CONSTANTINOPLE. — LE VIEUX SÉRAIL ET LE TRÉSOR DES SULTANS
Celte puissance de peinture, qui caractérise le talent de Pierre Loti, ce don de tout décrire avec des moyens à la fois subtils et ingénus, sont admirables dans les pages ([ui suivent. Quand vous les aurez lues, fermez le livre, et vous reverrez, comme dans une hantise, cette ville immense, moins décrite que suggérée; puis, là-bas, tout au fond du vieux Stamboul, à la pointe extrême de l'Europe orientale,
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cette mystérieuse demeure des magniGques Sultans d'autrefois, sur laquelle plane la mélancolie délicieuse du passé mort.
Oh! Stamboul! De tous les noms qui m'enchantent encore, c'est toujours celui-là le plus magique. Sitôt qu'il est prononcé devant moi une vision s'ébauche : très haut, très haut en l'air, et d'abord dans le vague des lointains, s'esquisse quelque chose de gigantesque, une incomparable silhouette de ville. La mer est à ses pieds; une mer que sillonnent par milliers des navires , des barques , dans une agitation sans trêve, et d'où monte une clameur de Babel, en toutes les langues du Levant; la fumée flotte comme un long nuage horizontal, sur l'amoncellement des paquebots noirs et des caïques dorés, sur la foule bariolée qui crie ses transactions et ses marchandages; l'incessante fumée recouvre tout de son voile. Et c'est là-bas, au-dessus de ces buées et de ces poussières de houille, que la ville immense apparaît comme suspendue. En plein ciel clair, pointent des minarets aussi aigus que des lances, montent des dômes et des dômes, de grands dômes ronds, d'un blanc gris, d'un blanc mort, qui s'étagent les uns sur les autres comme des pyramides de clocher de pierre : les immobiles mosquées, que les siècles ne changent pas; — plus blanches, peut-être, aux vieux âges, ces mosquées saintes, quand nos vapeurs d'Occident n'avaient pas encore terni l'air alentour et que les voiliers d'autrefois venaient seuls mouiller à leur ombre, mais pareilles toujours, et depuis des siècles couronnant Stamboul de leurs mêmes coupoles géantes,
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lui donnant cette même silhouette unique, plus grandiose que celle d'aucune ville de la terre . Elles sont l'immuable passé, ces mosquées; elles recèlent dans leurs pierres et leurs marbres le vieil esprit musulman, qui domine encore là-haut où elles se tiennent. Si l'on arrive des lointains de Marmara ou des lointains d'Asie, on les voit émerger les premières hors des brumes changeantes de l'horizon ; au-dessus de tout ce qui s'agite de moderne et de mesquin sur les quais et sur la mer, elles font planer le frisson des vieux souvenirs, le grand rêve mystique de l'Islam, la pensée d'Allah terrible et la pensée de la mort....
.... Notre cocher nous arrête devant une enceinte effroyable, comme celles des forteresses du moyen âge.
C' s murs enferment un petit recoin de la Terre qui est absolument spécial, unique, un promontoire avancé vers l'Asie voisine, et qui, de plus, fut, pendant des siècles, la résidence des Califes; un lieu d'incomparable splendeur. Avec le saint faubourg d'Eyoub, c'est ce qu'il y a de plus exquis à Constantinople : c'est le a Vieux-Sérail »....
On nous ouvre dans ces murs une porte de citadelle, et alors, sitôt que l'enceinte est franchie, la mélancolie délicieuse des choses intérieures nous est révélée, le passé mort nous prend à lui et nous enveloppe de son suaire.
D'abord du silence et de l'ombre. Des cours vides, désolées, où l'herbe des lieux abandonnés pousse entre les dalles, et où vivent encore des arbres cen-
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tenaires, contemporains des magnifiques sultans d'autrefois : cyprès noirs liauts comme des tours, platanes qui ont pris des formes inusitées, tout creusés par le temps, ne se soutenant plus que sur de monstrueux lambeaux d'écorce et s'inclinant comme des vieillards.
