‹ Pages choisiesChapitre 14 sur 98 · DÉPART DE SON FRERE · texte numérisé non relu

DÉPART DE SON FRERE

Ce frère, qui partait pour une campagne de quatre années, était son aine d'environ quatorze ans. Il mourut, à la fleur de l'âge, au cours d'un voyage en Extrême-Orient.

Il causa un profond chagrin à la pauvre mère, ce départ du fils aine. Elle se consola pourtant en songeant qu'elle pourrait garder son petit Pierre auprès d'elle. Hélas! elle oubliait que celui-là aussi avait dans les veines le sang de plusieurs générations de marins...

Dans le courant de l'hiver qui suivit mon départ à la cote de l'île, un grand événement traversa notre

vie de famille : le départ de mon frère pour sa première campagne.

... L'approche de ce départ doubla mon affection et me causa de vraies tristesses.

Il allait en Polynésie, à Tahiti, juste au bout du monde, de l'autre côté de la terre, et son voyage devait durer quatre ans, ce qui représentait près de la moitié de ma propre vie, autant dire une durée presque sans fin...

Avec un intérêt tout particulier je suivais les préparatifs de cette longue campagne : ses malles ferrées qu'on arrangeait avec tant de précautions; ses galons dorés, ses broderies, son épée, qu'on enveloppait d'une quantité de papiers minces avec des soins d'ensevelissement, et qu'on enfermait ensuite comme des momies dans des boites de métal. Tout cela augmentait l'impression que j'avais déjà des lointains et des périls de ce long voyage.

On sentait du reste qu'une mélancolie pesait sur la maison tout entière, et devenait de plus en plus lourde à mesure qu'approchait le jour de la grande séparation. Nos repas étaient silencieux.; des recommandations seulement s'échangeaient, et j'écoutais avec recueillement sans rien dire.

La veille de son départ, il s'amusa à me confier — ce qui m'honorait beaucoup — différents petits bibelots fragiles de sa cheminée, me priant de les lui garder avec soin jusqu'à son retour.

Puis il me fit cadeau d'un grand livre doré, qui était précisément un Voyage en Polynésie, à nombreuses images; et c'est le seul livre que j'aie aimé dans ma première enfance. Je le feuilletai tout de

suite avec une curiosité empressée. En tète, une grande gravure représentait une femme brune, assez jolie, couronnée de roseaux et nonchalamment assise sous un palmier; on lisait au-dessous : « Portrait de S. M. Pomaré IV, reine de Tahiti ». Plus loin, c'étaient deux belles créatures au bord de la mer, couronnées de fleurs et la poitrine nue avec cette légende : « Jeunes filles tahitiennes sur une plage ».

Le jour du départ, à la dernière heure, les préparatifs étant terminés et les grandes malles fermées, nous étions tous dans le salon, réunis en silence comme pour un deuil. On lut un chapitre de la Bible et on fit la prière en famille... Quatre années! et bientôt l'épaisseur du monde enlre nous et celui qui allait partir!

Je me rappelle surtout le visage de ma mère pendant toute cette scène d'adieux ; assise dans un fauteuil, à côté de lui, elle avait gardé d'abord son sourire infiniment triste, son expression de confiance résignée, après la prière ; mais un changement que je n'avais pas prévu se fit to«t à coup dans ses traits; malgré elle les larmes venaient ; et je n'avais jamais vu pleurer ma mère, et cela me fit une peine affreuse.

Pendant les premiers jours qui suivirent, je conservai le sentiment triste du vide qu'il avait laissé; j'allais de temps en temps regarder sa chambre, et quant aux différentes petites choses qu'il m'avait données ou confiées, elles étaient devenues tout à fait sacrées pour moi.

Sur une mappemonde, je m'étais fait expliquer sa traversée qui devait durer environ cinq mois.

Quant à son retour, il ne m'apparaissait qu'au fond d'un inimaginable et irréel avenir; et ce qui me gâtaittrès étrangement cette perspective de le revoir, c'était de me dire que j'aurais douze ou treize ans, que je serais presque un grand garçon quand il reviendrait.

A rencontre de tous les autres enfants, — de ceux d'aujourd'hui surtout, — si pressés de devenir des espèces de petits hommes, j'avais déjà cette terreur de grandir, qui s'est encore accentuée un peu plus tard; je le disais même, je l'écrivais, et quand on me demandait pourquoi, je répondais, ne sachant pas démêler cela mieux :

« Il me semble que je m'ennuierai tant, quand je serai grand ! » Je crois que c'est là un cas extrêmement singulier, unique peut-être, cet effroi de la vie, dès le début : je n'y voyais pas clair sur l'horizon de ma route ; je n'arrivais pas à me présenter l'avenir d'une façon quelconque; en avant de moi, rien que du noir impénétrable, un grand rideau de plomb tendu dans des ténèbres....

{Le Roman d'un enfant.)

Page 1