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I. Libres-penseurs

P. Palouillet, les rédacteurs de V Univers» avec de moindres mérites, ont soutenu le même combat contre de moindres adversaires. — Ils ont été moins meurtris par la polémique voltairienne, fort ramollie en ce temps et totalement incapable d'immortaliser ses victimes; ils n'ont pas été moins proscrits par la police, toujours alTîdée aux voltairiens. Supprimés, bâillonnés, n'est-il pas juste et naturel qu'ils soient aboyés encore par la meute qu'ils ont fait reculer tant de fois ?

Et je ne trouve pas du tout au-dessous de vous, compère, que vous fassiez ce service-là.

Comme successeur principal du P. Nonotte, qui certainement n'a gardé aucun ressentiment contre M. de Voltaire, considérant que plus d'une fois vous fûtes endommagé, je vous en remets cet essai de vengeance. Allez en paix, mon garçon ; il n'est pas dans vos moyens de faire beaucoup de mal. Mais pourtant prenez garde de gouverner mieux votre voix.

Votre article est intitulé : La maison Patoiiillet, Nonotte et Compagnie, comme si l'Univers avait nu lieu où se fissent les trafics. Il ne faut pas donner à entendre de ces choses-là, et vous souffrirez que je vous crie : Casse-cou!

Nonotte et Patouillet, compère, ont défendu la vérité à leurs dépens, et les rédacteurs de l'Univers de même. Personne jamais n'a ouï dire qu'ils eussent rédigé des prospectus, ni manipulé aucune commandite, ni tendu aucuns gluaux au peuple des bailleurs des fonds. Je ne prétends pas que ce soit un crime de faire cela, je dis qu'ils n'ont pas fait cela.

Et s'ils l'avaient fait, ce ne serait point à vous, compère, de les lapider. Ne vous souvient-il plus d'une maison Jourdan et O^ qui brochait de la littérature appliquée à la production des dividendes, et d'un Journal des Actionnaires qui finit par filer un assez vilain coton ?

Soyez onctueux, mon ami, rien qu'onctueux ; vous glisserez mieux dans les mains qui vous pourraient prendre... Vale.

M. Henri Rochefort est un des premiers sujets du boulevard. Il a son jour ici et son jour là, et d'autres jours ailleurs, et il sera bientôt à la tête d'une centaine de chapitres où le bon sel ne manque pas. C'est un narquois. Le bruit court qu'au fond il tient pour la vertu démocratique. On l'a vu, parfois, pincer assez vertement des scandales qui d'ailleurs le méritaient bien. Je ne crois pas qu'il leur fasse grand mal, mais qu'est-ce qui leur fait mal ? Et c'est toujours très bien de cingler ou de seringuer un peu de bonne encre sur certains visages offensants qui ne devraient pas avoir le droit d'affronter tant le plein air. M. Rochefort a fait cela ; il l'a fait même une fois au péril de sa vie. S'il en était mort et que j'eusse du goût pour les enterrements civils, j'aurais suivi son convoi.

Cependant, la vertu démocratique, c'est bien fort pour un narquois ! Comment le narquois peut-il rester sérieux devant le démocrate, et comment le démocrate fait-il pour supporter le narquois ? Je trouve des inconséquences dans cet homme d'esprit. Le narquois peutil croire à la vertu humaine ? Le démocrate peut-il n'y croire pas ?

Je suis persuadé que M. Rochefort se fait un point d'honneur d'admirer Lélia : alors d'où vient sa dureté pour Zora ? Zora est une rousse entourée de ducs et de princes que M. Rochefort ne peut souffrir. Serait-ce simplement parce que Zora est une rousse? Cette passion me semblerait injuste de la part d'un ami de l'égalité. Elle a bien le droit d'être rousse et de s'entourer de ducs et de princes. Je trouve plus de vrais sentiments démocratiques dans le gros bourgeois Caton, qui fait l'apologie des femmes du demi-monde, et dans le vibrant Pachionnard d'Auvergne, qui proclame Thérésa prophétesse « parce qu'elle initie le peuple aux jouissances de l'art ! «

J'observe, en outre, que M. Rochefort, à titre de narquois, est fort muscadin, fort misanthrope et fort impie. Il se laisse appeler « M. le comte » lorsqu'il va sur le pré ; il est très dédaigneux, se moque extrêmement de la pauvre espèce humaine, et regarde Dieu comme une invention mesquine et même assez ridicule. C'est très bien pour un narquois ; on ne saurait être narquois à meilleur marché. D'ailleurs nul moyen de se faire un nom dans les lettres et de divertir convenablement les lecteurs distingués des feuilles de joie, — si l'on se prive de tous ces ingrédients. Mais le sérieux démocratique. Monsieur le comte qui êtes si plaisant ! Nous autres du petit peuple, nous avons besoin de Dieu, ou tout au moins de gens qui croient en Dieu.

Vous balafrez de votre plume le visage de M"^ Zora, et vous piquez de votre épée les grands seigneurs qui lui offrent des chevaux de i5.ooo francs; vous êtes admirable. Cependant, comte, le peuple ne vit pas de vos coups d'épée, et quand même Zora y perdrait quelques paires de chevaux, quel d'entre nous y gagnera un lit d'hôpital, une sœur de charité, une force contre

le vin bleu ? Tâchez donc d'arranger autrement la chose entre vous et Zora. Brodez comme vous voudrez ses équipées, mais menez autrement vos épopées.

Sachez, comte Henri, que c'est petit métier de vollairianiser dans les lieux où l'on boit du petit vin : sachez que l'absence de religion fait seule donner de si beaux chevaux à Zora ; et qu'après tout, mieux vaut encore mettre une bête de i5.ooo francs dans l'écurie de cette rousse que de saouler d'impiété quelques centaines de butors, pour un gage de quinze pistoles.

