‹ Pages choisiesChapitre 38 sur 62 · JACQUES MOLAN · texte numérisé non relu

JACQUES MOLAN

— « Tu viens diner*?... » me dit-il. « Alors je te prends avec moi, j'ai une table. »

Dans toute autre circonstance, et malgré nos souvenirs communs du collège et du Quartier Latin, j'eusse imaginé un alibi immédiat. Peu de personnalités me lassent autant et aussi vite que celle de Jacques. Je constate trop en lui, unie à des défauts que je déteste, la qualité qui me manque le plus : cette puissance de s'imposer, cette audace d'esprit, cet animalisme de verve, cette virilité productrice, cette confiance en soi sans laquelle il n'est pas de grand artiste. Ces belles vertus de génialité entraînent-elles donc nécessairement avec elles un abus du « moi », pareil à celui dont cet écrivain offre un exemplaire étonnant? Dieu sait* pourtant, si Julien Dorsenne et Claude Larehcr* les deux autres hommes de lettres que j'ai le mieux connus* étaient infestés d'égotisme. C'étaient des violettes de modestie, de saintes et timides violettes, toutes petites* toutes chélives, dans l'humble gazon, àcôté de Jacques. Ses livres, ses pièces, ses ennemis, ses projets, ses gains, sa santé, lui seul existe pour lui, et il ne parle <[\ude lui. C'est ce qui faisait dire à mon pauvre Claude,

précisément : « Comment voulez-vous que Molan soit jamais triste? Chaque matin il se regarde dans la glace et il songe : Suis-je heureux d'habiller le premier écrivain de l'époque!... » Mais Claude était un peu envieux de Jacques, et voilà une des supériorités de ce dernier : à force de fatuité, il ne connaît pas l'envie. Il ne se préfère pas aux autres, il les ignore. Expliquez ce mystère maintenant : avec cette vanité presque maladive et qui n'a d'égale que son insensibilité, ce garçon n'a qu'à s'asseoir devant son papier, et, sous sa plume, vont et viennent, parlent et agissent, jouissent et souffrent des êtres de passion et d'éloquence, des créatures de chair et de sang, d'amour et de haine, de vrais hommes en un mot et de vraies femmes. Tout un monde s'évoque, si réel, si intense, si amusant tour à tour ou si attendrissant, que l'admiration m'empoigne moi-même chaque fois que je le lis. Je sais pourtant que ce n'est là qu'un prestige, qu'une magie, qu'un jeu de passe-passe, et que le père spirituel de ces héros et de ces héroïnes est un parfait monstre littéraire, avec une bouteille d'encre à la place du cœur. Je me trompe. Il y porte encore l'amour passionné du succès. Et quel tact merveilleux, quel doigté dans le maniement de cet orgue à mille surprises, le goût public ! Jacques est le type accompli de ce que nous appelions, en argot d'atelier, un profiteur, l'artiste qui excelle à s'approprier l'effort d'un autre, mais en le mettant au point. Exemples. A l'époque de ses débuts, le naturalisme triomphait. C'était le temps où l'admirable Assommoir de Zola venait de paraître et presque aussitôt les étonnantes études de paysans et de fdles, qui révélèrent au monde des lettrés le nom du malheureux et génial Maupassant. Jacques comprit qu'en dehors de cette formule, aucun grand succès n'était possible, et en même temps il devina qu'après ces deux maîtres, il ne fallait plus toucher aux milieux triviaux et populaires. Le lecteur en était comme sursaturé. Molan eut alors cette idée de génie d'appliquer à la haute vie les procédés d'observation

