CHAPITRE PREMIER
Première raison pourquoi les anciens chrétiens ont cru que les oracles étaient rendus par les démons. Les histoires surprenantes qui couraient sur le fait des oracles et des Génies.
L'antiquité est pleine de je ne sais combien d'histoires surprenantes et d'oracles qu'on croit ne pouvoir attribuer qu'à des génies. Nous n'en rapporterons que quelques exemples, qui représenteront tout le reste.
Tout le monde sait ce qui arriva au pilote Thamus. Son vaisseau étant un soir vers de certaines îles de la mer Egée, le vent cessa tout à fait. Tous les gens du vaisseau étaient bien éveillés; la plupart même
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passaient le temps à boire les uns avec les autres, lorsqu'on entendit tout d'un coup une voix qui venait des îles, et qui appelait Thamus. Thamus se laissa appeler deux fois sans répondre; mais à la troisième il répondit. La voix lui commanda que, quand il serait arrivé à un certain lieu, il criât que le grand Pan était mort. Il n'y eut personne dans le navire qui ne fût saisi de frayeur et d'épouvante. On délibérait si Thamus devait obéir à la voix : mais Thamus conclut que si, quand ils seraient arrivés au lieu marqué, il faisait assez de vent pour passer outre, il ne fallait rien dire; mais que si un calme les arrêtait là, il fallait s'acquitter de Tordre qu'il avait reçu. Il ne manqua point d'être surpris d'un calme à cet endroitlà, et aussitôt il se mit à crier de toute sa force que le grand Pan était mort. A peine avait-il cessé de parler, que l'on entendit de tous côtés des plaintes et des gémissements, comme d'un grand nombre de personnes surprises et affligées de cette nouvelle. Tous ceux qui étaient dans le vaisseau furent témoins de l'aventure. Le bruit s'en répandit en peu de temps jusqu'à Pvome; et l'empereur Tibère ayant voulu voir Thamus lui-même, assembla des gens savants dans la théologie païenne, pour apprendre d'eux qui était ce grand Pan; et il fut conclu que c'était le fils de Mercure et de Pénélope. C'est ainsi que, dans le dialogue où Plutarque traite des oracles qui ont cessé, Cléombrote conte cette histoire, et dit qu'il la tient d'Épithersès, son maître de grammaire, qui était dans le vaisseau de Thamus, lorsque la chose arriva.
Thulis fut un roi d'Egypte, dont l'empire s'étendait jusqu'à l'Océan. C'est lui, à ce qu'on dit, qui donna le nom de Thulé à l'île qu'on appelle présentement Islande. Comme son empire allait apparemment jusque-là, il était d'une belle étendue. Ce roi, enflé de
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ses succès cl de sa prospériU'', alla à l'oracle de Séi'apis, et lui dit :
« Toi qui es le maître du l'eu, et qui gouvernes le cours du ciel, dis-moi la vérité. Y a-t-il jamais eu et y aura-t-il jamais quehiu'un aussi puissant que moi?»
L'oracle lui répondit :
(( Premièrement Dieu, ensuite la parole et l'esprit avec eux, tous s'assemblant en un, dont le pouvoir no peut finir. Sors d'ici promptement, mortel, dont la vie est toujours incertaine. »
Au sortir de là, Thulis fut égorgé.
Eusèbe a tiré des écrits mêmes de Porphyre, ce grand ennemi des chrétiens, les oracles suivants :
1. « Gémissez, Trépieds. Apollon vous quitte ; il vous quitte, forcé par une lumière céleste. Jupiter a été; il est, et il sera. 0 grand Jupiter I hélas! mes fameux oracles ne sont plus. »
2. « La voix ne peut revenir à la prétresse : elle est déjà condamnée au silence depuis longtemps. Faites toujours à Apollon des sacrifices dignes d'un Dieu. »
3. (( Malheureux prêtre, disait Apollon à son prêtre, ne m'interroge plus sur le divin père, ni sur son fils unique, ni sur l'esprit qui est lame de toutes choses. C'est cet esprit qui me chasse à jamais de ces lieux. »
Auguste, déjà vieux, et songeant à se choisir un successeur, alla consulter l'oracle de Delphes. L'oracle ne répondait poinl, ([uoique Auguste n'épargnât pas les sacrifices. A la fin cependant il en tira cette réponse :
« L'enfant hébreu, à qui tous les dieux obéissent, me chasse d'ici, et me renvoie dans les enfers. Sors de ce temple sans parler. »
11 est aisé de voir que sur de pareilles histoires, on n'a pas pu douter que les démons ne se mêlassent
des oracles. Ce grand Pan qui meurt sous Tibère, aussi bien que Jésus-Christ, est le maître des démons, dont Tempire est ruiné par cette mort d'un Dieu si salutaire à Tunivers; ou si cette explication ne vous plaît pas, car enfin on peut, sans impiété, donner des sens contraires à une même chose, quoiqu'elle regarde la religion, ce grand Pan est Jésus-Christ luimême, dont la mort cause une douleur et une consternation générales parmi les démons, qui ne peuvent plus exercer leur tyrannie sur les hommes. C'est ainsi qu'on a trouvé moyen de donner à ce grand Pan deux faces bien difïerentes.
