FONTENELLE POÈTE
Lieux consacrés aux amours les plus tendres: Monlbrison, Marcilli, noms toujours pleins d'attraits, Que n'ètes-vous peuplés d'Ilylas et de Silvandrcs! Mais i)oui' nous consoler de ne les trouver pas,
Ces Silvandrcs et ces Hylas, Remplissons nos esprits de ces douces chimères, Faisons-nous des bergers propres à nous charmer; Et puisque dans ces champs nous voudrions aimer.
Faisons-nous aussi des bergères.
Souvent en s'atlachant à des fantômes vains, Notre saison séduite avec plaisir s'égare, EUe-mC'me jouit des plaisirs qu'elle a feints; Et cette illusion pour quelque temps répare Le défaut des vrais biens que la nature avare
N*a pas accordés aux humains.
Ami, dans ce dessein je t'offre cet ouvrage; Nous avons eu du Ciel l'un et l'autre en partage
Le même goût pour les bergers.
Nous n'imiterons pas du héros de Cervantes
Dans de ridicules dangers
Les prouesses extravagantes.
Sans doute nos esprits ne seront point blessés Du fol entêtement de la chevalerie, Jamais par nous des torts ne seront redressés ; Mais pour cette puissante et douce rêverie. Qui fit errer Lisis dans les plaines de Brie, Avec quelques moutons à peine ramassés,
Rétablissant la bergerie
Dans l'éclat des siècles passés,
Cher ami, sans plaisanterie,
N'en sommes-nous point menacés?
II fallait n'être vieux qu'à Sparte, Disent les anciens écrits.
O Dieux! combien je m'en écarte,
Moi qui suis si vieux dans Paris!
0 Sparte! Sparte, hélas! quVHes-vous devenue? Vous saviez tout le prix d'une tète chenue. Plus dans la canicule on était bien fourré, Plus Toreille était dure et lœil mal éclairé, Plus on déraisonnait dans sa triste famille. Plus on épiloguaitsur la moindre vétille. Plus contre tout son siècle on était déclaré. Plus on était chagrin et misanthrope outré, Plus on avait de goutte et d'autre béatille, Plus on avait perdu de dents de leur bon gré. Plus on marcjiait courbé sur sa grosse béquille, Plus on était enfin digne d'être enterré. Et plus dans vos remparts on était honoré, O Sparte! Sparte, hélas I qu'ètes-vous devenue? Vous saviez tout le prix d'une tête chenue.
I. Fontenelle, à l'époque où il compose cette pièce de vers, était âgé de quatre-vingt-douze ans.
Préface de l'histoire de l'Académie des Sciences, depuis 1666 jusqu'en 1699.
Lorsque après une longue barbarie, les sciences et les arts commencèrent à renaître en Europe, Téloquence, la poésie, la peinture, Tarchitecture, sortirent les premiers des ténèbres : et dès le siècle passé, elles reparurent avec éclat. Mais les sciences d'une méditation plus profonde, telles que les mathématiques et la physique, ne revinrent au monde que plus tard, du moins avec quelque sorte de perfection; et Tagréable qui a presque toujours lavanlagc sur le solide, eut alors celui de le précéder.
Ce n'est guère que de ce siècle-ci que Ton peut compter le renouvellement des mathématiques et de la physique. Descartes et d'autres grands hommes y ont travaillé avec tant de succès que dans ce genre de littérature tout a changé de face. On a quitté une physique stérile, et qui depuis plusieurs siècles en était toujours au même point; le règne des mots et des termes est passé, on veut des choses ; on établit des principes que Ton entend, on les suit; et de là vient qu'on avance. L'autorité a cessé d'avoir plus de poids que la raison ; ce qui était reçu sans contradiction, parce qu'il l'était depuis longtemps, est présentement examiné, et souvent rejeté; et comme on s'est avisé de consulter sur les choses naturelles la nature
elle-même, plutôt que les anciens, elle se laisse plus aisément découvrir; et assez souvent, pressée parles nouvelles expériences que Ton fait pour la sonder, elle accorde la connaissance de quelqu'un de ses secrets. D'un autre côté les mathématiques n'ont pas fait un progrès moins considérable. Celles qui sont mêlées avec la physique, ont avancé avec elle, et les mathématiques pures sont aujourd'hui plus fécondes, plus universelles, plus sublimes, et, pour ainsi dire, plus intellectuelles qu'elles n'ont jamais été. A mesure que ces sciences ont acquis plus d'étendue, les méthodes sont devenues plus simples et plus faciles. Enfin, les mathématiques n'ont pas seulement donné, depuis quelque temps, une infinité de vérités de l'espèce qui leur appartient, elles ont encore produit assez généralement dans les esprits une justesse phis précieuse peut-être que toutes ces vérités.
En Italie, Galilée, mathématicien du Grand-Duc, observa le premier, au commencement de ce siècle, des taches sur le soleil. Il découvrit les satellites de Jupiter, les phases de Vénus, les petites étoiles qui composent la voie de lait; et, ce qui est encore plus considérable, l'instrument dont il s'était servi pour les découvrir. Torricelli, son disciple et son successeur imagina la fameuse expérience du vide, qui adonné naissance à une infinité de phénomènes nouveaux. Cavallerius trouva l'ingénieuse et subtile géométrie 'des indivisibles, que l'on pousse maintenant si loin, et qui, à tout moment, embrasse l'infini. En France, de fameux Descartes a enseigné aux géomètres des routes qu'ils ne connaissaient point encore et a donné •aux physiciens une infinité de vues, ou qui peuvent suffire, ou qui servent à en faire naître d'autres. En Angleterre, le baron Xeper s'est rendu célèbre par 4'invention des logarithmes; et Harvé par la découverte, ou du moins par les preuves incontestables de
la circiilalion du sano^. L'honneur qui est revenu à loule la nation anglaise do ce nouveau syslème (Je Ilarvé, semble avoir allaché les An^^lais à ranalomie. Plusieurs d'entre eux ont pris certaines parties du corps en particulier pour le sujet de leurs recherches, comme Warthon les glandes, Glisson le foie, Willis le cerveau et les nerfs, Lower le cœur et ses mouvements. Dans ce temps-là le réservoir du chyle et le canal thorachique ont été découverts par Pecquel, Français; et les vaisseaux lymphatiques par Thomas Bartholin, Danois, sans parler ni des conduits salivaires que Stenon, aussi Danois, nous fit connaître plus exactement sur les premières idées de Warthon, ni de tout ce que Marcel Malpigi, Italien, qui est mort premier médecin du pape Innocent XII, a observé dans Tépiploon, dans le cœur et dans le cerveau; découvertes anatomiques qui, (juclque importantes qu'elles soient, lui feront encore moins d'honneur que l'heureuse idée qu'il a eue le premier d'étendre l'anatomie jusqu'aux plantes. Enfin toutes les sciences et tous les arts, dont le progrès était presque entièrement arrêté depuis plusieurs siècles, ont repris dans celui-ci de nouvelles forces, et ont commencé, pour ainsi dire, une nouvelle carrière.
