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IBSEN

Parfois je me désole et j'ai honte de ne savoir, en tout et pour tout, que ma langue natale, un peu de latin, très peu de grec ; et je me demande avec confusion comment j'ai pu suivre jadis, pendant huit

ans, le cours inférieur d'allemand, et pendant un an, le cours moyen (pour changer) sans apprendre un mot de la langue de Gœthe et de Hegel. Je me dis que, connaissant une seule littérature, je ne connais rien ; que des façons fort intéressantes de comprendre et d'exprimer la vie m'échappent absolument, et que le monde est beaucoup moins varié et moins divertissant pour moi que pour ceux qui entendent les langues étrangères et qui ont visité les autres pays. Je songe qu'il n'est pas permis d'être à ce point un homme du Centre, un vigneron tourangeau, ni de s'endormir dans une telle incuriosité, ni dans une si jalouse adhérence au sol héréditaire...

Par bonheur, il y a des traductions. Elles sont assez abondantes depuis quelques années pour donner, même à un pauvre monoglotte comme je suis, quelque idée des diverses littératures européennes.

Je sais bien que toute une part, et quelquefois la meilleure, du talent des écrivains disparaît nécessairement dans la traduction, si habile ou si exacte qu'elle soit. Je cherche avec inquiétude ce qui peut rester de Racine et de La Fontaine, traduits en allemand ou en anglais. Il est probable que le déchet n'est pas moindre pour quelques-uns des auteurs étrangers qu'on translate dans notre langue. Mais ce que ces auteurs perdent d'un côté à être traduits, il me semble qu'ils le regagnent d'un autre, et je vais essayer de vous dire pourquoi.

Souvent, chez les écrivains de mon pays, même chez les meilleurs, je discerne et je sens quelque phraséologie, une rhétorique inventée ou apprise, des artifices systématiques de langage ; et il arrive

que tout cela m'ennuie un peu à la longue. Or il doit y avoir, à coup sûr, quelque chose de semblable chez les étrangers. Mais précisément cela n'est pas transposable dans une autre langue, cela ne nous est pas révélé parla traduction. Ou plutôt, leur rhétorique à eux, s'ils en ont une, nous paraît originale et savoureuse. Là où ils sont peut-être médiocres ou mauvais, ils ne me semblent que bizarres, et c'est peut-être à ces endroits-là que je me crois le plus tenu de les goûter, pour ne pas avoir l'air d'un homme totalement dépourvu du sens de l'exotisme.

D'autre part, quand ils sont excellents et quand ils m'émeuvent, ils m'émeuvent vraiment tout entier. Car alors je suis bien sûr que c'est uniquement par la force de leur pensée, la justesse de leurs peintures ou la sincérité de leur émotion qu'ils agissent sur moi. Il est évident que, dans ces moments-là, le fond chez eux ne se distingue plus de la forme ; je sens, même dans la traduction, que tous les mots sont nécessaires, qu'on ne pouvait en employer d'autres. L'accent local a tout à coup disparu ; et de rencontrer chez ces « barbares » des choses qui sont belles exactement de la même manière que les belles choses de chez nous, j'éprouve un plaisir que double la surprise et qu'attendrit la reconnaissance...

Et ainsi, soit dans les instants où leur rhétorique etleur banalité possible m'échappent, soit dans ceux où ils se passent de toute rhétorique, j'ai constamment l'impression de quelque chose de franc, de naïf, d'honnête, de spontané, de profondément intéressant même dans les gaucheries, les lenteurs ou les obscurités. Sous cette forme neutre, cette espèce de cote

