‹ Pages choisiesChapitre 26 sur 62 · LES LETTRES · texte numérisé non relu

LES LETTRES

Je vis plusieurs paquets enveloppés minutieusement de papier. J'en pris un et je pus lire : « Lettres de Justin... » et le chiffre de l'année; même inscription sur le deuxième, sur le troisième, sur le quatrième. C'était toute la correspondance de mon père que ma tante conservait ainsi, avec la religion qu'elle mettait à ne laisser se perdre, ni se détériorer un seul des objets ayant appartenu à celui qui avait été la plus profonde tendresse de sa vie. Pourquoi ne m'avait-elle jamais parlé de ce trésor-ci, plus précieux pour moi que tous les autres? Je me posai cette question en refermant le coffret. Puis, je me dis qu'elle avait sans doute voulu ne se séparer de ces lettres qu'à la dernière minute. Je remontai dans ces pensées. Dès la porte, je rencontrai ses yeux. Ils exprimaient une impatience et une anxiété dévorantes. A peine eut-elle la petite cassette sur son lit qu'elle l'ouvrit, saisit un paquet de lettres, pins un autre, finit par en garder un seul, remit ceux qu'elle avait retirés, donna un tour de clef et me fit signe de porter le coffret sur la commode. Tandis que j'exécutais cet ordre et que j'écartais les petits bibelots dont cette commode était encombrée, je vis la malade, dans la glace posée devant moi. Elle s'était, par un effort suprême, retournée aux trois quarts, et, de sa main libre, elle essayait de lancer le paquet de lettres, qu'elle avait nus à part des autres, dans la cheminée placée à la droite de son lit, du côté du chevet, à un mètre seulement. Mais elle put à peine se soulever, son élan fut trop faible el le petit paquet de lettres roula par terre. J'accourus vers elle, afin de lui remettre la tète sur les oreillers et le corps au milieu du lit, el alors, avec sou bras impuissant, elle recommença de faire son grand preste triste, crispant sur le drap ses doigts amaigris, et de nouvelles larmes coulèrent de ses pauvres yeux. — Ah! comme j'ai honte de ce .pie

je vais écrire ici!... Je l'écrirai pourtant, car je me suis juré d'être vrai jusqu'à cette faute, jusqu'à une pire encore! — Je n'avais pas eu de peine à comprendre ce qui s'était passé dans l'esprit de la malade. Évidemment, le petit paquet, tombé sur le tapis, entre le garde-feu et la table de nuit, contenait des lettres qu'elle désirait détruire pour toujours, afin que je ne les lusse pas. Elle aurait pu brûler depuis longtemps ces feuilles dont elle redoutait pour moi la fatale influence. Je comprenais qu'elle eût reculé d'année en année, de jour en jour peut-être, moi qui savais de quel culte idolâtre elle entourait les moindres objets ayant appartenu à mon père. Ne l'avais-je pas vue conserver le buvard dont il se servait quand il venait à Compiègne, avec les enveloppes et le papier qui s'y trouvaient lors de sa dernière visite? Oui, elle avait dû attendre, attendre encore, avant de se séparer à jamais de ces cbôres et dangereuses lettres. Puis la maladie l'avait surprise, et, tout de suite, elle avait ressenti l'angoisse que ce paquet demeurât en ma possession. Je me rendis compte qu'une défiance, déraisonnable, celle de ses derniers moments, l'avait empêchée de demander le coffret à Jean ou à Julie. C'était là, je le compris à cette minute même, le secret de l'impatience avec laquelle la pauvre femme avait désiré mon arrivée, le secret aussi du trouble où je l'avais vue. Et maintenant ses forces l'avaient trahie. Elle avait tenté vainement de jeter les lettres dans le feu, ce feu dont elle entendait le crépitement sans pouvoir se soulever ni même regarder la flamme tant désirée. Toutes ces inductions qui se présentèrent d'un coup à ma pensée ont pris forme plus tard. Sur le moment, elles se fondirent en un immense mouvement de pitié devant l'excès de la souffrance de la malheureuse femme.

- « Ne vous tourmentez pas, chère tante, » lui dis-je, en ramenant la couverture jusqu'à ses épaules; «je vais brûler ces lettres. -

Elle leva des yeux remplis d'une supplication anxieuse.