L'oracle rendu au roi Thulis, un oracle si positif sur la sainte Trinité, peut-il être une fiction humaine? Comment le prêtre de Sérapis aurait-il deviné un si grand mystère, inconnu alors à toute la terre, et aux juifs mêmes?
Si ces autres oracles eussent été rendus par des prêtres imposteurs, qui obligeait ces prêtres à se décréditer eux-mêmes, et à publier la cessation de leurs oracles? N'est-il pas visible que c'étaient des démons que Dieu même forçait à rendre témoignage à la vérité? De plus, pourquoi les oracles cessaient-ils, s'ils n'étaient rendus que par des prêtres?
CUAPIÏRE IV
Que les histoires surprenantes qu'on débite sur les oracles doivent être fort suspectes.
Il serait difficile de rendre raison des histoires et cî^s oracles que nous avons rapportés, sans avoir recours aux démons; mais aussi tout cela est-il bien vrai? Assurons-nous bien du fait, avant que.de nous inquiéter de la cause. Il est' vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens qui courent
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naliuv^llomonL à la cause, el passent par-dossns la vérilé (lu fait; mais enfin nous éviterons le ridicule d'avoir trouvé la cause de ce qui n'est point.
Ce malheur arriva si [)laisamment sur la fin du siècle passé à quelques savants d'Allemagne, que je ne puis m'empêcher d'en parler ici.
En 1593, le bruit courut que les dents étant tombées à un enfant de Silésie, Agé de sepl ans, il lui en était venu une d'or à la place d'une de ses grosses dents. Horstius, professeur en médecine dans l'université de Helmstad, écrivit, en 159r3, l'histoire de cette dent, et prétendit qu'elle était en partie naturelle, en partie miraculeuse, et qu'elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant, pour consoler les chrétiens affligés par les Turcs. Figurez- vous quelle consolation, et quel rapport de cette dent aux chrétiens ni aux Turcs. En la même année, afin que cette dent d'or ne manquât pas d'historiens, Paillandus en écrit encore l'histoire. Deux ans après, Ingolsteterus, autre savant, écrit contre le sentiment que Rullandus avait de la dent d or, et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre grand homme, nommé Libavius, ramasse tout ce qui avait été dit de la dent, et y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu'il fût vrai que la dent était d'or. Quand un orfèvre l'eut examinée, il se trouva que c'était une feuille d'or appliquée à la dent, avec beaucoup d'adresse; mais on commença par faire des livres, et puis on consulta l'orfèvre.
Rien n'est plus naturel que d'en faire autant sur toutes sortes de matières. Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sont, et dont la raison nous est inconnue, que par celles qui ne sont point, et dont nous trouvons la raison. Gela veut dire que, non seulement nous n'avons pas les principes
qui mènent au vrai, mais que nous en avons d'autres qui s'accommodent très bien avec le faux.
De grands physiciens ont fort bien trouvé pourquoi les lieux souterrains sont chauds en hiver, et froids en été. De plus grands physiciens ont trouvé depuis peu que cela n'était pas.