mal taillée qu'est une traduction, sous ces mots français recouvrant un génie qui ne l'est pas, de vieilles vérités ou des observations communes me font l'effet de nouveautés singulières. J'y veux trouver et j'y trouve une saveur, une couleur, un parfum. Je m'imagine que ces étrangers unissent aux rafQnements de sensibilité et de pensée des écrivains tard venus une candeur et une sincérité de primitifs. Et je m'excite sur eux, et je ne suis pas très loin de dire moi aussi (comme font couramment, aujourd'hui, les personnes d'opinions distinguées) ; « Quest-ceque nos romanciers auprès de Tolstoï et d'Elliot ? Qu'est-ce que nos poètes auprès de Shelley ou de Rossetti ? Et enfin, bien que nos auteurs dramatiques soient assurément de meilleurs ouvriers, ah 1 qu'ils sont loin de 1 humanité profonde et de la tranquille audace d'un Ibsen, d'un Ostrowsky ou d'un Pisemsky ! »

Puis, je ferme les livres ; je me calme, je laisse s'ordonner en moi les souvenirs et s'instituer les comparaisons. Ces ouvrages qui m'ont frappé çà et làpar leur incontestable beauté, et plus encore peutêtre par l'étrangeté de Faccent, je m'aperçois que le fond n'en est probablement pas si nouveau qu'il m'avait semblé d'abord, car on le retrouve dans des livres à nous, dans des livres que nous avons déjà presque oubliés, ingrats que nous sommes ! Et alors je ne cesse point d'estimer ni même d'admirer ces étrangers, et je les remercie du petit frisson de plaisir et d'enthousiasme qu'ils m'ont donné ; mais ils ne m'en font plus tant accroire. Je vois qu'au bout du compte ce que j'ai le plus sincèrement aimé

en eux, c'est ce par quoi ils nous ressemblent. . . J'ai assez vo^^agé, je referme ma porte sur moi, je redeviens Latin et Gaulois, et je reprends mes défiances et mes tendresses étroites de paysan autochtone, plaint par Bourget.

... Le volume [qui contient les Revenants] est orné d'un portrait d'Ibsen. Des traits rudes, des yeux perçants, une bouche serrée, une épaisse tignasse en désordre, un large collier debarbe blanche, l'air d'un vieux matelot Scandinave. Il a longtemps vécu à Rome, puis à Munich, dans une solitude complète. Gela, c'est le puritain. Mais, d'autre part, cet ours polaire a dirigé un théâtre, et c'estévidemment là un état dépourvu d'austérité. M. Prozor nous apprend, en outre, que ce révolutionnaire a un fils dans la diplomatie, qu'il aime lui-même à orner sa sévère redingote d'une brochette de décorations quand il va dans le monde, qu'il n'est point insensible aux flatteries féminines et qu'il a, à Stockholm et à Ghristiania, son petit bataillon de ferventes. Gela, c'est le partisan de la « joie de vivre » ; ohé ! ohé !

Les Revenants, c'est tout justement une protestation énergique, presque furieuse, de la joie de vivre contre la tristesse religieuse, de la nature contre la loi, de r c( individualisme» contre l'oppression des préjugés sociaux. Je ne vous dirai point que la pensée y est toujours aussi claire que le sentiment. Mais en dépit de ses incroyables lenteurs et, quelquefois, de ses demi-ténèbres, le drame vous prend, vous tient et ne vous lâche plus. Il est véridique et profond. Une révolution d'âme, du plus grand intérêt et du plus général, y est exposée avec force, avec

hardiesse, et avec une sorte d'émotion et d'emportement farouche. C'est la crise morale de la vertueuse, méditative et fière M"^^ Hélène Alving.

... L'œuvre est calme d'aspect, lente et comme étoupée de neige. C'est au bordd'un des grands fiords de la Norvège septentrionale, dans un décor singulièrement paisible, un grand salon nu et, au fond, un jardin d'hiver vitré qui laisse apercevoir le fiord mélancolique à travers un voile de pluie. Les scènes se déroulent dans la lumière blême, en dialogues interminables comme cette pluie qui bat les vitres. Là-dessous, un des drames les plus violents qu'on puisse concevoir ; drame intérieur, drame de conscience, silencieusement terrible, avec quelques éclats soudains...