Ce goût de philosophie, assez universellement répandu, devait produire entre les savants l'envie de se communiquer mutuellcmenL leurs lumières. Il y a plus de cinquante ans que ceux qui étaient à Paris, se voyaient chez le P. Mersenne, qui, étant ami des plus habiles gens de l'Europe, se faisait un plaisir d'être le hen de leur commerce. Gassendi, DescartcR, Hobbes, Roberval, les deux Pascal père et fils, Blondel, et quelques autres s'assemblaient chez lui. Il leur proposait des problèmes de mathématiques, ou les priait de faire quelques expériences par rapport à de certaines vues^ et jamais on n'avait cultivé avec plus
de soin les sciences qui naissent de l'union de la géométrie et de la physique.
Il se fil des assemblées plus régulières chez de Monmor, maître des requêtes, et ensuite chez Thevenot. On y examinait les expériences et les découvertes nouvelles, Tusage ou les conséquences qu'on en pouvait tirer. Il y venait des étrangers, qui se trouvaient alors à Paris, et qui étaient dans le goût de ces sortes de sciences; et, pour ne rien dire de tous les autres, c'est là que Tillustre Stenon, Danois, qui a été depuis évêque, donna dans sa jeunesse les premières preuves de sa capacité et de sa dextérité en fait d'anal omie.
Peut-être ces assemblées de Paris ont-elles donné occasion à la naissance de plusieurs académies dans le reste de l'Europe. Il est toujours certain que les gentilshommes anglais, qui ont jeté les premiers l'ondements de la Société royale de Londres, avaient voyagé en France, et s'étaient trouvés chez de Monmor et Thevenot. Quand ils furent de retour en Angleterre, ils s'assemblèrent à Oxford, et continuèrent les exercices auxquels ils s'étaient accoutumés en France. La domination de Cromwell contribua même à cet établissement. Ces Anglais, attachés en secret au roi légitime, et résolus de ne point prendre part aux alïaires présentes, furent bien aises d'avoir une occupation qui leur donnât lieu de se retirer de Londres, sans se rendre suspects au Protecteur. Leur société demeura en cet état jusqu'à ce que Charles II, étant remonté sur le trône, la lit venir à Londres, la confirma par l'autorité royale, et lui donna des privilèges, récompensant ainsi les sciences d'avoir servi de prétexte à la fidélité qu'on lui gardait.
Enfin le renouvellement de la vraie philosophie a rendu les académies de mathématiques et de physique si nécessaires, qu'il s'en est établi aussi eu llalie.
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quoique, d'ailleurs, ros sortes de sciences ne rèp^nenl i2^uère en ce pays-là, soit à cause de la délicatesse des Italiens, qui s'accommodent peu de ces épines, soit à cause du gouvernement ecclésiastique, qui rend ces études absolument inutiles pour la fortune, et quelquefois m(^me dangereuses. La principale académie de cette espèce qui soit en Italie, est celle de Florence, fondée par le Grand-Duc. Elle a produit Galilée, 'Forricelli, Borelli, Redi, Bellini, noms à jamais illustres, et qui rendent témoignage des talents de la nation.
La France devait, par toutes sortes de titres, avoir une académie des sciences; et déjà cette compagnie y naissait d'elle-même, comme dans un terroir naturellement bien disposé. Aussi, après que la paix des Pyrénées eut été conclue, le roi jugea que son royaume, fortifié par les conquêtes qui venaient de lui être assurées, n'avait plus besoin que d'être embelli par les arts et par les sciences, et il ordonna à Colbert de travailler à leur avancement.
Ce ministre, porté de lui-même à favoriser les lettres, et propre à concevoir de grands desseins, forma d'abord le projet dune académie, composée de tout ce qu'il y aurait de gens les plus habiles en toutes sortes de littérature. Les savants en histoire, les grammairiens, les mathématiciens, les philosophes, les poètes, les orateurs, devaient être également de ce grand corps, où se réunissaient et se conciliaient tous les talents les plus opposés. La bibliothèque du roi était destinée à être le rendez-vous commun. Ceux qui s'appliquaient à l'histoire, s'y devaient assembler les lundis et les jeudis; ceux qui étaient dans les belles-lettres, les mardis et vendredis, les mathématiciens et les physiciens, les mercredis et les samedis. Ainsi aucun jour de la semaine ne demeurait oisif; et, afin qu'il y eût quelque chose de commun
qui liât ces différentes compagnies, on avait résolu d'en faire, tous les premiers jeudis du mois, une assemblée générale, où les secrétaires auraient rapporté les jugements et les décisions de leurs assemblées particulières, et où chacun aurait pu demander Téclaircissement de ses difficultés : car sur quelle matière ces états généraux de la littérature n'eussent-ils pas été prêts à répondre? Si cependant les difficulté eussent été trop considérables pour être résolues sur-le-champ, on les eût données par écrit; on y eût répondu de même, et toutes les décisions auraient été censées partir de TAcadémic entière.
Ce projet n'eut point d'exécution. D'abord on retrancha du corps de cette grande Académie le membre qui appartient à l'histoire. On neùt pas pu s'empêcher de tomber dans des questions, où les faits deviennent trop importants et trop chatouilleux par la liaison inévitable qu'ils ont avec le droit.
Ceux qui avaient les belles-lettres en partage, ne furent pas plus longtemps compris dans lAcadémie universelle. Comme ils étaient presque tous de l'Académie française, établie par le cardinal de Richelieu, ils représentèrent à Colbert qu'il n'était point besoin de faire deux compagnies différentes qui n'auraient que le même objet, les mêmes occupations, et presque tous les mêmes membres; et qu'il valait mieux faire refleurir l'ancienne Académie, en lui donnant l'attention et les marques de bonté qu'il destinait à une compagnie nouvelle. Ce conseil fut suivi; et Colbert entreprit de rendre à l'Académie française son premier éclat. Le roi fit l'honneur à cette compagnie de s'en déclarer protecteur : le ministre devint un de ses membres; et ce fut alors qu'elle prit une nouvelle naissance.
Il ne resta donc du débris de cette grande Académie qu'on avait projetée, que les mathématiciens, au
nombre do six ou sept ; Carcavv, Huyghcns, Roberval, Froniclo, Aiizoul, Picarl cl Buol. Ils s'assemljlèronl (lès lors à la bibliothèque de Colbcrt, et commencèrent quelques exercices académiques, au mois de juin de Tannée 16GG.