dure »'t de réalisme brutal, chers à l'école. Ses quatre premiers volumes de romans et de nouvelles furent ainsi, comme on le disait méchamment lors de leur apparition, du Zola pommadé, du Maupassant parfumé. Les épigrammes sont des épigrammes et le succès esl le succès. Celui de Molan fut très vif, on se le rappelle. Aussitôt des signes indiscutables lui firent comprendre que le goût du lecteur changeait de nouveau, qu'il virait du côté de l'analyse et de l'étude psychologique. C'est alors qu'il changea brusquement sa manière, lui aussi, et nous eûmes les trois livres qui ont le plus fait pour sa fortune : Martyre intime. Cœur brisé, et Anciennes amours. Là encore, il sut se; préserver des défauts habituels aux initiateurs du genre : le tarabiscotage sentimental, les longues dissertations, l'appareil philosophique et surtout l'abus du décor mondain. Il avait fait du naturalisme de haute vie. Il fit de l'analyse humble, bourgeoise, de milieu moyen. Ensuite, la vertu ayant paru soudain à l'ordre du jour, nous eûmesde lui le seul roman de cette époque qui ait rivalisé en succès honnête avec l'Abbé Constantin : Blanche comme un lis. Sur quoi, les préoccupations sociales étant devenues le poncif de la haute et basse critique, Molan a encore changé son fusil d'épaule, et il a écrit ce roman sur une famille d'ouvriers, — Une Épopée de ce temps, — un ouvrage d'imagination en deux volumes, qui s'est vendu, c'est une date en librairie, à soixante-quinze mille exemplaires ! El voyez la'vanité des théories esthétiques. Tous ces livres sont conçus dans un principe d'art différent. On pourrait suivre à travers eux l'histoire des variations de la mode. Aucun n'est sincère, au sens profond du mot, et tous ont à un égal degré cette couleur de la vérité humaine, qui semble, chez cet écrivain si volontaire, un don inconscient. Ce même don, il l'a déployé quand, appréhendant de lasser ses lecleurs par un abus du roman, il s'est mis à faire du théâtre. Il a donné Adèle, aux Français, qui fut un triomphe, la Vaincue, à l'Odéon, quien fut un autre el les journaux m'avaient appris sa nouvelle victoire au

Vaudeville, avec une comédie au titre énigmatique : la Duchesse bleue Or nous riions en rhétorique ensemble, ce qui prouve que cette énorme production, quelque dix volumes de roman, deux de nouvelles, un recueil de vers, trois œuvres de théâtre, a été fournie en moins de seize années! Et Jacques a trouvé le moyeu de vivre en même temps qu'il travaillait de la sorte. Il a fait les voyages indispensables qui lui permettent d'écriresans mensonge dans ses préfaces de ces phrases à chateaubrianesques attitudes : « Quand je cueillais des anémones dans les gazons de la villa Pamphili?... » Ou bien : « Moi aussi j'ai prononcé ma prière sur l'Acropole... » Ou encore : « Comme ce taureau que j'ai vu plier les genoux pour mourir dans le cirque de Séville... » — Je cite de mémoire. — Et l'animal a nourri ses relations, arrangé sa fortune! El il est resté gai, il a conservé son appétit, celui de la pension où m mis avons grandi ensemble. J'en eus la preuve, ce soir-là encore, où j'acceptai de dîner à sa table, malgré ma secrète antipathie, machinalement, dominé par cette suggestion de vitalité qui émane de chacun de ses gestes. Nous ne fûmes pas plutôt assis qu'il me demanda :

— « Quel vin préfères-tu, du Champagne ou du bourgogne'?... Ils soid lions ici, l'un et l'autre... »

— « Je crois que l'eau de Vais me suffira, » répliquai -j e .

— " Tu n'as donc pas bel estomac?» interrompit-il en pian! ; » moi, je ne sais pas où est le mien... Alors du Champagne pour moi, de l'exlradry, et de l'eau de Vais pour monsieur... continua-t-ilen s'adressant au maître d'hôtel. Son égoïsme a cela de commode qu'il ne discute jamais les caprices des autres, pas plus qu'il n'admet qu'on discute les siens. Puis, examinant le menu : « Tout me va, « dit-il. e| ;'i toi? » Et, sans attendre ma réponse : « As-tu vu ma pièce du Vaudeville? Qu'en penses-tu? N'est-ce pas que je n'ai rien écrit de mieux?... •>

— « Tu sais, o lis-je un peu embarrassé, • je ne vais guère au théâtre, .i

>..i - CHOISIES. — BOURG] i . 9

— « Quelle chance ! » reprit-il avec son geste de bonne humeur! « Je t'emmène ce soir. J'aurai ta première impression. Tu seras franc?... Tu verras, ça n'a pas l'amertume d'Adèle, ni les deux ou trois couplets de haute éloquence <le la Vaincue... Mais c'est un principe quand on veut réussir : toujours dérouter L'attente. Ne jamais, jamais se répéter... Ceux qui me reprochaient de n'avoir pas d'esprit et. d'ignorer mon métier, hé! hé! il leur a fallu mettre les pouces... Tu me connais. Je dis tout haul ce que je pense. Quand j'ai publié Tendres nuances, l'année dernière, tu te rappelles, je t'ai rencontré; je t'ai dit : « Ça ne vaut pas la peine de lire ce volume... » La Duchesse bleue, c'est autre chose... D'ailleurs, le public est de mon avis : cinq mille deux hier, et nous sommes à la soixante-sept ième... »

— « Mais où vas-tu chercher tes titres ?» demandai-je.