M.Edouard Rod, dans sa préface, nous fait un joli tableau des mœurs et de la société de ces lointains pays du Nord. « ... Nous entrevoyons là-bas une vie extrêmement régulière et paisible, une vie de petits pays heureux qui n'ont pas d'histoire, de petites villes où tout le monde se connaît et dont seuls quelques comméragestroublent le calme d'eaux dormantes, de familles patriarcales que gouvernent des mœurs d'un autre âge, faites de douceur et de respect. » Un ciel qui conseille le recueillement, le repliement sur soi ; un cercle d'habitudes tournant autour d'un poêle de faïence ; une belle lenteur à se mouvoir et à sentir ; la sécurité dans la tradition acceptée ; un grand sérieux et un grand calme... Il y a là peu de place pour le plaisir extérieur et le divertissement. Oui, mais que de temps pour la réflexion I Et sans doute la réflexion, ce n'est, pour la

plupart de ces paisibles créatures, que l'assoupissement devant les chopes de bière, dans la fumée des pipes, ou Téternel recommencement de la bible marmottée ; bref, un exercice de ruminants (carie « libre examen», fondement du protestantisme, me paraît être, quand il s'agit du troupeau des fidèles, une simple plaisanterie ; et c'est se moquer du monde que d'opposer aujourd'hui la liberté d'esprit protestante à la docilité catholique). Mais cependant la réflexion est aussi, pour quelques âmes qui sortent du commun, le développement de la vie individuelle. Or, la vie individuelle, c'est presque toujours la révolte contre les règles de la vie collective. Il est donc à croire que, sous cette apparente tranquillité, sous cette discipline matérielle des sociétés septentrionales se dissimulent, dans plus d'une âme, d'étranges audaces de pensée. Elles restent toutes théoriques etintérieuresets'accommodentde tous les jougs traditionnels. Mais, tout de même, le jour où elles éclateraient au dehors I...

... M'""' Alving est une révoltée tout à fait sérieuse. Pendant vingt ans, elle a conformé sa vie à l'idéal chrétien du devoir, et cela dans des circonstances exceptionnellement douloureuses. Non seulement elle a immolé à la règle sa jeunesse et son cœur ; mais à l'effort du renoncement absolu elle a dû joindre l'effort plus grand d'un long mensonge héroïque destiné à dissimuler aux hommes ce renoncement Une femme de race latine eût encore trouvé moyen d'apporter dans ce labeur quelque bonne grâce et peut-être, en plein sacrifice, des airs d'insouciance et de gentillesse. M'"^ Alving, elle, n'a pu accomplir

son rade devoir que par une tension continue de tout son être. Elle l'a accompli trop gravement, elle y a trop songé. Et c'est à force d'y songer qu'elle en a douté. Elle a trop réfléchi sur la vie. Or, les croyants de l'espèce deM'"® Alving sont incapables de s'arrêter à une solution intermédiaire. Si la fausseté de leur conception de la vie leur est subitement révélée, ils en concluent que c'est la conception contraire qui est le vrai. Ils ne vont que de l'affirmation à la négation. Ce qu'entrevoit le croj^ant d'une religion positive dans les heures où il suppose qu'il pourrait s'en détacher, c'est l'absence de toute règle et de toute foi. C'est pour cela que, neuf fois sur dix, les prêtres défroqués tombent dans le plus complet nihilisme moral.

« Et si pourtant ce monde n'avait aucun sens ? Quelle absurdité d'avoir sacrifié à un néant les vingt plus belles années de sa vie, les années irréparables! » Une fois en chemin, M"^^ Alving ne s'arrêtera plus. Ou l'immolation de tout l'être à la règle chrétienne, ou la pleine et libre joie de vivre I Ou l'idéal chrétien, oul'idéal païen ! Cette âme profonde ne conçoit point de milieu. Une femme de chez nous embrasserait le nouvel idéal sans le dire, peut-être même sans le savoir et tout en gardant quelque chose de l'ancien. Nous vivons, nous, de ces mélanges et de ces contradictions. Mais elle, la huguenote, elle ne saurait changer que tout entière, sciemment et violemment.