Il sembla que le ciel voulût favoriser cette compagnie naissante de mathématiciens par deux éclipses, qui devaient arriver à quinze jours Tune de l'autre, ce qui est le temps le plus court où Ton en puisse voir deux; et Ton sait assez combien les éclipses sont précieuses aux astronomes pour tous les usages qu'ils en tirent. De plus, la première, qui était lunaire, devait être horizontale, phénomène extraordinaire, où le soleil et la lune se voient en même temps sur rhorizon, quoique dans l'opposition où ils sont alors, Tun étant au-dessus de ce cercle, l'autre dût être réellement au-dessous. Aussi n'a-t-on encore observé jusqu'à présent que trois éclipses horizontales, non que ce phénomène soit rare, mais parce qu'il ne peut durer que très peu de temps et que, les deux astres touchant à Fhorizon, ils sont presque toujours enveloppés dans les nuages ou dans les vapeurs. Ce qui fait que ce phénomène dure si peu, c'est qu'il est l'effet d'une réfraction, qui élève sur le bord de l'horizon l'image de la lune, dont réellement le corps est encore au-dessous. Aussitôt après, le corps de la lune monte lui-même et prend la place de son image, et, pendant ce peu de temps, le soleil tombe nécessairement sous l'horizon.
Cette éclipse de lune qui devait arriver le 16 juin 1666 fat dérobée par les nuages aux mathématiciens qui l'attendaient avec tous les préparatifs nécessaires. On n'en a eu qu'une seule relation un peu exacte, par les mathématiciens que le prince Léopold de Florence avait envoyés dans la petite île de Gorgone. Ceux qui étaient allés aussi par son ordre en deux autres en-
droits, ne la purent voir; ce qui marque combien il est important de poster des observateurs en différents lieux, afin que ce qui échappe aux uns n'échappe pas aux autres.
L'autre éclipse, qui était de soleil, et qui arriva le 2 juillet, fut heureusement observée chez Colbert, par les mathématiciens que nous avons nommés. Elle commença à 5 heures 43' 20" du matin et finit à 7 heures 42' 20'; elle fut, dans son milieu, de 7 doif^ts 5G', et Ton remarqua que le temps quon appelle d'incidence ou dimmersion, qui est depuis le commencement de Téclipse, jusqu'à ce point du milieu où elle est la plus grande, fut de quel<|ues minutes plus court que le temps de lémersion, par où Ion s'aperçut que l'on ne prenait pas exactement le milieu d'une éclipse, en coupant par la moitié le temps de sa durée entière.
Ceux (pii, dans ce même temps, prenaient la hauteur du soleil dans le jardin de la bibliothèque du roi, trouvèrent, vers le milieu de Téclipse, que l'air était plus froid ; et, ce qui ne peut être sujet à erreur, c'est que les miroirs ardents avaient, en ce temps-là, beaucoup moins de force qu'au commencement et à la fin de l'éclipsé. Ils brûlaient encore du bois, mais sans flamme, et ils ne pouvaient brûler le papier blanc : c'était la même chose que si la moitié du miroir eût été couverte, et qu'il n'eût reçu que la moitié des rayons qu'il peut recevoir; car un peu plus de la moitié du disque du soleil était caché par celui de la lune. Cependant les yeux ne s'apercevaient pas beaucoup de l'affaiblissement de la lumière, et ceux qui n'étaient pas avertis de l'éclipsé, pouvaient bien ne pas s'en douter qu'il y en eût une. Le petit froid que l'on sentit, répond à la diminution de clarté qui pouvait dev'enir sensible en y faisant attention; mais tout cela prouve bien que les sens sont fort éloignés
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HISTOir.E DE L'ACADKMÎR DES SCIENCES 123
(Tallcr jusqu'aux fines dinV'ronocs, puisqu'il Irur on ôc happe même d'assez l'rossièrcs.
Dans tout le temps de Téclipse, le disque de la lune, interposé entre le soleil et la terre, parut, avec le télescope, également noir en toutes ses parties, d'où Ton jugea que la lune n'était point enveloppée d'une atmosphère, parce que, dans la situation où elle est, lorsqu'elle cache le soleil à nos yeux, cette atmosphère serait traversée de quelques rayons du soleil, qui la l'eraient paraître comme une bordure moins noire que le reste du disque de la lune.
Le diamètre de la lune parut un peu plus petit (jue celui du soleil, ou tout au plus il parut lui être égal ; et l'on remarqua l'erreur des tables de Kepler et des autres, qui faisaient le diamètre du soleil plus petit, et celui de la Inné plus grand qu'ils n'étaient etîectivement.
On commenc^ait alors à connaître, mieux que jamais, de quelle importance il était d'avoir, dans la dernière précision, les diamètres apparents des planètes de toutes les diiï'érentes élévations où elles se peuvent trouver, soit par les mouvements annuels soit par les diurnes. De là dépend toute la justesse (lu calcul des éclipses solaires et lunaires; car on ne peut juger ni de la quantité de doigts qu'elles occuperont, ni du temps qu'elles dureront, que par la grandeur que l'on suppose aux diamètres apparents du soleil et de la lune à l'égard l'un de l'autre, et, quelque peu qu'on s'y méprenne, l'erreur tire fort à conséquence.
Pour mesurer donc les diamètres apparents avec une exactitude inconnue à toute l'ancienne astronomie, Huyghens avait eu la première idée d'une machine très ingénieuse que tout le monde connaît présentement. C'est ce petit treillis, divisé en un certain nombre de carrés égaux, que forment des (ils
de soie ou de métal très déliés. On le place dans lo foyer de verre objectif; et là, les petits carrés sont vus très distinctement. On sait d'ailleurs, et même assez facilement, à quelle quantité d'un degré céleste répond le côté de chacun de ces carrés, et, par conséquent, on sait la grandeur apparente d'un objet compris dans un ou plusieurs de ces intervalles. Mais ily avait un inconvénient considérable; l'objet n'était pas toujours compris juste dans dans un ou plusieurs carrés, et le plus ou le moins ne s'estimait qu'à peu près. Auzout et Picart réparèrent parfaitement ce défaut par le moyen de deux fils qu'ils rendirent mobiles. Picard rendit encore le tout plus parfait par une règle d'un pied, divisée en quatre cents parties avec le secours du microscope, et qui faisait connaître ce que valaient les distances insensibles des deux fils. Nous ne ferons pas une description plus exacte de cette machine, parce qu'elle est dans le recueil de quelques ouvrages d'académiciens, que de la Hire a fait imprimer en 1693; elle y est nommée micromètre.
On s'appliqua à profiter de cette nouvelle invention ; et pendant toute la lunaison qui suivit cette éclipse du 2 juillet, on s'attacha à la mesure des différents diamètres apparents de la lune. On fut étonné de voir tomber aussitôt les hypothèses que les nouveaux astronomes mêmes avaient faites sur cette planète, et l'on s'assura que pour être si proche de nous, et pour appartenir en quelque façon à notre terre, elle ne nous en était pas mieux connue.