Puis viennent des galeries, des colonnades en style turc ancien ; la véranda encore peinte d'étranges fresques, sous laquelle le grand Soliman daignait faire entrer les ambassadeurs des rois d'Europe.... Et ce lieu, heureusement, ne s'ouvre guère aux visiteurs profanes, n'est pas encore une vulgaire promenade de touristes; derrière ses hautes murailles, il garde un peu de mystérieuse paix, il est tout empreint de la tristesse des splendeurs mortes.
Traversant ces premières cours, nous laissons sur la droite d'impénétrables jardins, où l'on voit émerger, d'entre les bouquets de cyprès, de vieux kiosques aux fenêtres fermées : résidences de veuves impériales, de princesses âgées qui viennent finir là leurs jours dans une retraite austère, au milieu d'un des sites les plus admirables du monde.
Elle est tout ensoleillée, tout éblouissante de tranquille lumière, la dernière partie de ce lieu muré où nous voici parvenus : la pointe finale du Vieux-Sérail — et de l'Europe. C'est une esplanade solitaire, très élevée, très blanche, dominant les lointains bleus de la mer et de l'Asie. Le clair soleil du matin inonde là -bas ces profondeurs d'espace, où des villes, des îlots, des montagnes, s'esquissent en teintes légères au-dessus de 1 nappe immobile de Marmara.
Il y a autour de nous d'antiques constructions, également blanches, qui contiennent tout ce que la Turquie possède de plus précieux et de plus rare :
D'abord le kiosque, interdit aux infidèles, où le manteau du Prophète est conservé dans une housse brodée de pierreries.
Puis le kiosque de Bagdad, entièrement revêtu à l'intérieur de ces faïences persanes d'autrefois, qui sont sans prix aujourd'hui : les branches *de fleurs rouges y étaient faites avec du corail, qu'on liquéfiait par un procédé perdu et qu'on étendait comme une peinture.
Puis le Trésor impérial, très blanc lui aussi sous ses coucVies de chaux, et grillé comme une prison, dont on m'ouvrira tout à l'heure les portes de fer;
Et enfin un palais inhabité, mais entretenu minutieusement, où nous allons entrer nous asseoir. Des marches de marbre blanc nous mènent aux salons du rez-de-chaussée, qui ont dû être meublés vers le milieu du siècle dernier dans le goût européen d'alors. Ils sont d'un style Louis XV auquel un imperceptible mélange d'étrangeté orientale donne un charme à part. Des boiseries blanches et or, des lampas vieux-cerise ou vieux-lilas à fleurs blanches; rien que des nuances claires, adoucies par le temps.
De grands vases de Sèvres et de Chine, très peu d'objets, mais tous anciens et rares. Beaucoup d'espace, d'air, de clarté; une tranquille symétrie dans l'arrangement des choses — qu'on devine habituées à l'immobilité, à l'abandon.
Et là, dans cette sorte de solitude somptueuse,
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assis sur ces fauteuils d'un rose délicieusement pâli, devant les larges fenêtres ouvertes, nous avons, de ce dernier promontoire de l'Europe, la vue splendide qui charma les sultans de jadis. A notre gauche, et très bas sous nos pieds, le Bosphore se déroule sillonné de navires et de caïques; les blancheurs des quais de marbre s'y reflètent; les blancheurs des nouvelles résidences impériales, Dolma-Bagtché et Tchéragan, s'y renversent en longues traînées pâles; la série des palais et des mosquées s'échelonne magnifiquement sur ses rives. En face, c'est l'Asie, encore bleuâtre dans un reste de buée matinale; c'est Scutari, avec ses dômes et ses minarets, avec son im.Tiense Champ- des-Morts, sa forêt de cyprès sombres. A droite, les étendues infinies do Marmara ; — de lointains paquebots s'y promènent, perdus dans tout ce bleu diaphane, petites silhouettes grises, traînant des fumées....
Comme il était bien choisi, le lieu, pour dominer, pour surveiller de haut cette Turquie, assise superbement sur deux des parties du monde! Et aujourd'hui quelle paix ici et quelle mélancolique splendeur, dans cet isolement si complet des modernes agitations de la vie, dans ce grand silence d'abandon, sous ce clair et morne soleil!...
Lorsque le gardien des Trésors — vieillard à barbe blanche — se dispose, avec ses grosses clefs, à nous ouvrir la porte de fer, vingt personnages assermentés viennent former la haie, dix à droite, dix à gauche, de chaque côté de cette entrée — ce qui est une obligation d'étiquette.