18 PAGES CHOISIES DE l'AUL BOL'RGET.

Je lui fermai les paupières avec mes lèvres, et je me baissai pour prendre le petit paqueL Sur le papier qui lui servait d'enveloppe, je lus distinctement cette date : « 1864. — Lettres de Justin. » 1864! c'était la dernière année de la vie de mon père! Je le sens, ce que je (is à ce moment-là fui infâme; les suprêmes volontés des mourants sont chose sacrée. Je ne devais pas, non, je ne devais pas tromper celle ({ni était là, sur le point de nie quitter pour toujours, et dont j'entendais le souffle devenir plus rapide à cette seconde. — Ce fut un passage tourbillonnant d'idées plus fortes que moi... Si ma tante Louise tenait passionnément, follement, à ce que ces lettres fussent brûlées, c'est qu'elles pouvaient me mettre sur la voie île la vengeance... Des lettres de la dernière année de mon père, et dont elle ne m'avait jamais parlé, à moi!... Je ne raisonnai pas. Je n'hésitai pas. J'aperçus dans un éclair cette possibilité d'apprendre... Quoi? Je ne savais pas, mais d'apprendre... Au lieu de jeter le paquet de ces Ici lies dans le feu, je le lançai à côté sous un fauteuil et revins me pencher sur la malade, et, d'une voix cpie je tentai de faire assurée et calme, je lui dis que son désir était accompli, et que les tel 1res brûlaient. Elle me prit la main et la baisa. Comme celle caresse me lit mal! Je m'assi> à côté de son lit en cachant ma tète dans les draps pour que ses yeux ne rencontrassent pas les miens. Hélas! je n'eus pas longtemps à craindre son regard. A midi, son agitation recommença. Le prêtre vint, à deux heures, lui donner les sacrements. Elle eut une nouvelle attaque vers le soir qui lui enleva toute connaissance et elle mourut dans la nuit...

Chère morte, ce mensonge que je l'ai fait ainsi, à la

dernière heure, nie le pardonneras-lu? En voulant que je ne lusse jamais ces lettres fatales, qui ont commencé d'éclairer le passé d'une si terrible lumière, lu espérais m épargner des soupçons qui t'avaient torturée toi-

même. Sur Ion lil de mort, lu ne pensais qu'à mon

bonheur. Me pardonneras-tu d'avoir rendu vaine cette

prévoyance de ton agonie? 11 faut que je te parle, quoique je ne sache pas si tu peux me voir aujourd'hui ou m'entendre, ou seulement sentir l'émotion qui va du

pins intime de moi vers ta mémoire, douce morte. Vois : j'ai tant de honte de t'avoir menti, quand tu ne songeais, toi, qu'à m'être bonne, si bonne, si bonne qu'aucune créature humaine n'a jamais été meilleure pour wnr autre. Il faut que je te dise cela, tendre femme, qu'ils ont ensevelie parmi des draperies blanches, comme il convenait à ton être si pur. De toi, du moins, je n'ai jamais douté. En pensant à toi, je n'ai pas une amertume, sinon de ne t'avoir pas assez chérie quand tu vivais, sinon d'avoir trahi le dernier vœu qu'ait formé ton âme. Je crois te voir avec tes yeux qui disaient que dans ton cœur il n'y avait pas une tache ; mais que de blessures!... Tu viens à moi, et. tu me pardonnes, et de ta main tu caresses ma joue, triste, si triste caresse que tu m'as donnée, avant de t'en aller dans ces ténèbres où les mains ne peuvent plus s'étreindre, ni les larmes se mêler. Si la mort n'était pas venue sur toi trop vite, si j'avais obéi à ton suprême désir, tu aurais emporté sous la terre le secret de tes doutes les plus douloureux. Pauvre fantôme, tu ne me blâmes plus maintenant, n'est-ce pas, d'avoir voulu savoir? Tu ne me blâmes plus d'avoir souffert? Il existe, pesant sur nous, une destinée qui veut que la clarté se fasse sur la nuit du crime, que la justice reprenne son droit et que le vengeur arrive.

Par quels chemins? Cette puissance le sait, et elle emploie à son œuvre de réparation des armes bien étranges. Il était dit, sœur pieuse de mon père, que ton culte iidèle pour cette chère mémoire aboutirait à réveiller en moi la volonté qui s'endormait. Ame dévouée. Ame inquiète, ne me reproche pas les tourments que je me suis donnés, le dévouement tragique dans lequel j'ai abîmé ma jeunesse. Et repose, repose!... Que Ta paix descende sur le tombeau où vous dormez votre sommeil ensemble, mon père et toi, dans ce cimetière de

Cômpiègne qui me recevra un jour, moi aussi. Dire que ce jour pourrait être demain !...

Au retour d'une visite à M. Massol, le juge d'instruction, autrefois chargé d'instruire l'affaire, il rend compte à M. Termonde de sa conversation avpc le juge, et étudie Je visage de son beau-père, afin de surprendre ses émotions secrètes.

l'épreuve.

— « M. Massol et moi, » repris-je, « nous nous sommes aussi demandé quelle vie pouvait bien mener ce complice de Troppmann ou encore ce Rochdale, que nous n'avons pas renoncé à retrouver, ni lui ni moi... Car M. Massol a eu bien soin, avant de quitter son cabinet, de l'aire un acte interruptif de la prescription, et nous avons des années devant nous pour chercher... Ces criminels dorment-ils en paix? Sont-ils punis, même dans leur sécurité momentanée, par l'appréhension du danger, par le remords?... Ce serait une ironie singulière s'ils étaient à présent de bons et tranquilles bourgeois, fumant leur cigare comme vous et moi, amoureux, aimés?... Est-ce cpie vous croyez au remords, vous? »

— « Oui, j'y crois, » répondit-il.