Outre la nouvelle justesse que produit l'invention du micromètre, on avait égard aux réfractions dont jusque-là on ne s'était pas trop mis en peine; l'astronomie devenait de jour en jour pkis scrupuleuse et plus circonspecte.
Picard conjectura que les réfractions devaient être plus grandes en hiver qu'en été, parce que mesurant
le (lianièlrc, ou du soleil, ou de la lune, à la même hauteur horizontale, il trouvail en hiver le diamètre vertical plus petit. Il faut supposer que les réfractions, en môme temps qu'elles haussent ces astres sur rhori'/on, accourcissent leurs diamètres verticaux, parce que, comme leur plus i,n-ande Ibrce est à rhorizon, et que de là elles vont toujours en diminuant, elles élèvent plus la moitié inférieure du diamètre vertical du soleil ou de la lune, qu'elles ne font la moitié supérieure; el, par conséquent, c'est la mC'me chose que si une partie de la moitié inférieure du diamètre se cachait derrière la supérieure, ce qui diminuerait nécessairement la grandeur apj»arenle de ce diamètre; et plus les réfractions sont grandes, plus cet efl'et est sensible.
Vers la fin de la môme année, Auzout écrivit sur toute cette matière des diamètres apparents, à Oldembourg, secrétaire de la Société royale d'Angleterre. Il lui rendait compte de tout ce qu'ils avaient fait, Picart et lui, pour parvenir au point de précision où ils en étaient: il lui apprenait qu'ils savaient diviser \m pied en trois mille parties, avec tant de sûreté, ([u'à peine se pouvaient-ils tromper d'une seule; que par là ils mesuraient les diamètres du soleil et de la lune jusqu'aux secondes, et que tout au plus ils se tromperaient de trois ou quatre. Il ajoutait que par ce moyen ils avaient trouA^é que le diamètre du soleil, ilans son apogée, n'avait guère été plus petit que 31' 37", ni dans son périgée, plus grand que 32' 45"; que de même, celui de la lune n"avait encore guère passé 33', et n'avait pas eu moins de 29' 40" ou 35''. Il apportait la raison pour laquelle, à l'éclipsé du 2 juillet, Hévélius avait trouvé le diamètre de la lune plus grand de 8 ou 9" à la fin qu'au commencement; c'est que, comme elle arriva le matin, la lune était à la fin plus élevée sur l'horizon; et plus les astres s'élèvent
vers le méridien, plus leurs diamètres apparents augmentent, quoique les yeux jugent tout le contraire. Si Téclipse était arrivée le soir, il est clair que le diamètre de la lune eût été plus petit à la lin, parce qu'elle eût été plus basse. Gela vient de ce que les astres sont plus près de l'observateur au méridien qu'à l'horizon de près d'un demi-diamètre de la terre, et cette différence est quelque chose, principalement par rapport à la petite distance de la lune, qui n'est que de oO demi-diamètres terrestres environ.
C'est ainsi que l'Académie qui se formait à Paris, entrait déjàen commerce de découvertes avec les académies étrangères. Rien ne peut être plus utile que cette communication, non seulement, parce que les esprits ont besoin de s'enrichir des vues les uns des autres, mais encore parce que différents pays ont différentes commodités et différents avantages pour les sciences. La nature se montre diversement aux divers habitants du monde, elle fournit aux uns des sujets de réflexion qui manquent aux autres; elle se déclare quelquefois plus ou moins, selon les lieux; et enfin, pour la découvrir, il n'y a point trop de tout ce qui peut nous être connu.
La compagnie des mathématiciens étant déjà dans l'état qu'on la pouvait souhaiter, on songea à leur joindre deux physiciens, dont le roi laissa le choix à Golbert. Ceux qu'il nomma furent de la Chambre, médecin ordinaire du roi, fameux par ses ouvrages: Perrault, aussi médecin, en qui brillait le génie qui fait les découvertes, Duclos et Bourdelin, habiles chimistes; Pecquet et Gayant, savants anatomistes, et Marchand, qui avait une grande connaissance de la botanique. Le ministre joignit à ces géomètres et à ces physiciens consommés, déjeunes gens propres à les aider dans leurs travaux. Ce furent ?siquet. Couplet, Kicher, Pivert, de la Voye. Peu de moisaupara-
vaut, Duhamel, prêtre, avait été choisi pour être secrétaire de cette Académie, comme étant d'une assez vaste érudition, pour entendre les diU'érentes langues de tant de savants hommes, et recueillir tout ce qui sortirait de leur bouche. Il semble que Tordre dans lequel se forma l'Académie des Sciences, représente celui que les sciences mêmes doivent garder entre elles; les mathématiciens lurent les premiers, et les physiciens vinrent ensuite.
Le roi, pour assurer aux académiciens le repos et le loisir dont ils avaient besoin, leur établit des pensions, que les guerres môme n'ont jamais lait cesser; en quoi sa bonté pour l'Académie des Sciences a surpassé celle du cardinal de Richelieu pour TAcadémie française, qui lui était néanmoins si chère, et celle de Charles II, roi d'Angleterre, pour la Société Royale de Londres.
Le roi voulait même qu'il y eût toujours un fonds pour les expériences, si nécessaires dans toute la physique, et dont la dépense est quelquefois au-dessus des forces du physicien. La chimie la plus raisonnable n'opère qu'avec assez de frais, et les mathématiques même, hormis la géométrie pure et l'algèbre, demandent un grand attirail d'instruments, faits avec un extrême soin. D'ailleurs il se propose quelquefois de nouvelles inventions, que les auteurs, séduits par le charme de la production, ont rendu si spécieuses, qu'à peine en peut-on apercevoir les inconvénients ou les impossibilités ; et il est de l'intérêt public qu'il y ait une compagnie toujours en état de les examiner et d'en faire l'épreuve après quoi les défauts seront découverts, et peut-être même réparés.