Les discussions historiques sont encore plus susceptibles de cette sorte d'erreur. On raisonne sur ce qu'ont dit les historiens; mais ces historiens n'ont-ils été, ni passionnés, ni crédules, ni mal instruits, ni négligents? Il en faudrait trouver un qui eût été spectateur de toutes choses, indifîérent, et ai)pliqué
Surtout quand on écrit des faits qui ont liaison avec la religion, il est assez difficile que, selon le parti dont on est, on ne donne à une fausse religion des avantages qui ne lui sont point dus ou qu'on ne donne à la vraie de faux avantages dont elle n'a pas besoin. Cependant on devrait être persuadé qu'on ne peut jamais ajouter de la vérité à celle oui est vraie, ni en donner à celles qui sont fausses^
Quelques chrétiens des premiers siècles, faute d'être instruits ou convaincus de cette maxime, se sont laissé aller à faire, en faveur du christianisme, des suppositions assez hardies, que la plus saine partie des chrétiens ont ensuite désavouées. Ce zèle inconsidéré a produit une infinité de livres apocryphes, auxquels on donnait des noms d'auteurs païens ou juifs; car comme l'église avait affaire à ces deux sortes d'ennemis qu'y avait-il de plus commode que de les battre avec leurs propres armes, en leur présentant des livres, qui quoique faits, à ce qu'on prétendait, par des gens de leur parti, fussent néanmoins très avantageux au christianisme? Mais à force de vouloir tirer de ces ouvrages supposés un grand efVet pour la religion, on les a empêchés d'en faire aucun. La clarté dont ils sont les trahit, et nos mvstères v
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sont si neLloment développés, que les prophètes de l'Ancien et du Nouveau Testament n'y auraient rien entendu auprès de ces auteurs juifs et païens. De quelque coté qu'on se puisse tourner pour sauver ces livres, on trouvera toujours, dans ce trop de clarté, une difficulté insurmontable. Si quelques chrétiens étaient bien capables de supposer des livres aux païens ou aux juifs, les hérétiques ne faisaient point de façon d'en supposer aux orthodoxes. Ce n'étaient que faux évangiles, fausses épîtres d'apôtres, fausses histoires de leurs vies; et ce ne peut être ({ue par un elTet de la Providence divine, que la vérité s'est démêlée de tant d'ouvrages apocryphes qui Tétouffaient.
Quelques grands hommes de l'Église ont été quelquefois trompés, soit aux suppositions des hérétiques, contre les orthodoxes, soit à celles des chrétiens contre les païens ou les Juifs, mais plus souvent à ces dernières. Ils n'ont pas toujours examiné d'assez près ce qui leur semblait favorable à la religion; l'ardeur avec laquelle ils combattaient pour une si bonne cause, ne leur laissait pas toujours la liberté de choisir assez bien leurs armes. C'est ainsi qu'il leur arrive quelquefois de se servir des livres des sibylles, ou de ceux d'Hermès Trismégiste, roi d'Egypte.
On ne prétend point par là affaiblir l'autorité, ni attaquer le mérite de ces grands hommes. Après qu'on aura remarqué toutes les méprises où ils peuvent être tombés sur un certain nombre de faits,, û leur restera une infinité de raisonnements solides, et de belles découvertes, sur quoi on ne les peut assez admirer. Si avec les vrais titres de notre religion ils nous en ont laissé d'autres qui peuvent être suspects^ c'est à nous à ne recevoir d'eux que ce qui est légitime, et à pardonner à leur zèle de nous avoir fourni. plus de titres q^uil ne nou3 en fau,t.
Il n'est pas surprennnt que ce même zèle les ait persuadés de la vérité de je ne sais combien d'oracles avantageux à la religion, qui coururent dans les premiers siècles de TÉglise. Les auteurs des livres des Sibylles et de ceux d'Hermès, ont bien pu l'être aussi de ces oracles; du moins il était plus aisé d'en supposer que des livres entiers. L'histoire deThamus est païenne d'origine ; mais Eusèbe et d'autres grands hommes lui ont fait l'honneur de la croire. Cependant elle est immédiatement suivie, dans Plutarque, d'un autre conte si ridicule, qu'il suffirait pour la décréditer entièrement. Démétrius dit dans cet endroit, que la plupart des îles qui sont vers l'Angleterre, sont désertes, et consacrées à des démons. et à des héros; qu'ayant été envoyé par l'empereur pour les reconnaître, il aborda à une de celles qui étaient habitées, que peu de temps après qu'il y fut arrivé, il y eut une tempête et des tonnerres effroyables, qui firent dire aux gens du l^ays, qu'assurément quelqu'un des principaux démons venait de mourir, parce que leur mort était toujours accompagnée de quelque chose de funeste. A cela, Démétrius ajoute, que l'une de ces îles est la prison de Saturne, qui y est gardé par Briarée, et enseveli dans un sommeil perpétuel, ce qui rend, ce me semble, le géant assez inutile pour sa garde ; et qu'il est environné d'une infinité de démons, qui sont à ses pieds comme ses esclaves.