Nous passons au milieu de leur double file, et
nous pénétrons dans des salles un peu obscures, où ils nous suivent tous.
Jamais caverne d'Ali-Baba ne fut remplie de telles richesses! — Depuis huit siècles on a entassé ici des pierres introuvables et les plus étonnantes merveilles d'art. A mesure que nos yeux, reposés du soleil de dehors, se font à la pénombre intérieure, les diamants commencent d etinceler partout. Les choses sans âge et sans prix sont, à profusion, classées par espèces sur des étagères. Des armes de toutes les époques, depuis Tchengis-Khan jusqu'à Mahmoud; des armes d'argent et d"or surchargées de pierreries. Des collections de coffrets d'or de toutes les grandeurs et de tous les styles, les uns couverts de rubis, les autres de diamants, les autres de saphirs; quelques-uns même, taillés dans une seule émeraude grosse comme un œuf d'autriche. Des services à café, des buires, des aiguières de formes antiques et exquises. Et des étoffes de fées; des selles, des harnais, des houssines de parade pour les chevaux, en brocarts d'argent et d'or, brodés et rebrodés de fleurs en pierres précieuses; des trônes très larges, faits pour s'y asseoir les jambes croisées •. celui-ci tout en rubis et perles lînes, qui donnent ensemble un éclat rose; celui-là entièrement revêtu d'émeraudes et brillant d'un reflet vert, comme ruisselant d'eau marine.
Dans la dernière salle nous attend, derrière des vitres, une immobile et effroyable compagnie : vingt-huit poupées macabres de grandeur humaine, debout, droites, alignées militairement et se touchant les coudes. Elles sont coiffées toutes de ce
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haut turban en forme de poire dont l'usage s'est perdu depuis un siècle et qu'on ne voit plus que posé sur les catafalques des grands personnages défunts, dans le demi-jour des Idosques funéraires, ou bien sculpté sur les tombes — tellement, que ce turban-là est absolument lié pour moi à l'idée de la mort.
Jusqu'au commencement de ce siècle, chaque fois que mourait un sultan, on apportait ici une poupée qu'on habillait avec les vêtements de gala du souverain passé, on lui mettait à la ceinture ses armes merveilleuses, on la coiffait de son turban et de sa magnifique aigrette de pierreries, — et elle restait ainsi, pour jamais, couverte de ces richesses éternellemeTit perdues. Les vingt-huit sultans qui se sont succédé depuis la prise de Constantinople jusqu'à la fin du xviii« siècle, ont dans cette salle leur simulacre debout, en tenue de parade; lentement, la sombre et somptueuse assemblée s'est accrue, les nouvelles poupées funèbres sont venues se ranger dans Falignement des anciennes qui les attendaient là depuis des centaines d'années, sûres de les voir venir — et ils se touchent les coudes à présent, tous ces fantômes qui ont régné à des siècles d'intervalle, mais que le temps a rapprochés dans le même pitoyable non-être.
Leurs longues robes sont des plus étranges brocarts, aux grands dessins mystérieux, aux nuances éteintes par la durée; des poignards sans prix, aux larges pommeaux faits d'une seule pierre précieuse, se rouillent, malgré les soins, dans les soies des ceintures; il semble même que les énormes dia-
mants des aigrettes aient à la longue adouci leurs feux, brillent d'un éclat jaune et fatigué.
Et ce luxe inouï, saupoudré de poussière, est triste à regarder. Fabuleusement magnifiques, les poupées à haute coiffure, objet de tant de convoitises humaines, surveillées là derrière de doubles portes de fer, inutiles et dangereuses, voient passer les saisons, les années, les règnes, les révolutions, les siècles, dans la même immobilité et le même silence, tout le jour à peine éclairées à travers le grillage des vieilles fenêtres, et sans lumière dès que le soleil se couche... Chacune porte son nom, écrit comme un mot banal sur une étiquette fanée — des noms illustres et jadis terribles : Mourad le Conquérant, Soliman le Magnifique, Mohamed et Mahmoud... Je crois qu'elles me donnent, ces poupées, la plus terrifiante leçon de fragilité et de
néant....
(L'Exilée. — Constantinople.)