Le 22 décembre, les mathématiciens et les physiciens que nous avons nommés, s'assemblèrent, pour la première fois, à la bibliothèque du roi. De Carcavy leur exposa le dessein qu'avait le roi d'avancer
et de favoriser les sciences, et ce qu'il attendait d'eux pour l'utilité publique et pour la gloire de son règne. On mit d'abord en délibération si les deux sociétés des géomètres et des physiciens demeureraient séparées, ou si elles n'en feraient qu'une. Presque toutes les voix allèrent à les mettre ensemble. La géométrie et la physique sont trop unies par elles-mêmes, et trop dépendantes du secours l'une de l'autre. La géométrie n'a presque aucune utilité, si elle n'est appliquée à la physique; et la physique n'a de solidité qu'autant qu'elle est fondée sur la géométrie. Il faut que les subtiles spéculations de l'une prennent un corps, pour ainsi dire, en se liant avec les expériences naturellement bornées à des cas particuliers, prennent, par le moyen de la spéculation, un esprit universel, et se changent en principes. En un mot, si toute la nature consiste dans les combinaisons innombrables des figures et des mouvements, la géométrie, qui seule peut calculer des mouvements et déterminer des figures, devient indispensablement nécessaire à la physique; et c'est ce qui paraît visiblement dans les systèmes des corps célestes, dans les lois du mouvement, dans la chute accélérée des corps pesants, dans les réflexions et les réfractions de la lumière, dans l'équilibre des liqueurs, dans la mécanique des organes des animaux; enfin dans toutes les matières de physique qui sont susceptibles de précision; car, pour celles qu'on ne peut amener à ce degré de clarté, comme les fermentations des liqueurs, les maladies des animaux, etc., ce n'est pas que la môme géométrie n'y domine, mais c'est qu'elle y devient obscure et presque impénétrable par la trop grande complication des mouvements et des figures. Les plus grands physiciens de notre siècle, Galilée, Descartes, Gassendi, le père Fabry ont été aussi do grands géomètres; et sans doute une des principales
causes qui avaient si longtemps empêché la physirpic le rien produire que des termes, c'est qu'on l'avait ''parée de la géométrie.
Cependant, pour mettre ({uelque distinction entre cc< deux sciences, il l'ut arrelé que les mercredis on ti-aiterait des mathématiques, et que les samedis appartiendraient à la physique.
Il fut résolu aussi que Ton ne révélerait rien de ce qui se dirait dans FAcadémie, à moins que la compagnie n'y consentit. Mais comme il est difficile que, dans un assez grand nombre d'académiciens, il n'y ait quelqu'un qui confie à quelque ami des vues ou des découvertes nouvelles qui auront été proposées dans l'assemblée, il est arrivé assez souvent que ce qui avait été trouvé par l'Académie et gardé pour être j)ublié dans un certain temps, lui a été enlevé par des étrangers qui s'en sont fait honneur. Car quelquelbis, à des gens versés dans certaine matière, il ne faut qu'un mot pour leur faire comprendre toute la finesse dune invention et peut-être ensuite la pousseront-ils plus loin que les premiers. C'est ce que fit Galilée à l'égard des lunettes. On lui apprit qu'un Hollandais, qui ne savait point de mathématiques, ajustait de telle sorte deux verres, qu'il voyait les objets plus grands et plus distincts. Galilée fut suffisamment instruit en apprenant la possibilité d'une chose si nouvelle et si étonnante. Il se mit à chercher, par voie de mathématiques, comment des objets pouvaient paraître plus distincts et plus grands; et enfin le raisonnement lui fit trouver ce que le hasard seul avait donné aux Hollandais. Aussitôt se découvrirent à ses yeux les satellites de Jupiter, les taches du Soleil, les phases de Vénus, cette innombrable multitude de petites étoiles qui font la voie lactée; et il ne s'en est fallu de beaucoup que le môme qui a trouvé les lunettes, n'ait fait le miracle de
les porter à leur dernière perfection. Le télescope dont Galilée s'est servi est conservé dans le cabinet de Tacadémie, à qui un savant italien en a fait présent.
Ce n'est pas quïl importe extrêmement au public de savoir qui est Tauteur dune nouvelle invention, pourvu qu'elle soit utile; mais comme il lui importe quil y ait des inventions nouvelles, il en faut conserver la gloire à leurs auteurs, qui sont excités au travail par cette récompense.
Rien ne peut plus contribuer à Tavancement des sciences que Témulation entre les savants, mais renfermée dans de certaines bornes. C'est pourquoi Ton convint de donner aux conférences académiques une forme bien différente des exercices publics de philosophie, où il n'est pas question d'éclaircir la vérité, mais seulement de n'être pas réduit à se taire. Ici l'on voulut que tout fût simple, tranquille, sans ostentation desprit ni de science; que personne ne se crût engagé à avoir raison, et que Ton fût toujours en état de céder sans honte; surtout qu'aucun système ne dominât dans l'Académie à l'exclusion des autres, et qu'on laissât toujours toutes les portes ouvertes à la vérité.
Enfin il fut résolu dans l'Académie que Ion examinerait avec soin les livres, ou de mathématiques, ou de physique, qui paraîtraient au jour, et que l'on ferait toutes les expériences considérables qui y seraient rapportées; ce que l'on jugea devoir être dune grande utilité, surtout dans la chimie et dans l'anatomie, qui sont de toutes les parties de la physique les plus fécondes en découvertes, et celles aussi dont les découvertes veulent être examinées de plus près.
Préface sur l'utilité des IVIathématiques
et de la Physique,
et sur les travaux de l'Académie des Sciences.
On traite volontiers d'inutile ce qu'on ne sait point : c'est une espèce de vengeance; et comme les mathémathiques et la pliysique sont assez généralement inconnues, elles passent assez généralement pour inutiles. La source de leur malheur est manifeste : elles sont épineuses, sauvages et d'un accès difficile.
Nous avons une lune pour nous éclairer pendant nos nuits : que nous importe, dira-t-on, que Jupiter en ait quatre? Pourquoi tant d'observations si pénibles, tant de calculs si fatigants, pour connaître exactement leur cours? Nous n'en serons pas mieux éclairés; et la nature, qui a mis ces petits astres hors de la portée de nos yeux, ne paraît pas les avoir faits pour nous. En vertu d'un raisonnement si plausible, on aurait dû négliger de les observer avec le télescope, et de les étudier; il est sûr qu'on y eût beaucoup perdu. Pour peu qu'on entende les principes de la géographie et de la navigation, on sait que depuis que ces quatre lunes de Jupiter sont connues, elles nous ont été plus utiles par rapport à ces sciences, que la nôtre elle-même; qu'elles servent et serviront toujours de plus en plus à faire des cartes marines incomparablement plus justes que les
anciennes, et qui sauveront apparemment la vie à une infinité de navigateurs. N'y eût-il dans l'astronomie d'autre utilité que celle qui se tire des satellites de Jupiter, elle justifierait suffisamment ces calculs immenses, ces observations si assidues et si scrupuleuses, ce grand appareil d'instruments travaillés avec tant de soin, ce bâtiment superbe uniquement élevé pour Tusage de cette science. Cependant le gros du monde ou ne connaît point les satellites de Jupiter, si ce n'est peut-èlre de réputation et fort confusément, ou ignore la liaison qu'ils ont avec la navigation, ou ne sait pas même qu'en ce siècle la navigation soit devenue plus parfaite.
Telle est la destinée dos sciences maniées par un petit nombre de personnes; l'utilité de leur progrès est invisible à la plupart du monde, surtout si elles se renferment dans des professions peu éclatantes. Que Ton ait présentement une plus grande facilité de conduire des rivières, de tirer des canaux, et d'établir des navigations nouvelles, parce que l'on sait sans comparaison mieux niveler un terrain et faire des écluses, à quoi cela aboutit-il? Des maçons et des mariniers ont été soulagés dans leur travail; eux-mêmes ne se sont pas aperçus de l'habileté du géomètre qui les conduisait; ils ont été mus à peu près comme le corps l'est par une âme qu'il ne connaît point : le reste du monde s'aperçoit encore moins du génie qui a présidé à l'entreprise, et le public ne jouit du succès qu'elle a eu qu'avec une espèce d'ingratitude.