— «Comment! » s'écria-t-il, « c'est loi, un peintre, cpii me poses celle question"? Tu ne connais donc pas le Blue Boy, VEnfanl Bleu, de Gainsborough, qui est à Londres, dans la galerie de Westminster-House ? Ma pièce a tout simplement pour héroïne une femme qu'un de tes confrères, plus instruit que toi des choses anglaises, a peinte dans une harmonie de Ions bleus, comme le jeune garçon de Gainsborough. Cette femme étant une duchesse, le surnom lui esl resté dans son inonde de petite Duchesse Bleue, — à cause du portrait. Voilà... N'est-ce pas que ça vous a un airWatteau, Pompadour et fête galante? La Duchesse Bleue...»

— « Il y a des gens qui se blanchissent à Londres. Tu vas y prendre tes mots, maintenant ? » l'interrompis-je.

— « Tu parles comme une chronique de confrère, reprit-il en riant. Encore un trait de sa vanité, cette joie devant l'épigramme, lorsqu'il en esl l'objet, et que

l'épigramme n'est pas 1res cruelle... - Et Ce que j'en ;ii

eu des chroniques rosses!... On avait bien envie de me faire payer Adèle et /'/ Vaincue. J'étais tranquille. Avec mon dialogue et la petite Favier!... »

— « Qui est la pelite favier.' « demandai-je.

ROM AXS. i3 1

— « Comment? » s'écria-t-il, « tu ne connais pas la petite Favier?... Et ça prétend vivre à Paris!... Ce n'est pas que je te blâme de ne pas fréquenter les théâtres. Pour ce que l'on y donne... Il était grand temps que nous nous y missions un peu, nous autres jeunes... »

— «Cela ne m'apprend pas qui est la petite Favier?» insistai-je.

— « Hé bien ! la petite Favier, Camille Favier, c'est la Duchesse Bleue... Et elle joue avec un talent, une fantaisie, une grâce!... C'est moi qui l'ai découverte. Elle était encore au Conservatoire, il y a un an. Je l'avais vue à son concours et jugée. Quand j'ai porté ma pièce aux gens du Vaudeville, je leur ai dit : « Je veux cette petite. » Ils me l'ont engagée, et elle est célèbre... J'ai la chance contagieuse. Tiens, il faudra que tu me fasses son portrait, le portrait dont il est question dans la pièce, la symphonie en bleu majeur ! Ça te sera une jolie réclame, d'abord, au prochain Salon. Je porte la veine, je te répète. Et puis, c'est une tête pour toi : vingt-deux ans, un teint de rose-thé, une bouche triste au repos et tendre au sourire, des yeux bleus, pour finir la symphonie, d'un bleu pâle, pâle, pale, avec un point noir au milieu, qui grandit quelquefois jusqu'à envahir toute la prunelle, des cheveux couleur de tabac d'Orient. et mince et souple, et jeune, jeune... Ça vit avec la maman à un troisième étage de la rue de la Barouillère, dans ton quartier. Hein ! Est-ce bon, comme document humain, ce détail ? On parle de la corruption du théâtre : neuf cents francs de loyer, une bonne à tout faire et la vue d'un jardin de couvent... Et ça croit à son art, et ça croit aux auteurs... Elle y croit trop!... »

Après le diner, Mulan a donc entraîné son compagnon au théâtre où L'on joue la Duchesse bleue, qui est devenue le surnom de celle qui interprète ce rôle, l'actrice Camille Favier; Vincent La Croix étudie tour à tour la comédienne Camille Favier et la femme du monde M"" Pierre de Bonnivet, les deux femmes entre lesquelles va se jouer un drame intime.

Page 1