L'ENFANCE DE LOTI. — UNE PAGE DE SOUVENIRS
On prétend que Loti, étant tout petit enfant, avait prononcé dans un moment de mélancolie cette phrase de désenchantement amer : « Toujours se lever, toujours se coucher, et toujours manger de la soupe qui n'est pas bonne !... » Ce propos — rapporté par des personnes dignes de foi — ne nous montre-t-il pas 1' « état d'âme • de cet enfant qui s'ennuie déjà au seuil de la vie? 11 éprouve le besoin de s'isoler, de s'abstraire, de contempler et de rêver — Étrange nature, en vérité!... Les pages suivantes aideront peut-être le lecteur à en saisir l'étonnanle complexité.
J'ai été élevé dans ma première enfance comme une petite fleur rare de serre chaude. Si dans la suite j'ai tourné à la brousse de maquis, à la plante de hallier. c'est à rencontre de toutes les prévisions, au rebours de toutes les probabilités.
Aujourd'hui encore, je retrouve très facilement les façons d'être, les apparences, les intonations, même les impressions de l'enfant très dou.x; que j'ai été jadis; je mêle cela avec mes sentiments de rouleur, de blasé, d'égoïste et de sauvage. Je suis un composé du tout..,.
L'homme que je suis devenu couvait déjà, de très bonne heure, sous l'enfant que j'étais; — enfant élevé à l'écart des autres enfants, maintenu dans une extrême ignorance du mal et de la vie; — enfant bien pur, vivant de rêveries et de contemplations de la nature.
Au bord de la mer, je me vois encore à six ou sept ans, étendu au soleil, comme un petit lézard sur la plage de sable, écarquillant mes yeux par les temps bien clairs, pour regarder, derrière les voiles lointaines qui passaient à l'horizon, si je n'apercevais pas par hasard l'Amérique...
Oh! ces régions éloignées où le soleil brûle, ces forêts tropicales, — en ai-je rêvé jadis, en m'isolant pendant de longues heures d'été, dans les recoins solitaires des bois... C'était une fascination et en même temps une mélancolie inexprimable que me jetait de loin cette nature inconnue des tropiques.
Un certain jour d'été, par la grande chaleur de juin, je m'en allais raisonnablement, mon carton de musique sous le bras, prendre ma leçon de piano. J'avais, je pense, environ douze ans. C'était la première fois qu'on me laissait sortir dans la ville sans être accompagné. Je m'en allais à l'ombre, en suivant l'allée du rempart. Par-dessus le parapet de pierres grises, je regardais la campagne, la plaine tranquille, inondée de soleil, avec des bois qui apparaissaient tout au bout de l'horizon.
Il n'y avait personne sur ce rempart, peu fréquenté à l'heure chaude de midi. Cependant deux mousses parurent, qui sortaient de derrière un
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talus. Ils firent quelques pas, en causant, et puis s'assirent par terre contre un ormeau. C'étaient deux enfants un peu plus âgés que moi, et déjà brunis par le hàle de la mer.
« Espèce de singe du Brésil ! » disait le plus grand à l'autre, en lui tirant une oreille...
Singe du Brésil!... Ce mot de Brésil me rendit rêveur; — et je regardai à l'horizon, du côté du bois ensoleillé; il me passait en tète je ne sais quelle intuition ou quel mystérieux ressouvenir de forêt vierge... Sans doute ils y avaient été, au Brésil, ces mousses pour en parler... Je m'arrêtai timide, derrière eux. désirant encore les entendre.
Eux me virent et engagèrent brusquement la conversation. Mon costume, examiné par eux de la tète aux pieds, parut leur inspirer un certain respect, et ils furent réservés d'abord. Mais je sentais dans leurs questions quelque chose de sourdement moqueur : la pitié et l'ironie des enfants libres, développés déjà sur la grande mer, vis-à-vis de l'enfant privé, choyé dans sa grande cage comme un petit oiseau rare. Et je m'étonnais de leur ton bref, de leurs allures hardies que je n'avais pas.
En effet, ils en revenaient, du Brésil, et me parlèrent de gros fruits très bons à manger, de perroquets verts, de négresses et de singes.
Nous nous quittâmes là-dessus, bons amis, nous promettant de nous revoir au retour d'une campagne que leur navire allait entreprendre.
... J'arrivai en retard ce jour-là à ma leçon de piano, — ayant couru, ayant chaud, — très troublé d'avoir fait connaissance avec des mousses;' — et
LE FOYER. io
rêvant de Brésil, de grands arbres, de perroquets verts et de singes. — Je jouai fort mal.
(Fleurs d'eyinui.)