Pourtant, dans la première partie du drame, ^me Alving hésite encore. Il semble qu'elle n'ait pas entièrement perdu la foi, et que ses malheurs et la

connaissance de la vie y aient seulement ajouté une philosophie détachée, indulgente et ironique. Mais voici le coup suprême qui a raison de toute sa croyance passée et qui, pour ainsi dire, lui déracine l'àme. C'est une de ces absurdités odieuses et cruelles qui, lorsque nous les rencontrons dans la vie, font que nous prenons notre tête dans nos mains et que nous disons : « Ah 1 non, là vraiment, il n'y a rien ! rien ! » Son fils, celui pour qui elle a tant souffert (c'est pour qu'il ne soupçonnât pas l'indignité de son père qu'elle s'est séparée de cet enfant et qu'elle a, pendant vingt ans, joué son atroce comédie), son fils se trouve frappé de la façon la plus injuste, la plus inintelligible, la plus lâche. Parce que le père a été une pauvre brute qui s'ennuyait, buvait et courait les filles, il faut que le fils soit malade et fou, qu'il ait la moelle pourrie, qu'il soit condamné à devenir idiot ou à mourir à vingt ans; ce qui ne serait pas arrivé si la mère, autrefois, avait conçu le devoir moins strictement, et si, après sa fugue (vous vous rappelez ?) elle ne s'était pas crue obligée de rentrer chez elle. C'est alors que M"^^ Alving éclate. Elle a été par trop dupe et la vie est par trop bête. Fini, la foi 1 fini, la règle ! fini, le respect, la superstition de ce qui est « convenable » ! Et comme ce fils, qui va mourir, ne songe qu'à une chose, la joie de vivre, cette joie dont elle s'est sevrée, la voilà prise à son tour d'une fureur de révolte contre la souffrance inutile. C'est comme un nouvel évangile dont elle est subitement illuminée, troptard. Mais, s'il ne peut plus rien lui en revenir à elle-même, du moins elle fera tout pour que son enfant malade ne soit pas frustré

des biens, — grossiers? peu importe, — qu'offre ce misérable univers. Qu'il boive donc, si cela lui fait plaisir, et qu'il s'en donne avec les servantes 1 Elle lui permet tout, elle lui procurerait tout s'il le fallait; c'est une réparation qu'elle lui doit. Et tous deux alors, lui dans un sombre délire, elle avec une sorte de désespoir solennel, se tournent vers cet autre idéal si simple, vers l'idéal païen, vers la joie, vers le soleil. « Le soleil », c'est le dernier mot du drame. Au fond il y a, dans le mouvement de l'altière huguenote, un je ne sais quoi (aussi transformé et voilé qu'il vous plaira) du sentiment qui rue les matelots du Nord dans quelque gai mauvais lieu du Midi. Le plus curieux, c'est que, dans son retour antichrétien à la bonne, insouciante et immorale nature, on la voit qui garde son front blanc, sa bouche triste, son visage sérieux de puritaine. Là encore elle met sa conscience ; elle enfreint la règle du même air et avec autant de réflexion qu'elle s'y pliait jadis, tant ces gens de là-bas éprouvent le besoin de s'expliquer la vie, de lui découvrir un sens et de lui assigner un but !

Dans ce drame, qui nous montre l'austérité boréale béant de désir vers la volupté insouciante des pays du soleil, il semble bien qu'Ibsen soit de cœur avecM'"^ Alving et Oswald. Pourtant il tâche d'être équitable, et, en face de M™® Alving, qui est la révolte, il a placé un être excellent qui représente la règle, le pasteur Manders.