Ce Démétrius ne faisait-il pas des relations bien curieuses de ses voyages? Et n'est-il pas beau de voir un philosophe comme Plutarque nous conter froidement ces merveilles? Ce n'est pas sans raison qu'on a nommé Hérodote le père de l'histoire. Toutes les histoires grecques, qui, à ce compte-là, sont ses filles, tiennent beaucoup de son génie; elles ont peu de vérités, mais beaucoup de merveilleux et de choses amusantes. Quoi qu'il en soit, l'histoire de Thamus
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serait prosqiio suClisammont rél'iilro, quand ollo naurail poini d'autre défaul que celui de se trouver dans un même traité avec les démons de Déméirius-
Mais de plus, elle ne peut recevoir un sens raisonnable. Si ce grand Pan était un démon, les démons ne pouvaient-ils se faire savoir sa mort les uns aux autres, sans y employeur Thamus? N'ont-ils point <rautres voies pour s'envoyer des nouvelles? et d'ailleurs sont-ils si imprudents que de révéler aux hommes leurs malheurs et la faiblesse de leur nature? Dieu les y forçait, direz-vous. Dieu avait donc un dessein ; mais voyons ce qui s'en ensuivit. 11 n'y eut personne qui se désabusât du paganisme, pour avoir appris la mort du grand Pan. Il fut arrêté que c'était le fils de Mercure et de Pénélope, et non pas celui que Ton reconnaissait en Arcadie pour le Dieu de tout, ainsi que son nom le porte. Quoique la voix eût nommé le grtmd Pan, cela s'entendit pourtant du petit Pan; sa mort ne lira guère à conséquence, et il ne paraît pas (|u"on y ait eu grand regret.
Si ce grand Pan était Jésus-Christ, les démons n'annoncèrent aux hommes une mort si salutaire, que parce que Dieu les y contraignait. Mais qu'en arrivat-il? Quelqu'un entendit-il ce mot de Pan dans son vrai sens? Plutarque vivait dans le second siècle de l'Eglise, et cependant personne ne s'était encore avisé de dire que Pan fût Jésus-Christ mort en Judée.
L'histoire de Thulis est rapportée par Suidas, auteur qui ramasse beaucoup de choses, mais qui ne les choisit guère. Son oracle de Sérapis pèche de la môme manière que les livres des Sibylles, par le trop de clarté sur nos mystères; mais de plus, ce Thulis, roi d'Egypte, n'était pas assurément un des Ptolomées. Et que deviendra tout l'oracle, s'il faut que Sérapis soit un Dieu qui n'ait été amené en Egypte que par un Ptolomée, qui le fit venir de Pont, comme beau-
coup de savants le prétendent sur des apparences très fortes? Du moins, il est certain qu'Hérodote qui aime tant à discourir sur Tancienne Egypte, ne parle point de Sérapis, et que Tacite conte tout au long comment et pourquoi un des Ptolomées fit venir de Pont le dieu Sérapis, qui nétait alors connu que là.
L'oracle rendu à Auguste sur lenlant hébreu, n'est point du tout recevable. T.édrénus le cite d'Eusèbe, et aujourd'hui il ne s'y trouve point. Il ne serait pas impossible que Cédrénus citât à faux, ou citât quelque ouvrage faussement attribué à Eusèbe. Il est bien homme à vous rapporter sur la foi de certains faux actes de saint Pierre, qui couraient encore de son temps, que Simon le magicien avait à sa porte un gros dogue, ([ui dévorait ceux que son maître ne voulait pas laisser entrer; que saint Pierre voulant parler à Simon ordonna à ce chien de lui aller dire, en langage humain, que Pierre, serviteur de Dieu, le demandait; que le chien s'acquitta de cet ordre, au grand élonnement de ceux qui étaient alors avec Simon; mais que Simon, pour leur faire voir qu'il n'en savait pas moins que saint Pierre, ordonna au chien, à son tour, d'aller lui dire quil entrât, ce qui fut exécuté aussitôt. Voilà ce qui s'appelle, chez les Grecs, écrire Thistoiro. Cédrénus vivait dans un siècle ignorant, où la licence d'écrire impunément des fables, se joignait encore à l'inclination g-énérale qui y porte les (irecs.