Je me persuade que si vous étiez convaincu de l'existence de Dieu, vous ne lui diriez pas d'injures. Quelle raison auriez-vous d'insulter non seulement la toutepuissance, mais la toute justice et la toute bonté ? Donc vous ne croyez pas injurier un être qui vous puisse punir ni qui vous puisse pardonner; vous pensez n'injurier qu'une idée, et une idée dont nulle force humaine aujourd'hui ne prend la défense. Je ne vois pas qu'il y ait grande bravoure à cela.

Mais, d'un autre côté, vous n'ignorez cependant pas que celte idée est la plus haute conception de grandeur, de justice, de beauté, de miséricorde et d'amour qu'ait pu recevoir l'âme humaine (mettons l'esprit humain, si vous croyez n'avoir pas d'âme) ; vous n'ignorez pas que cette idée entretient dans le monde tout ce que l'on y vit jamais et tout ce qui peut y demeurer encore de charité, de dignité, d'honneur, de consolation. Parce que cette idée est sur la terre, il y a sur la terre des hommes qui ne plieront pas devant l'épée, ni devant les chaînes, ni devant le couperet, ni devant l'or, ni devant la faim, ni devant la gloire, ni devant le désabonnement, ni devant Zora ; à cause de celte idée, il y aura des femmes immaculées qui ramasseront Zora

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vieillie, qui nettoyeront son visage, qui nettoyeront même son âme, qui toucheront son front de leurs lèvres pures et qui lui diront : Ma sœur ! Vous insultez donc à cette idée, et vous recevez quinze pistoles.

Vous me direz que vous êtes narquois. Je vous rappelle que vous êtes démocrate. Un narquois tel que vous serait un bon décor de la monarchie. La monarchie, suivant Montesquieu, dont vous devez faire cas plus que moi, a pour principal ressort l'honneur ; mais le ressort de Ja république, c'est la vertu. Montesquieu le dit encore, et qui plus est, la loi des États-Unis le proclame formellement. A titre de narquois, le comte de Rochefort peut ne pas se croire tenu de professer la morale; mais à titre de républicain, le citoyen Rochefort est forcé de regarder la presse comme un u sacerdoce ».

Et s'il ne vous répugne pas trop d'être prêtre, Seigneur Narquois, regardez-vous au moins comme maître d'école. Or, « les instituteurs doivent s'efforcer d'inculquer dans le cœur de la jeunesse la piété, la justice, le respect de la vérité, l'amour de la patrie, le goût du travail, la chasteté, la modération, la tempérance et toutes les autres vertus qui sont l'ornement de la société et la base de la république. Ils doivent montrer comment ces vertus tendent à perfectionner les institutions républicaines, à garantir tous les inestimables bienfaits de la liberté, et à assurer leur propre bonheur, et comment les vices opposés mènent inévitablement aux plus désastreuses conséquences. »

Ainsi parle la loi de Massachussets, et ces principes étaient également ceux de nos pères de 98, Robespierre, Saint-Just, Léquinio et autres, qui travaillèrent à remplacer les prêtres par des professeurs de morale.

Quel moyen de faire tout cela, en se moquant de Dieu, encore plus que de M'^** Zora ?

Le citoyen Rochefort peut objecter bien des petites choses philosophiques et historiques qui hn seront payées cent cinquante francs ; mais ce sera narquois, et il aura le dépit de voir ses arguments effacés sous le crottin des chevaux de M"« Zora.

M. Henri Rochefort le Narquois me paraît plein de soucis touchant le progrès de la civilisation. Écoutez cette élégie narquoise :

{( Jamais les discours publics n'ont vanté plus bruyamment la civilisation, et jamais, en réalité, la sauvagerie n'a relevé la tête avec plus d'intrépidité, etc. »

Après quelques autres figures du même goût sur cette corde aimable, le Narquois passe à rendre compte de la vente du peintre ïroyon. « Je suis allé, comme tout le monde, rôder autour de quelques moutons et de plusieurs bœufs ruminants pour lesquels on vendrait son âme k Satan. J'avais même prié Satan de passer chez moi pour causer de cette affaire-là, mais il n'est pas venu. 11 faut croire que les nombreux pactes qu'il a conclus au moyen âge ne lui ont pas rapporté de gros bénéfices, car depuis longtemps déjà je n'ai pas ouï dire qu'il ait marchandé l'âme de personne. J'ai donc gardé la mienne, mais je n'ai pu avoir la moindre esquisse de la vente Troyon. »

Ainsi gazouille M. Henri de Rochefort, plusieurs fois par semaine, toujours narquoisement et démocratiquement, avec de charmants mépris de Dieu et des hommes, pour avancer les affaires de la liberté. 11 ne croit ni à Dieu ni à diable, comme vous voyez, mais il croit à la liberté, et il a un fonds naturel de vénération qui le fait aussi croire à son propre esprit, plus même peut-être qu'à la liberté. Je serais étonné, s'il me donnait sa foi de gentilhomme que son esprit ne lui semble

pas plus joli encore que les bêtes de Troyon. D'être démocrate, cela empêche -t-il de se reconnaître les avantages de la naissance et du génie ? Et parce qu'on est narquois, faut-il qu'on se refuse justice ? Respectueux et pieux envers lui-même, il s'est témoigné l'estime qu'il se porte en recueillant ses narquoiseries démocratiques sous un titre qui n'en déguise pas la valeur : Les Français de la décadence. Ah 1 Français, si du moins vous lisiez ce livre I Mais ils ne lisent pas, et la décadence suit son cours.

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