... Ce grand enfant est, dans sa simplicité, un grand sage. Il ne se défie de rien, il ne sait pas grand'chose de la vie ni des hommes, et pourtant c'est

peut-être encore son igorance sereine qui a raison contre l'amertume trop renseignée de son orgueilleuse amie. « Avez-vous oublié à quel point j'ai été malheureuse ? » demande M"^^ Alving. Il répond : « Chercher le bonheur dans cette vie, c'est là le véritable esprit de rébellion. Quel droit avons-nous au bonheur? Non, nous devons faire notre devoir, Madame... » La joie de vivre... ce serait à merveille s'il dépendait toujours de nous d'avoir la vie joyeuse. Mais je suppose que l'évangile de Thélème eût été révélé vingt ans plus tôt à M'"^ Alving et que, s'étant réfugiée chez le pasteur Manders, alors jeune et beau, elle eût séduit le ministre de Dieu et fût restée avec lui : il est fort probable que son existence n'en eût pas été beaucoup plus heureuse : car on peut nier la loi, on ne l'empêche pas de se venger. La religion de la joie de vivre n'est praticable que lorsque la vie est facile en effet. Mais peu de vies sont ainsi. On ne se réjouit pas quand on veut ; et telles circonstances se présentent où, la joie et l'oubli étant dans tous les cas impossibles, on reconnaît, même en dehors de toute foi positive, que le sacrifice et la résignation valent encore mieux que la révolte, sinon pour le bonheur, du moins pour rallégement du malheur inévitable. Et cela, M'"^ Alving elle-même le reconnaîtra de nouveau dès demain : elle ne sera plus croyante, mais elle cessera de s'insurger et elle se reposera (peut-être) dans un détachement plus fier que la rébellion. Ainsi nous allons, selon les événements, de la négation à la foi ou au désir d'une foi, et inversement. Seulement, il est bien rare que notre négation soit joyeuse. Le naturalisme antique

était une délicieuse chose, parce qu'il n'était pas une négation. Il est doux de le pratiquer sans y songer. Mais on iiy revient pas, tout simplement parce que, quand on veut y revenir, c'est donc qu'on Ta dépassé, et, si on l'a dépassé, c'est donc qu'on ne pouvait pas s'y tenir. .. Enfin, chrétiens ou païens, soumis ou révoltés, et tour à tour Tun et l'autre dans le cours de notre vie si brève, nous faisons, hélas ! comme nous pouvons. Nous connaissons tous plus ou moins ces crises morales. Celle qui fait le sujet des Revenants nous est décrite avec une puissance et une minutie singulières, et l'âme qui souffre ici porte les caractères d'une race sensiblement différente de la nôtre : de là le double intérêt du drame d'Ibsen.

... Les deux drames les plus connus d'Ibsen, Maison de poupée eiRevenants, attaquent, sinon l'institution du mariage, du moins la manière dont le mariage est généralement entendu. L'enseignement que porte avec elle l'aventure de M™^ Alving et de Nora, c'est que le mariage devrait toujours être l'union librement contractée de deux esprits et de deux cœurs ; qu'une telle union ne saurait se former qu'entre deux créatures dont l'éducation morale est achevée, qui ont chacune pleine conscience et possession d'ellesmêmes et qui ont pu s'étudier mutuellement ; et qu'enfin il ne se faut point marier au petit bonheur. Or, ce sont là bien des affaires. S'il fallait observer toutes ces conditions ; si on était obligé, comme semble le croire Nora, d'avoir résolu tous les problèmes sociaux et religieux et de savoir tout le secret

(le l'univers avant de se marier, on ne se marierait plus guère. Il est très vrai qu'il y a toujours beaucoup de hasard dans les unions ; mais il n'en saurait être autrement. Ce n'est qu'à l'user que Ton découvre si l'on se convient, et alors on s'arrange, — ou on ne s'arrange pas.