Mais quand Eusèbe, dans quelque ouvrage qui ne serait pas venu jusqu'à nous aurait effectivement parlé de l'oracle d'Auguste, Eusèbe lui-même se trompait quelquefois,, et ©n on a des preuves constantes. Les premiers défenseurs du christianisme, Justin, Tertullien, Théophile, Tatien, auraient-ils gardé le silence sur un oracle .si favorable à la religion? Étaient-ils assez peu zélés pour négliger cet avantage? Maiis ceux
môme qui nous donnent cet oracle, le gâtent en y ajoutant qu'Aug-uste de retour à Rome, fit élever dans le Capilole. un aulel, avec cette inscription : C'est ici laiilel du fils unique, ou aîné de Dieu. Où avait-il })ris celte idée d'un llls unique de Dieu, dont Toracle ne parle point?
Enfin, ce qu'il y a de plus remarquable c'est qu'Auguste, depuis le voyage qu'il fit en Grèce, dix-neuf ans avant la naissance de Jésus-Christ, n'y retourna jamais; et même, lorsqu'il en revint, il n'était guère dans la disposition d'élever des autels à d'autres dieux qu'à lui; car il souffrit non seulement que les villes d'Asie lui en élevassent et lui célébrassent des jeux sacrés, mais même qu'à Rome on consacrât un autel à la fortune ({ui était de retour, Fortunœ reduci, c'est-à-dire à lui-même, et que l'on mît le jour d'un retour si heureux entre les jours de fête.
Les oracles qu'Eusèbe rapporte de Porphyre, paraissent plus embarrassants que tous les autres. Eusèbe n'aura pas supposé à Porphyre des oracles qu'il ne citait point; et Porphyre, qui était si attaché au paganisme, n'aura pas cité de faux oracles sur la cessation des oracles mêmes, et à l'avantage de la religion chrétienne. Voici, ce semble, le cas où le témoignage d'un ennemi a tant de force.
Mais aussi, d'un autre côté. Porphyre n'était pas assez malhabile homme pour fournir aux chrétiens des armes contre le naoanisme, sans v être nécessairement engagé par la suite de quelque raisonnement et c'est ce qui ne paraît point ici. Si ces oracles eussent été allégués par les chrétiens, et que Porphyre, en convenant qu'ils avaient été effectivement rendus, se fût défendu des conséquences qu'on en voulait tirer, il est sur qu'ils seraient d'un très grand poids; mais c'est de Porphyre mêmeque les chrétiens selon qu'il paraît par l'exemple d'Eusèbe, tiennent ces
oracles; c'est Porphyre qui prend plaisir à ruiner sa religion et à établir la nôtre. En vérité, cela est suspect de soi-même, et le devient encore davantage par Texcès où il pousse la chose; car on nous rapporte de lui-même je ne sais combien d'autres oracles très clairs et très positifs sur la personne de Jésus-Christ, sur sa résurrection, sur son ascension; enfin le plus entêté et le plus habile des païens nous accable de preuves du christianisme. Délions-nous de cette générosité.
Eusèbe a cru que cVHail un assez grand avantage de pouvoir mettre le nom de Porphyre à la tête de tant d'oracles si favorables à la religion. Il nous les donne dépouillés de tout ce qui les accompagnait dans les écrits de Porphyre. Que savons-nous s'il ne les réfutait pas? Selon l'intérêt de sa cause, il le devait faire; et s'il ne l'a pas fait, assurément il avait quelque intention cachée.
On soupçonne (pie Porphyi-e était assez méchant pour faire de faux oracles, et les présenter aux chrétiens, à dessein de se moquer de leur crédulité, s'ils les recevaient pour vrais, et appuyaient leur religion sur de pareils fondements. Il en eût tiré des conséquences pour des choses bien plus importantes que ces oracles, et eût attaqué tout le christianisme par cet exemple, qui, au fond, n'eût pourtant rien conclu.