L'anatomie, que Ton étudie depuis quelque temps avec tant de soin, na pu devenir plus exacte sans rendre la chirurgie beaucoup plus sûre dans ses opérations. Les chirurgiens le savent, mais ceux ({ui profitent de leur art n'en savent rien. Et comment le sauraient-ils? 11 faudrait qu'ils comparassent
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riuicienne chiriirgio avec la moderne. Ce serait une grande élude, el qui ne leur convient pas. L'opération a réussi, c'en est assez; il n'importe guère de savoir si dans un autre siècle elle aurait réussi de même.
Il est étonnant combien de chose«^ sont devant nos yeux sans que nous les voyions. Les boutiques des artisans brillent de tous côtés d'un esprit et d'une invention qui cependant n'attirent pas nos regards; il manque des spectateurs à des instruments et à des pratiques très utiles et très ingénieusement imaginées; et rien ne serait plus merveilleux j^our qui saurait en être étonné.
Si une compagnie savante a contribué par ses lumières à perfectionner la géométrie, l'anatomie, les mécaniques, enfin quelque autre science utile, il ne faut pas prétendre que Ton aille rechercher cette source éloignée, pour lui savoir gré et pour lui faire honneur de l'utilité de ses productions. Il sera toujours plus aisé au puljlic de jouir des avantages qu'elle lui procurera, que de les connaître. La détermination des longitudes par les satellites, la découverte du canal thoracique, un niveau plus commode et i)lus juste, ne sont pas des nouveautés aussi propres à faire du bruit, qu'un poème agréable, ou un beau discours d'éloquence.
L'utilité des mathématiques etdela physique, quoique à la vérité assez obscure, n'en est donc pas moins réelle. A ne prendre les hommes que dans leur état naturel, rien ne leur est plus utile que ce qui peut leur conserver la vie, et leur produire les arts, qui sont et d'un si grand secours, et d'un si grand ornement à la société.
Ce qui regarde la conservation de la vie appartient particulièrement à la physique; et par rapport à cette vue, elle a été partagée dans l'Académie en trois
branches, qui font trois espèces différentes d'académiciens, Tanatomie, la chimie et la botanique. On voit assez combien il est important de connaître exactement le corps humain, et les remèdes que Ton peut tirer des minéraux et des plantes.
Pour les arts, dont le dénombrement serait infini, ils dépendent les uns de la physique, les autres des mathématiques.
Il me semble d'abord que si Ton voulait renfermer les mathématiques dans ce qu'elles ont d'utile, il faudrait ne les cultiver qu'autant qu'elles ont un rapport immédiat et sensible aux arts, et laisser tout le reste comme une vaine théorie. Mais cette idée serait bien fausse. L'art de la navigation, par exemple, tient nécessairement à Tastronomie, et jamais l'astronomie ne peut être poussée trop loin pour l'intérêt de la navigation. L'astronomie a un besoin indispensable de l'optique, à cause des lunettes de longue vue; et l'une et l'autre, ainsi que toutes les parties des mathématiques, sont fondées sur la géométrie, et, pour aller jusqu'au bout, sur l'algèbre même.
La géométrie, et surtout l'algèbre, sont la clef de toutes les recherches que l'on peut faire sur la grandeur. Ces sciences, qui ne s'occupent que de rapports abstraits et d'idées simples, peuvent paraître infructueuses, tant qu'elles ne sortent point, pour ainsi dire, du monde intellectuel; mais les mathématiques mixtes qui descendent à la matière, et qui considèrent les mouvements des astres, l'augmentation des forces mouvantes, les différentes roules que tiennent des rayons de lumière en différents milieux, les différents effets du son par les vibrations des cordes, en un mot toutes les sciences qui découvrent des rapports particuliers de grandeurs sensibles, vont d'autant plus loin et plus sûrement, que l'art de découvrir des rapports en général est plus parfait. L'instrument
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universel ne peut devenir tropéiendii, tropmanialjle, trop aisé à appliquer à tout ce qu'on voudra. Il est utile pour toutes les sciences, qui ne sauraient se passer de son secours. C'est par cette raison qu'entre les mathématiciens de l'académie, que l'on a prétendu rendre tous utiles au public, les géomètres ou algébristes font une classe, aussi bien que les astronomes et les mécaniciens.
Il est vrai cependant que toutes les spéculations de géométrie pure ou d'algèbre, ne s'appliquent pas à des choses utiles. Mais il est vrai aussi que la plupart de celles qui ne s'y appliquent pas, conduisent ou tiennent à celles qui s'y appliquent. Savoir que dans une parabole la sous-tangente est double de l'abscisse correspondante, c'est une connaissance fort stérile par elle-même; mais c'est un degré nécessaire pour arriver à l'art de tirer des bombes avec la justesse dont on sait les tirer présentement. Il s'en faut beaucoup quil y ait dans les mathématiques autant d'usages évidents que de propositions ou de vérités; c'est bien assez que le concours de plusieurs vérités produise presque toujours un usage.
De plus, telle spéculation géométrique, qui ne s'appliquait d'abord à rien d'utile, vient à s'y appliquer dans la suite. Quand les plus grands géomètres du xvii^ siècle se mirent à étudier une nouvelle courbe qu'ils appelèrent la cycloïde, ce ne fut qu'une pure spéculation, où ils s'engagèrent par la seule vanité de découvrir à l'envi les uns des autres des théorèmes difficiles. Ils ne prétendaient pas euxmêmes travailler pour le bien public : cependant il s'est trouvé, en approfondissant la nature de la cycloïde, qu'elle était destinée à donner aux pendules toute la perfection possible, et à porter la mesure du temps jusqu'à sa dernière précision.
Il en est de la physique comme de la géométrie.
L'anatomie des animaux nous devrait être assez indifférente: il ny a que le corps humain qu'il nous importe de connaître. Mais telle partie dont la structure est dans le corps humain si délicate et si confuse qu'elle en est invisible, est sensible et manifeste dans le corps d'un certain animal. De là vient que les monstres mêmes ne sont pas à négliger. La mécanique cachée dans une certaine espèce ou dans une structure commune, se développe dans une autre espèce, ou dans une structure extraordinaire; et Ton dirait presque que la nature, à force de multiplier et de varier ses ouvrages, ne peut s'empêcher de trahir quelquefois son secret.