Si ce n'est point contre l'institution même du mariage que proteste le poète norvégien, c'est donc contre les conditions qui, dans la pratique, sont imposées au mariage par la nécessité ; bref, il s'insurge contre l'inévitable, et Tirréformable. Mais, au fait, c'est toujours ainsi. Toute révolte contre une erreur sociale, quand cette erreur a des siècles de durée et qu'elle est l'erreur de toute une race, est dirigée en réalité contre la nature des choses, sur laquelle nous ne pouvons rien ; et alors la révolte, si elle réussit, ne va qu'à changer la forme de l'erreur. J'avoue, du reste, que cette rébellion inutile, cette non-acceptation du monde comme il est, n'en est pas moins un très vif plaisir intellectuel.

En outre, Ibsen défend dans son théâtre, avec beaucoup de suite et de vigueur, ce que ses commentateurs appellent, un peu vaguement, l'individualisme, c'est-à-dire, si je comprends bien, les droits de la conscience individuelle en face des lois écrites, qui ne prévoient pas les cas particuliers, et des conventions sociales, souvent hypocrites et qui n'attachent de prix qu'aux apparences. Et là encore, il va sans dire que nous admettons bien volontiers le principe ; mais que l'application est donc malaisée ! Je ne voudrais, moi, accorder de droits exceptionnels qu'à ceux qui sont vraiment des êtres d'exception.

Or, combien y en a-t-il? Elles ne foisonnent pas, les âmes capables de se faire à elles-mêmes leur loi et d'avoir une vie morale «individuelle».

...Est ce que je fais ici son procès à Ibsen ? Non; car, avec tout cela, nous aimons Nora, — comme nous avons aimé M'"^ Alving. Ce qu'elles font, Tune et l'autre, c'est une sorte de coup d'État du cœur sur la loi officielle. Il y a de Ihéroïsme dans leur cas. Je veux seulement dire que, si on peut être héroïque contre la règle, on peut l'être aussi en obéissant à la règle (voir le premier Brutus). Ce qui est beau, ce n'est pas, ici, la révolte, là, la soumission : c'est le sentiment qui les inspire. Ce qui nous émeut chez ^me Alving et chez Nora, c'est leur sincérité, leur désintéressement, leur courage, — et leur angoisse. Et de même, ce qui nous intéresse chez Ibsen, ce n'est point qu'il pense juste (cela, vraiment, nous n'en savons rien), c'est qu'il pense hautement, qu'il sent profondément, — qa il est mécontent du monde^ — et inquiet avec génie.

Sans cela, — qui est tout, — l'œuvre d'Ibsen nous laisserait assez indifférents. Carie fond même de ses revendications, nous le connaissions déjà. On nous a déjà dit que le mariage est une institution oppressive s'il n'est pas l'union de deux volontés libres et si la femme n'y est pas traitée comme un être moral. Déjà, on nous a parlé des conflits de la morale religieuse ou civile avec l'autre, la grande, celle qui n'est pas inscrite sur des Tables ; et déjà, chez nous, on a opposé les droits de l'individu à ceux de la société... Nous avons entendu ces choses entre 1830 et 1850, car toutes les théories révolutionnaires ont

abondé à cette époque dans notre littérature. Seulement, il s'y mêlait beaucoup de rhétorique et de romantisme ; c'étaient des théories sonores et à panaches. Chez Ibsen, la sincérité et la simplicité sont parfaites ; et l'angoisse morale a un accent d'une intensité incroyable. — La femme incomprise de nos romans de 1840, pour protester contre la tyrannie sociale et conjugale, prenait un amant, et son mari était inévitablement un personnage dépourvu de toute délicatesse. La femme Scandinave est rigoureusement vertueuse ; son mari l'aime et est le plus honnête du monde ; ses griefs contre lui sont de ceux que peut seule concevoir une âme très profonde et très sérieuse ; enfin, tandis que Valentine et Indiana usent de leur droit dans le même temps qu'elles l'affirment (si ce n'est même un peu avant), Nora ne bougera point qu'elle n'ait résolu tous les problèmes religieux et sociaux, et elle va s'enfermer dans la solitude pour y faire une retraite philosophique de quelques années.

{Impressions de Théâtre^ 5® série.)

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