Il est toujours certain que ce même Porphyre, qui nous fournit tous ces oracles, soutenait, comme nous avons vu, que les oracles étaient rendus par des génies menteurs. Il se pourrait donc bien faire qu'il eût mis en oracles tous les mystères de notre religion, exprès pour tâcher à les détruire, et pour les rendre suspects de fausseté, parce qu'ils auraient été attestés par de faux témoins. Je sais bien que les chrétiens ne le prenaient pas ainsi : mais comment eussent-ils jamais prouvé par raisonnement, que les démons
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étaient quelquefois forcés à dire la vérité? Ainsi Porphyre demeurait toujours en état de se servir de ses oracles contre eux; et selon le tour de cette dispute, ils devaient nier que ces oracles eussent jamais été rendus, comme nous le nions présentement. Gela, ce me semble, explique pourquoi Porphyre était si prodigue d'oracles favorables à notre religion, et quel tour avait pu prendre le grand procès d'entre les chrétiens et les païens. Nous ne faisons que le deviner, car toutes les pièces n'en sont pas venues jusqu'à nous. C'est ainsi qu'en examinant un peu les choses de près, on trouve que ces oracles, qui paraissent si merveilleux, n'ont jamais été. Je n'en rapporterai point d'autres exemples; tout le reste est de la même nature.
CUAPITRE XI Nouveaux établissements d'oracles.
Les oracles qu'on établissait quelquefois de nouveau, font autant de tort aux démons que les oracles corrompus.
Après la mort d'Ephestion, Alexandre voulut absolument, pour se consoler, qu'Ephestion fût dieu. Tous les courtisans y consentirent sans peine; aussitôt voilà des temples que l'on bâtit à Ephestion en plusieurs villes, des fêtes qu'on institue en son honneur, des sacrifices qu'on lui fait, desguérisons miraculeuses qu'on lui attribue, et, afin qu'il n'y manquât rien, des oracles qu'on lui fait rendre. Lucien dit qu'xVlexandre étonné d'abord de voir la divinité d'Ephestion réussir si bien, la crut enfin vraie luimême, et se sut bon gré de n'être pas seulementdieu, mais d'avoir encore le pouvoir de faire des dieux.
Adrien fit les mêmes folies pour le bel Antinous. Il
fit bâtir, en mémoire de lui, la ville (rAntinopolis, lui donna des temples et des prophètes, dit saint Jérôme. Or, il n'y avait des prophètes que dans les temples à oracles. Nous avons encore une inscription grecque, qui porte :
A ANTINOUS, LE COMPAGNON DES DIEUX D 'EGYPTE, M. ULPIUS APOLLONIUS SON PROPHETE.
Après cela on ne sera pas surpris qu'Auguste ait aussi rendu des oracles, ainsi que nous l'apprenons de Prudence. Assurément Auguste valait bien Antinous et Ephestion, (jui, selon toutes les apparences, ne durent leur divinité qu'à leur beauté.
Sans doute ces nouveaux oracles faisaient faire des réflexions à ceux qui étaient le moins du monde capables d'en faire. Nv avait-il pas assez de sujet de croire qu'ils étaient de la même nature que les anciens; et pour juger de l'origine de ceux dAraphiaraiis, de Trophonius, d'Orphée, dApollon même, ne suffisaitil pas de voir l'origine de ceux d'Antinous, d'Ephestion et d'Auguste?
Nous ne voyons pourtant pas, à dire le vrai, que ces nouveaux oracles fussent dans le même crédit que les anciens; il s'en fallait beaucoup.
On ne faisait rendre à ces dieux de nouvelle création, qu'autant de réponses qu'il en fallait pour en pouvoir faire sa cour aux princes ; mais du reste, on ne les consultait pas bien sérieusement; et quand il était question de quelque chose d'important, on allait à Delphes. Les vieux trépieds étaient en possession de l'avenir, depuis un temps immémorial; et la parole d'un dieu expérimenté était bien plus sûre que celle de ces dieux qui n'avaient encore nulle expérience.
Les empereurs romains, qui étaient intéressés à faire valoir la divinité de leurs prédécesseurs, puis-
qu'une pareille divinilé les aUcndait, auraient dû tAcher à rendre plus céièbi'cs les oracles des eni|)ercurs déifiés comme Auguste, si ce n'eût été (|ue les peuples accoutumés à leur anciens oracles, ne pouvaient prendre la même confiance pour les autres. Je croirais bien même que quelque penchant qu'ils eussent aux plus ridicules superstitions, ils se moquaient de ces nouveaux oracles, et, en général, de toutes les nouvelles institutions de dieux. Le moyen qu'on prît l'aigle qui se lâchait du bûcher d'un empereur romain , pour l'âme de cet empereur qui allait prendre sa place au ciel?
