impressions dont nous ne nous apercevons pas et qui s'y emmagasinent sans que nous en soyons avertis. A certains moments, sous un choc extérieur, ces impressions ignorées de nous se réveillent à demi : nous en prenons subitement conscience, avec plus ou moins de netteté, mais toujours sans être informés d'où elles nous sont venues, sanspouvoir les éclaircirni les ramener à leur cause. Et c'est de cette ignorance et de cette impuissance que nous nous inquiétons. Ce demi-jour soudainement ouvert sur tout ce que nous portons en nous d'inconnu nous fait peur. Nous souffrons de sentir que ce qui se passe en nous à cette heure ne dépend pas de nous, et que nous ne pouvons point.
comme à l'ordinaire, nous faire illusion là-dessus...
Il y a quelque chose de profondément involontaire et déraisonnable dans la poésie de M. Paul Verlaine. Il n'exprime presque jamais des moments de conscience pleine ni de raison entière. C'est à cause de cela souvent que sa chanson n'est claire (si elle Test) que pour lui-même.
... M. Paul Verlaine a des sens de malade, mais une âme d'enfant ; il a un charme naïf dans la langueur maladive ; c'est un décadent qui est surtout un primitif.
{Les Contemporains, 4^ série.)
Si j'entends bien (mais qui en est sûr?), les jeunes poètes d'aujourd'hui, surtout ceux qu'on appelle les « symbolistes », il me semble que Lamartine doit leur plaire infiniment, et qu'il a souvent fait par instinct ce qu'ils veulent faire avec préméditation.
Ils se plaignent, si je ne me trompe, que, chez la plupart de nos poètes et même chez quelques-uns des plus grands, la poésie ressemble plus à un beau discours qu'à un chant ; ils se plaignent qu'elle soit plus éloquente que suggestive, qu'elle ait des reliefs trop nets et des contours trop arrêtés, et qu'enfin nos vers français aient un peu trop constamment le genre de beauté des vers latins, de ces vers trop sonores, au rythme trop marqué et trop énergique et qu'un Virgile seul a pu amollir quelquefois , rythme qui commande presque la précision dans les mots et dans les images et qui exclut la demi-teinte, la pénombre et l'ondoiement.
Or, il est certain que Victor Hugo, par exemple, — comme Lucain, comme Juvénal, commeClaudien, encore qu'avec beaucoup' plus de génie, — fatigue assez souvent et accable l'esprit par un éclat trop dur, par des saillies trop vigoureusement éclairées, par trop de perfection dans l'agencement du style, trop de justesse dans les jointures des phrases, trop d'exactitude dans les comparaisons, trop d'ordre et de symétrie dans la composition des morceaux, trop de « beautés» d'un caractère un peu étroitement « littéraire » et prévu par les Traités de rhétorique ; et qu'enfin, il y a trop de Boileau dans Victor Hugo, même dans le prodigieux versificateur des Contemplations et de la Légende des siècles. Lamartine est certes beaucoup moins savant, beaucoup moins précis, moins fécond en images achevées et sensiblement inférieur par l'invention verbale : et pourtant, avec leurs rimes non cherchées, la monotonie de leurs coupes, la fluidité, l'allongement indéfini de leurs périodes, leurs négligences et leurs à peu près d'expression, en dépit même des restes de phraséologie surannée qu'ils charrient çà et là dans leurs plis, les vers de Lamartine me semblent plus souvent approcher de ce qui serait « la poésie pure ».
Comment cela? — L'essence de la poésie, — ce en dehors de quoi elle ne se distingue plus de la prose que par certaines cadences de mots, — c'est peut-être le sentiment continu de correspondances secrètes, soit entre les objets de nos divers sens, formes, couleurs, sons et parfums, soit entre les phénomènes de l'univers physique et ceux du monde moral, ou encore entre les aspects de la nature et
les fonctions de l'humanité . Or, ces correspondances , il me paraît bien que Victor Hugo en perçoit sans doute de plus imprévues, et qu'il les exprime plus complètement ; mais je crois que Lamartine en suggère un p\us grand nombre, et avec moins d'effort. Et comme il se contente de les indiquer, le signe, chez lui, ne se détache pas tout à fait de la chose signifiée, mais il en est tout imprégné encore ; ce sont, grâce à je ne sais quelle délicieuse indécision de termes, des passages aisés de l'idée à l'image et, presque dans le même moment, des retours de l'image à ridée : en sorte que (presque toujours) cette poésie exprime simultanément Tâme et les choses, et est donc la plus large, la plus compréhensiveet, au fond, la plus riche qu'on puisse concevoir.
J'ai peur que tout ceci ne vous paraisse pas très clair. Il faudrait trouver quelque exemple, qui valût pour des milliers de cas. — Je vous rappelle d'abord que, dans la « comparaison », le poète exprime les deux objets que son imagination rapproche ; que la «métaphore » est une comparaison dont le second terme est seul exprimé ; que 1' « allégorie » n'est q\i'une métaphore prolongée et que le « symbole » n^est peut-être qu'une allégorie plus libre et plus flottante. Ceci posé, je crois que la meilleure métaphore, et la plus vivante, est celle où l'objet sousentendu reste le plus présent, le mieux mêlé à l'image par laquelle on l'évoque en nous, — à condition que cette image n'en soit point elle-même effacée ou affaiblie.
* . . .Les classiques mettent d'un côté l'objet comparé, de l'autre côtél'objetauquel ils le comparent, — et une
cloison entre les deux. (Victor Hugo fait encore souvent ainsi, et je ne dis point que Lamartine ne le fasse jamais.) Et cela n'est pas, sans doute, le contraire de la poésie ; mais ce n'est pas non plus la poésie même. La poésie même, c'est, bien décidément, la concomitance du sentimentet de sareprésentationconcrète, et la pénétration de celle-ci par celui-là. Et, sauf erreur, c'est bien ce qu'on appelle le symbolisme, et c'est ce que Lamartine offre presque à chaque instant.
(Les Contemporains, 6^ série.)
Société française d'Imprimerie et de Librairie.