Les anciens ont connu l'aimant, mais ils n'en ont connu que la vertu d'attirer le fer. Soit qu'ils n'aient pas fait beaucoup de cas d'une curiosité qui ne les menait à rien, soit qu'ils n'eussent pas assez le génie des expériences, ils n'ont pas examiné cette pierre avec assez de soin. Une seule expérience de plus leur apprenait qu'elle se tourne d'elle-même vers les pôles du monde, et leur niellait entre les mains le trésor inestimable de la boussole. Ils touchaient à cette découverte si importante qu'ils ont laissé échapper; et s'ils avaient donné un peu plus de temps à une curiosité inutile en apparence, l'utilité cachée se déclarait.
Amassons toujours des vérités de mathématiques et de physique au hasard de ce qui en arrivera, ce n'est pas risquer beaucoup. Il est certain qu'elles seront puisées dans un fonds d'où il en est déjà sorti un grand nombre qui se sont trouvées utiles. Nous pouvons présumer avec raison, que de ce même fonds nous en tirerons plusieurs, brillantes dès leur naissance, d'une utilité sensible et incontestable. Il y en aura d'autres qui attendront quelque temps (ju'une fine méditation ou un heureux hasard découvre leur
usage. Il y on aura ({ui, prises séparément, seront stériles, et ne cesseront <le l'être (|ue (juand on s'avisera (Je les rapprocher. Enlin, au pis aller, il y en aura qui seront éternellement inutiles.
J'entends inutiles, par rapport aux usages sensibles, et, pour ainsi dire, grossiers; car du reste elles ne le seront pas. Un objet vers lequel on tourne uniquement ses yeux, en est plus clair et plus éclatant, quand les objets voisins, qu'on ne regarde pourtant pas, sont éclairés aussi l)ien que lui. C'est ({u'il profite de la lumière qu'ds lui communiquent par réflexion. Ainsi les découvertes sensiblement utiles, et qui peuvent mériter notre attention principale, son t en quelque sorte éclairées par celles qu'on peut traiter d'inutiles. Toutes les vérités deviennent plus lumineuses les unes par les autres.
Il est toujours utile de penser juste, même sur des sujets inutiles. Quand les nombres et les lignes ne conduiraient absolument à rien, ce seraient, toujours les seules connaissances certaines qui aient été accordées à nos lumières naturelles, et elles serviraient à donner plus sûrement à notre raison la première habitude et le premier pli du vrai. Elles nous apprendraient à opérer sur les vérités, à en prendre le fil souvent très délié et presque imperceptible, à le suivre aussi loin qu'il peut s'étendre ; enfin elles nous rendraient le vrai si familier, que nous pourrions en d'autres rencontres le reconnaître au premier coup d'oeil et presque par instinct.
L'esprit géométrique n'est pas si attaché à la géométrie qu'il n'en puisse être tiré, et transporté à d'autres connaissances. Un ouvrage de morale, de politique, de critique, peut-être même d'éloquence, en sera plus beau, toutes choses d'ailleurs égales, s'il est fait de main de géomètre. L'ordre, la netteté, la j)récision, Texactilude qui régnent dans les bons
livres depuis un certain temps, pourraient bien avoir leur première source dans cet esprit géométrique, qui se répand plus que jamais, et qui en quelque façon se communique de proche en proche à ceux même qui ne connaissaient pas la géométrie. Quelquefois un grand homme donne le ton à tout son siècle; celui à qui on pourrait le plus légitimement accorder la gloire d'avoir établi un nouvel art de raisonner était un excellent géomètre.
Enfin tout ce qui nous élève à des réflexions, qui, quoique purement spéculatives, sont grandes et nobles, est d'une utilité qu'on peut appeler spirituelle et philosophique. L'esprit a ses besoins, et peut-être aussi étendus que ceux du corps. Il veut savoir; tout ce qui peut être connu lui est nécessaire ; et rien ne marque mieux combien il est destiné à la vérité : rien n'est peut-être plus glorieux pour lui, que le charme que l'on éprouve, et quelquefois malgré soi, dans les plus sèches et les plus épineuses recherches de l'algèbre.
Mais sans vouloir changer les idées communes, et sans avoir recours à des utilités qui peuvent paraître -trop subtiles et trop raffinées, on peut convenir nettement que les mathématiques et la physique ont des endroits qui ne sont que curieux; et cela leur est commun avec les connaissances les plus généralement reconnues pour utiles, telle qu'est l'histoire.
L'histoire ne fournit pas dans toute son étendue des exemples de vertu, ni des règles de conduite. Hors de là, ce n'est qu'un spectacle de révolutions perpétuelles dans les affaires humaines, de naissances, de chutes d'empire, de mœurs, de coutumes, d'opinions qui se succèdent incessamment ; enfin de tout ce mouvement rapide, quoique insensible, qui emporte tout, et change continuellement la face de la terre.
Si nous voulons opposer curiosité à curiosité, nous
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trouverons qu'au lieu de ce mouvemcnl qui agile les nations, qui fait naître et qui renverse les états, la physique considère ce grand et universel mouvement ({ui a arrangé toute la nature, qui a suspendu les corps célestes en dilTérentes sphères, qui allume et qui éteint des étoiles, et qui, en suivant toujours des lois invariables, diversifie à l'infini ses efTets. Si la ditïérence étonnante des mœurs et des opinions des peuples est si agréable à considérer, on étudie aussi avec un extrême plaisir la prodigieuse diversité de la structure des différentes espèces d'animaux, par rapport à leurs différentes fonctions, aux éléments où ils vivent, aux climatsqu'ils habitent, aux aliments qu'ils doivent prendre, etc. Les traits d'histoire les plus curieux auront peine à Fètre plus que les phosphores, les liqueurs froides qui, en se mêlant, produisent de la flamme, les arbres d'argent, les jeux presque magiques de l'aimant, et une infinité de secrets que l'art a trouvés en observant de près et en épiant la nature. En un mot, la physique suit et démêle, autant qu'il est possible, les traces de l'intelligence et de la sagesse intinie qui a tout produit; au lieu que l'histoire a pour objet les effets irréguliers des passions et des caprices des hommes, et une suite d'événements si bizarres, que l'on a autrefois imaginé une divinité aveugle et insensée pour lui en donner la direction.
Ce n'est pas une chose que l'on doive compter parmi les simples curiosités de la physique, que les sublimes réflexions où elle nous conduit sur l'auteur de l'univers. Ce grand ouvrage, toujours plus merveilleux à mesure qu'il est plus connu, nous donne une si grande idée de son ouvrier, que nous en sentons notre esprit accablé d'admiration et de respect. Surtout l'astronomie et l'anatomie sont les deux sciences qui nous offrent le plus sensiblement deux
grands caractères du Créateur; lune, son immensité, par les dislances, la grandeur et le nombre des corps célestes; l'autre, son intelligence infinie, parla mécanique des animaux. La véritable physique s'élève jusqu'à devenir une espèce de théologie.