Pourquoi donc le peuple avait-il été trompé, à la première institution des dieux et des oracles? En voici, je crois, la raison. Pour ce qui regarde les dieux, le paganisme n'en a eu que de deux sortes principales : ou des dieux que l'on supposait être essentiellement de nature divine, ou des dieux qui ne Tétaient devenus qu'après avoir été de nature humaine. Les premiers avaient été annoncés par les sages ou par les législateurs, avec beaucoup de mystère, et le peuple, ni ne les voyait, ni ne les avait vu. Les seconds, quoiqu'ils eussent été hommes aux yeux de tout le monde, avaient été érigés en dieux par un mouvement naturel des peuples, touchés de leurs bienfaits. On se formait une idée très relevée des uns, parce qu'on ne les voyait point; et des autres, parce qu'on les aimait; mais on n'en pouvait pas faire autant pour un empereur romain, qui était dieu par ordre de la cour, et non pas par l'amour du peuple, et qui, outre cela, venait d'être homme publiquement.
Quant aux oracles, leur premier étabhssement n'est pas non plus difficile à expliquer. Donnez-moi une demi-douzaine de personnes à qui je puisse persuader que ce n'est pas le soleil qui fait le jour, je ne désespérerai pas que des nations entières n'embrassent
cette opinion. Quelque ridicule que soit une pensée, il ne faut que trouver moyen de la maintenir pendant quelque temps; la voilà qui devient ancienne, et elle est suffisamment prouvée. 11 y avait sur la Parnasse un trou, d'où il sortait un exhalaison qui faisait danser les chèvres, et qui montait à la tète. Peut-être quelqu'un qui en fut entêté, se mit à parler sans savoir ce qu'il disait, et dit quelque vérité. Aussitôt il faut quil y ait quelque chose de divin dans cette exhalaison; elle contient la science de l'avenir : on commence à ne s'approcher plus de ce trou qu'avec respect; les cérémonies se forment peu à peu : x\insi naquit apparemment l'oracle de Delphes ; et comme il devait son origine à une exhalaison qui entêtait, il fallait absolument que la Pythie entrât en fureur pour ])rophétiser. Dans la plupart des autres oracles, la fureur n'était pas nécessaire. Qu'il y en ait une fois un d'établi, vous jugez bien ([u'il va s'en établir mille. Si les dieux parlent bien là, pourquoi ne parleront-ils point ici? Les peuples, frappés du merveilleux de la chose, et avides de l'utilité qu'ils en espèrent, ne demandent qu'à voir naître des oracles en tous lieux, et puis l'ancienneté survient à tous ces oracles, qui leur fait tous les biens du monde. Les nouveaux n'avaient garde de réussir tant; c'était les princes qui les établissaient. Les peuples croient bien mieux à ce qu'ils ont fait eux-mêmes.
Ajoutez à tout cela, que dans le temps de la première institution et des dieux et des oracles, l'ignorance était beaucoup plus grande qu'elle ne fut dans la suite. La philosophie n'était point encore née, et les superstitions les plus extravagantes n'avaient aucune contradiction à essuyer de sa part. Il est vrai que ce qu'on appelle le peuple n'est jamais fort éclairé : cependant, la grossièreté dont il est toujours, reçoit encore quelque différence selon les siècles ; du moins,
il y en a où tout le monde est. peuple, el ceux-là sont sans comparaison les plus favorables à rétablissement des erreurs. Ce n'est donc pas merveille, si les peuples faisaient moins de cas des nouveaux oracles que des anciens; mais cela n'empêchait pas que les anciens ne ressemblassent parfaitement aux nouveaux. Ou un démon allait se loger dans un temple d'Ephestion, pour y prendre des oracles, dès qu'il avait plu à Alexandre d'en faire élever un à Ephestion conmie à un dieu ; ou, s'il se rendait des oracles dans ce temple sans démon, il pouvait bien s'en rendre de même dans le temple d'Apollon Pythien. Or, il serait, ce me semble, fort étrange et fort surprenant qu'il n'eût fallu qu'une fantaisie d'Alexandre pour envoyer un démon en possession d'un temple, et faire naître par là une éternelle occasion d'erreur à tous les hommes.