SUR LES ECLIPSES
— Je suis fort étonné, dit la marquise, qu'il y ail si peu de mystère aux éclipses, et que tout de monde n'en devine pas la cause. — Ah! vraiment, répondisje, il y a bien des peuples qui, de la manière dont ils s'y prennent, ne la devineront encore de longtemps. Dans toutes les Indes orientales, on croit que, quand le soleil et la lune s'éclipsent, c'est qu'un certain dragon, qui a les griffes fort noires, les étend sur ces astres, dont il veut se saisir; et vous voyez, pendant ce temps-là. les rivières couvertes de têtes d'Indiens, qui se sont mis dans l'eau jusqu'au col, parce que c'est une situation très dévote, selon eux, et très propre à obtenir du soleil et de la lune qu'ils se défendent bien contre le dragon. En Amérique, on était persuadé que le soleil et la lune étaient fâchés quand ils s'éclipsaient; et Dieu sait ce qu'on ne faisait pas pour se raccommoder avec eux. Mais les Grecs, qui étaient si raffinés, n'ont-ils pas cru longtemps que la lune était ensorcelée, et que des magiciennes la faisaient descendre du ciel, pour jeter sur
les herbes une certaine écume malfaisante? Et nous, n'eûmes-nous pas belle peur, il n'y a que trente-deux ans (en 1634), à une certaine éclipse de soleil, qui, à la vérité, fut totale? Une infinité de gens ne se tinrent-ils pas enfermés dans des caves? Et les philosophes, qui écrivirent pour nous rassurer, n'écrivirent-ils pas en vain, ou à peu près? Ceux qui s'étaient réfugiés dans les caves, en sortirent-ils?
— En vérité, reprit-elle, tout cela est trop honteux pour les hommes; il devrait y avoir un arrêt du genre humain, qui défendit qu'on parlât jamais d'éclipsé, de peur que Ton ne conserve la mémoire des sottises qui ont été faites ou dites sur ce chapitrelà. — Il faudrait donc, répliquai-je, que le môme arrêt abolît la mémoire de toutes choses, el défendît qu'on parlât jamais de rien; car je ne sache rien au monde qui ne soit le monument de quelque sottise des hommes.
— Dites-moi, je vuus prie, une chose, dit la marquise; ont-ils autant de peur des éclipses dans la lune, que nous en avons ici? Il me paraîtrait tout à fait burlesque que les Indiens de ce })ays-là ^e missent à l'eau comme les noires; que les Américains crussent notre terre fûchée contre eux; que les Grecs s'imaginassent que nous fussions ensorcelés, et que nous allassions gâter leur herbes, et qu'enfin nous leur rendissions la consternation qu'ils causent icibas. — Je n'en doute nullement, répondis-je. Je voudrais bien savoir pourquoi messieurs de la lune auraient l'esprit ]3lus fort que nous. De quel droit nous feront-ils peur sans que nous leur en fassions? Je croirais même, ajoutai-je en riant, que comme un nombre prodigieux d'hommes ont été assez fous, et le sont encore assez pour adorer la lune, il y a des gens dans la lune qui adorent aussi la terre, et que nous sommes à genoux les uns devant les autres. —
KNTRETIl^INS SUIl LA PLUHALITK DES MONDES 47
Après cela, dit-elle, nous pouvons bien prétendre à envoyer des influences à la lune, et à donner des crises à ses malades; mais comme il ne faut qu'un l)eu d'esprit et d'habileté dans les gens de ce pays-là, ■ pour détruire tous ces honneurs dont nous nous flattons, j'avoue que je crains toujours que nous n'ayons quelque désavantage.
— Ne craignez rien, répondis-je, il n'y a pasdapparence que nous soyons la seule sotte espèce de l'univers. L'ignorance est quelque chose de l3ien propre à être généralement répandue.