LE QUARTIER DU BAZAR, A FEZ
La description de ce bazar, de ce quartier si vivant, si pittoresque, où grouille une fourmilière de gens de toutes les tribus, laisse au lecteur une impression inefTaçable. Chez aucun de nos ■< exotistes • on ne trouvera une page plus belle, écrite dans une langue à la fois si sobre et si colorée.
Oh! le grouillement de ce bazar, le remuement silencieux de ces burnous, dans cette demi-obscurité confuse... Les petites avenues, en dédale, s'en vont de travers, recouvertes de vieilles toitures en bois, ou bien de treillages en roseau sur lesquels s'enroulent des branches de vigne. Et là, tout le long, s'ouvrent les boutiques, grandes à peu près comme des niches, dans lesquelles se tiennent accroupis les vendeurs à turban, impassibles et superbes au milieu de leurs bibelots rares. C'est par quartiers, par séries, que les boutiques de même espèce sont
groupées. Il y a la rue des marchands de vêtements où les échoppes miroitent de soies roses, bleues, orange ou capucine, de broderies d'argent et d'or, et où stationnent les dames blanches, voilées, et drapées en fantômes. Il y a la rue des marchand.-^ de cuirs où pendent des milliers de harnachements multicolores pour les chevaux, les mulets ou les ânes; toutes sortes d'objets de chasse ou de guerre, de formes anciennes et étranges, poires à poudre pailletées d'argent et de cuivre, bretelles brodées pour les fusils et les sabres, sacs de voyage pour caravanes, et amulettes pour traverser le désert.
Puis la rue des marchands de cuivre, où du matin au soir on entend, sur des plateau.x ou des vases, marteler des arabesques. La rue des brodeurs de babouches, où toutes les petites niches sont remplies de velours, de perles et d'or. La rue des peintres d'étagères; celle des forgerons, nus et noirs; celle des teinturiers au.x bras barbouillés d'indigo et de pourpre. Enfin, le quartier des fabricants de fusils, des longs fusils à pierre , minces comme des roseaux, dont la crosse incrustée d'argent s'élargit à l'excès pour embrasser l'épaule. (Les Marocains ne songent nullement à modifier ce système adopté par leurs ancêtres; la forme des fusils est immuable en ce pays comme toutes choses, et on croit rêver en voyant fabriquer encore de telles quantités de ces armes du vieux temps.)
Elle bourdonne et grouille sourdement, la foule vêtue de laine grise, accourue de loin pour acheter ou revendre d'extraordinaires petites choses. Des sorciers font des conjurations; des bandes armées
passent en dansant la danse de guerre, avec des coups de fusil, au son des musettes tristes et des tambourins; des mendiants montrent leurs plaies; des nègres esclaves charroient des fardeaux, des ânes se roulent dans la poussière. Le sol, de même nuance grisâtre que la foule, est semé d'immondices, de fientes d'animaux, de plumes de poules, de souris mortes, et tout ce monde, en babouches traînantes, piétine ces ordures.
Gomme cette vie est loin de la nôtre! L'activité de ce peuple nous est aussi étrangère que son immobilité et son sommeil. A l'agitation de ces gens en burnous se mêle encore je ne sais quel détachement, quelle insouciance de tout, qui nous estinconnue. Les tètes encapuchonnées des hommes, les têtes voilées des femmes, poursuivent, à travers leurs marchandages, le même rêve religieux; cinq fois par jour ils font leur prière et songent avant tout à l'éternité et à la mort. Des mendiants sordides ont des yeux d'inspirés; des pouilleux en lambeaux ont des attitudes nobles et des figures de prophètes....
ce Bâleuk! Bàleukf y> C'est l'éternel cri des foules arabes. (Bâleuk! signifie quelque chose comme : gare!)
Bàleukf quand passent en longues files les petits ânes, chargés de ballots tout en largeur qui accrochent les gens et les renversent. Bàleukf pour les chameaux à l'allure lente, qui se dandinent au bruit de leurs clochettes. Bâleuk! pour les beaux chevaux de chefs, harnachés de merveilleuses couleurs, qui galopent et qui se cabrent. — Jamais on ne
revient de ce bazar sans avoir été accroché [ ar quelqu'un ou par quelque chose, heurté par un cheval ou sali par un ânon plein de poussière.
Eàleukf
Des gens de toutes les tribus se mêlent et se croisent : des nègres du Soudan et des Arabes blonds; des Berbères autochtones, musulmans sans conviction, dont les femmes ne se voilent que la bouche; et des Derkaouas à turban vert, fanatiques s:ins merci, qui détournent la tète et crachent à la vue d'un chrétien. Tous les jours, on y rencontre oc la sainte » qui prophétise dans quelque carrefour, les yeux hagards et les joues peintes de vermillon. Et le a saint », un vieillard complètement nu, sans même une ceinture, qui marche sans cesse comme le Juif errant, très vite, à travers les foules, dans un empressement continuel, en marmottant des prières. De loin en loin, un petit recoin à ciel ouvert, une petite place où pousse un frais mûrier ou bien un énorme tronc de vigne plusieurs lois séculaire sortant ses branches comme un faisceau de serpents. Et puis, on passe devant les fondaks, qui sont des espèces de caravansérails pour les marchands étrangers : grandes cours à plusieurs étages, entourées de colonnades et de galeries en cèdre ajouré, et affectées chacune à un genre spécial de marchandises; il y a le fondak des marchands de thé et de bois des Indes; celui des marchands de tapis des provinces de l'Ouest; celui des épices et celui de la soie; celui des esclaves et celui du sel.
Tout ce quartier du bazar est réputé peu sûr pour nous : il est considéré comme saint, à cause des
mosquées de Karaouïn et de Mouley-Driss, qui y sonl enclavées. Et même, aux abords de Mouley- Driss, la moins grande mais la plus sacrée des deux, les rues sont barrées à la hauteur de ceinture par de grosses pièces de bois, comme celles que l'on met aux champs pour arrêter les bêtes : nous devons nous garder de les franchir au risque de notre vie; les abords de cette mosquée aussi vénérable en Islam que la Casbah de la Mecque, ne doivent être souillés jamais par les pas d'un Nazaréen, ni dun juif.
(Ali Maroc.)