Les dilTérentes vues de l'esprit humain sont presque infinies, et la nature Test véritablement. Ainsi Ton peut espérer chaque jour, soit en mathématiques, soit en physique, des découvertes qui seront d'une espèce nouvelle d'utilité ou de curiosRé. Rassemblez tous les dillerents usages dont les mathématiques pouvaient être il y a cent ans ; rien ne ressemblait aux lunettes qu'elles nous ont données depuis ce temps-là, et qui sont un nouvel organe de la vue, que l'on n'eût pas osé attendre des mains de l'art. Quelle eût été la surprise des anciens, si on leur eût prédit qu'un jour leur postérité, par le moyen de quelques instruments, verrait une infinité d'objets qu'ils ne voyaient pas, un ciel qui leur était inconnu, des plantes et des animaux dont ils ne soupçonnaient seulement pas la possibilité? Les physiciens avaient déjà un grand nombre d'c^xpériences curieuses; mais voici encore, depuis près d'un demi-siècle, la machine pneumatique qui en a produit une infinité d'une nature toute nouvelle, et, qui en nous montrant les corps dans un lieu vide d'air, nous les montre transportés dans un monde différent du nôtre, où ils éprouvent des altérations dont nous n'avons pas d'idée. Peut-être l'excellence des méthodes géométriques que Ton invente ou que l'on perfectionne de de jour en jour, fera-t-elle voir à la fin le bout de la géométrie, c'est-à-dire, de l'art de l'aire des découvertes en géométrie, ce qui est tout : mais la physique, qui contemple un objet d'une variété et d'une fécondité sans bornes, trouvera toujours des observations à faire et des occasions de s'enrichir, et
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aura Tavantai^e de iiY'lrc jamais uni' science complète.
Tant (le choses qui reslenl encore, et dont apparemment plusieurs resteront toujours à savoir, donnent lieu au découragement alTecté de ceux qui ne veulent pas entrer en physique. Souvent, pour mépriser la science naturelle, on se jette dansTadmiration de la nature, que Ton soutient absolument incompréhensible. La nature cependant n'est jamais si admirable ni si admirée que quand elle est connue. 11 est vrai que ce que Ton sait est peu de chose eij^ paraison de ce qu'on ne sait pas, quelquefois nîÇ{ô<^^4^ ce que l'on ne sait pas est justement ce ÉjiKOn devrait le plus tôt savoir. Par exemple, on ne,' sait (pas, du moins bien certainement, pourquoi uit(^ pierre jetée en Tair retombe; mais on sait avec certltij'cfë^qii'eUe est la cause de Farc-en-ciel, pourquoi il ne^ passe jamais une certaine hauteur, pourquoi la largeur en est toujours la même; pourquoi quand il y a deux arcs-en-ciel à la fois, les couleurs de Tun sont renversées à Tégard de celles de Tautre, etc. Et cependant combien la chute d'une pierre dans Tair paraît-elle un phénomène plus simple que Tarc-enciel? Mais enfin, quoique Ton ne sache pas tout; on n'ignore pas tout aussi; quoique Ton ignore ce qui paraît plus simple on n'ignore pas tout, on ne laisse pas de savoir ce qui paraît plus compliqué ; etsinous devons craindre que notre vanité ne nous flatte souvent de pouvoir parvenir à des connaissances qui ne sont pas laites pour nous, il est dangereux que notre paresse ne nous flatte aussi quelquefois d'être condamnés à une plus grande ignorance que nous ne le sommes elTectivement.
11 est permis de compter que les sciences ne font que naître, soit parce que chez les anciens elles ne pouvaient être encore qu'assez imparfaites, soit
parce que nous en avons presque entièrement perdu les traces pendant les longues ténèbres de la barbarie, soit parce qu'on ne s'est mis sur les bonnes voies que depuis environ un siècle. Si Ton examinait historiquement le chemin qu'elles ont déjà fait dans un si petit espace de temps , malgré les faux préjugés qu'elles ont eus à combattre de toutes parts, et qui leur ont longtemps résisté, quelquefois même malgré les obstacles étranges de Tautorité et de la puissance, malgré le peu d'ardeur que l'on a eu pour des connaissances éloignées de l'usage commun, malgré le petit nombre de personnes qui se sont dévouées à ce travail, malgré la faiblesse des motifs qui les y ont engagées, on serait étonné de la grandeur et de la rapidité du progrès des sciences, on en verrait même de toutes nouvelles sortir du néant, et peut-être laisserait-on aller trop loin ses espérances pour l'avenir.
Plus nous avons lieu de nous promettre qu'il sera heureux, plus nous sommes obligés à ne regarder présentement les sciences que comme étant au berceau, du moins la physique. Aussi l'Académie n'en est-elle encore qu'à faire une ample provision d'observations et de faits Ijien avérés, qui pourront être un jour les fondements d'un système; car il faut que la physique systématique attende à élever des édifices, que la physique expérimentale soit en état de lui fournir les matériaux nécessaires.
Pour cet amas de matériaux, il n'y a que des compagnies protégées par les princes, qui puissent réussir aie faire et à le préparer. Ni les lumières, ni les soins, ni la vie, ni les facultés d'un particulier n'y suffiraient. Il faut un trop grand nombre d'expériences, il en faut de trop d'espèces ditïérentes, il faut trop répéter les mêmes, il faut varier de trop de manières, il faut les suivre trop longtemps avec un même esprit. La cause du moindre effet est presque
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loujours enveloppée sous tant de plis et de replis, qu'à moins (ju'on ne les ait tous démêlés avec un extrême soin, on ne doit pas prétendre qu'elle vienne à se manifester.
Jusqu'à présent rAcadémie des Sciences ne prend la nature que par petites parcelles. Nul système général, de peur de tomber dans l'inconvénient des systèmes précipités, dont rimpatience de Tesprit humain ne s'accommode que trop bien, et qui étant une fois établis, s'opposent aux vérités qui surviennent. Aujourd'hui on s'assure d'un fait, demain d'un autre qui n'y a nul rapport. On ne laisse pas de hasarder des conjectures sur les causes, mais ce sont des conjectures. Ainsi les recueils que l'Académie présente tous les' ans au public, ne sont composés que de morceaux détachés, et indépendants les uns des autres, dont chaque particulier qui en est l'auteur, garantit les faits et les expériences, et dont l'Académie n'approuve les raisonnements qu'avec toutes les restrictions d'un sage pyrrhonisme.
Le temps viendra peut-être que Ion joindra en un corps régulier ces membres épars ; et s'ils sont tels (ju'on les souhaite, ils s'assembleront en quelque sorte d'eux-mêmes. Plusieurs vérités séparées, dès qu'elles sont en assez grand nombre, offrent si vivement à l'esprit leurs rapports et leur mutuelle dépendance, qu'il semble qu'après avoir été détachées par une espèce de violence les unes d'avec les autres, elles cherchent naturellement à se réunir.