Était-ce le contraste entre la légèreté affectée de mon discours et le sérieux avec lequel il avait parlé qui me fit paraître sa voix grave et profonde? Mais non, je me trompais, car il avait supporté sans un frisson la nouvelle que la prescription du crime avait été interrompue, — nouvelle effrayante pour lui s'il était mêlé au meurtre, et il ajouta d'un ton paisible, — ne retenant de ma question que son côté philosophique.

— « Et M. Massol, lui, croit-il au remords?... »

— « M. Massol, » fis-je, « est un cynique. 11 a vu trop d<- vilaines histoires. Il dit que c'est là une question d'estomac et d'éducation religieuse; Il prétend

qu'un homme qui digérerait à merveille, et à qui, tout enfant, on n'aurait jamais parlé de l'enfer, pourrait voler et tuer du matin au soir, sans jamais connaître d'autres remords que la crainte des gendarmes... Cette question de l'autre vie, on ne sait pas quel rôle elle joue dans la solitude, prétend ce sceptique, et je crois qu'il a raison, car bien souvent je me mets, sans raison, la nuit, à penser à la mort, moi qui ne crois plus à grand'chose, et j'ai peur... Oui, j'ai peur... Et vous, » continuai-je, « croyez-vous à un autre monde?... »

— « Oui, » dit-il... Et cette fois je crus bien discerner une altération dans sa voix.

— « Et à la justice de Dieu? » insistai-je.

— « A sa justice et sa miséricorde, » répondit-il avec un accent singulier.

— « Étrange justice, » m'écriai-je, « qui, pouvant tout, attendrait pour punir! C'est ce que ma pauvre tante me disait toujours, quand je lui parlais de venger mon père : « Laisse à Dieu le soin de punir... » Eh bien, » ajoutai-je, « si je tenais l'assassin, si je l'avais là devant moi, si j'étais sûr... Non, je n'attendrais pas l'heure de cette justice de Dieu... »

Je m'étais levé en prononçant ces paroles, en proie à une involontaire exaltation dont je sentis aussitôt l'enfantillage. M. Termonde s'était, lui, penché de nouveau sur le feu; il avait repris les pincettes. Il ne répliqua rien à ma sortie. Avait-il vraiment, comme je l'avais cru pendant une seconde, ressenti un peu de trouble à m'entend re parler de cet inévitable et redoutable lendemain du tombeau, dont j'ai si peur, moi, aujourd'hui que j'ai du sang sur mes mains ? Je n'en pus rien savoir. Sou profil était, comme tout à l'heure, impassible H triste. L'agitation de ses mains, qui me rappelait tant le geste avec lequel il tournait et retournait sa canne de jonc, tandis que ma mère lui annonçait la disparition de mon père, autrefois, oui, l'agitation de ses mains était extrême, mais tout à l'heure elles tisonnaient avec une lièvre pareille. Le silence s'était

abattu entre nous subitement; mais que do silences semblables nous avions traversés, à chaque tête-àtête!... Et ]>uis, contre l'explosion de ma douleur et de ma haine d'orphelin, qu'avait-il à dire ou à faire? Innocent ou coupable, il devait également se taire, et il se taisait. In découragement immense me saisit. Dans cette minute, j'aurais souhaité avoir à mon service les insl ruments de !<>H ure du moyen âge, les chevalets, les fers rouges, le plomb fondu, de quoi arracher leur secrel aux bouches les mieux fermées. Stérile et. impuissante fureur! Mon beau-père avait regardé la pendule; il s'était levé à son tour, et il me disait, : « Veuxtu que je te mette quelque part sur ma route? J'ai demandé la voiture pour trois heures, j'ai rendez-vous au cercle à la demie afin de nous entendre sur une élection qui aura lieu demain... » J'avais devant moi, au lieu du criminel terrassé que j'avais rêvé, un homme du monde en train de penser à ses devoirs de club. Je déclinai son offre presque en balbutiant. Il me reconduisit jusque dans le hall avec un sourire... Pourquoi donc, un quart d'heure plus tard, lorsque nous nous croisâmes sur le quai, par hasard, moi m'en retournant. à pied, lui dans son coupé... — oui, pourquoi son visage me sembla-t-il si bouleversé, si tragique, si sombre? Il ne me vit pas. Il était dans le coin. Sa face se détachait, toute terreuse, sur le fond de cuir vert... Ses yeux regardaient... où et quoi?... C'était une vision de détresse qui passait devant moi, tellement différente de la physionomie souriante de tout à l'heure, qu'elle me lit soudain me redresser avec une émotion extraordinaire et me dire, comme épouvanté de mon succès : « Aurais-je touché juste? »

Il sait la vérité ; il vient de l'arracher, dans une scène où il a joué sa vie, au meurtrier, au frère de M. Termonde,

et il accable son beau père sous celle révélation inattendue.

Page 1